L’explosion des Dix-huit Ponts

Une commémoration du centenaire de l’événement qui a donné lieu à un livre.

Le bastion des 18 ponts lors d'une inspection par le général Rupprecht de Bavière, commandant de la sixième armée bavaroise, fin 1915
Le bastion des 18 ponts lors d’une inspection par le général Rupprecht de Bavière, commandant de la sixième armée bavaroise, fin 1915

Dans la nuit du 10 au 11 janvier 1916, du côté de la porte de Douai, dans le quartier Moulins, le dépôt de munitions allemand situé dans le rempart sud de Lille, au bastion des Dix-huit Ponts, explose mystérieusement. Avec 140 morts, 400 blessés, 738 maisons soufflées, 21 usines rasées dans le quartier Moulins, c’est, en France, la plus grande catastrophe civile du XXe siècle.

Arsenal français la seule image connue de l'intérieur du bastion
Arsenal français la seule image connue de l’intérieur du bastion

Ce centième anniversaire de la catastrophe a été l’occasion de commémorer l’événement, le 10 janvier 2016 au monument des Dix– huit Ponts et, le 11, au cimetière du sud. Les médias – presse écrite, radios et télévisions – ont abondamment commenté l’événement. Malgré son caractère dramatique, hors norme, il avait presque été oublié. Il faut remonter au 13 octobre 1929, date de l’inauguration du monument des Dix– huit Ponts par le maire de l’époque, Roger Salengro, pour en trouver une trace notable dans la presse. Mais, la maison d’édition nordiste Les Lumières de Lille avaient largement anticipé événement en mettant en chantier un livre, L’Explosion des Dix-huit ponts, un AZF lillois en janvier 1916, qui fait revivre cette histoire oubliée. Il arrive à point nommé d’autant plus que, curieusement, depuis un siècle, aucun autre ouvrage n’avait tenté de faire le tour de la question.

Les pompiers lillois sur place
Les pompiers lillois sur place

En 1916, les autorités allemandes n’avaient livré que très peu d’informations sur le sinistre et la cause de l’explosion. Ce qu’elles en ont dit à travers les communiqués ou dans des articles publiés sous le régime de la censure, ne résiste pas à ce que l’on en sait avec le recul de l’histoire. Après-guerre, dans les années 1919, 1920 et 1921 , on verra apparaître dans plusieurs ouvrages de témoignages… puis, au fil des ans, quelques évocations aussi sporadiques que discrètes dans la presse.

Dans les ruines des usines détruites, les officiers allemands prennent la pose
Dans les ruines des usines détruites, les officiers allemands prennent la pose

L’écriture de ce livre a été un vaste chantier de consultation des différents services d’archives de même qu’une longue recherche iconographique. Finalement, ce travail a donné lieu à d’étonnantes découvertes dont la plupart sont relatées dans l’ouvrage. Une des questions centrales concerne la cause de cette explosion. Que s’est-il produit en cette nuit froide de janvier 1916 ? L’histoire gardera sans doute, pour toujours, une partie de son mystère. Mais ce travail d’inventaire réactualisé fragilise ou conforte les différentes hypothèses formulées, au fil des ans. Lorsque la ville de Lille est libérée, elle s’efforce d’oublier cette période d’occupation par l’armée allemande qu’elle ressent comme une période honteuse et douloureuse. Cette histoire dramatique du bastion lillois permet de revenir, sans tabou, sur cette page d’histoire lointaine et méconnue. Le livre est aussi l’occasion de mettre l’accent sur les aspects contemporains de l’événement. L’explosion a sans doute été également une catastrophe écologique dont les effets perdurent encore, je 100 ans après. Bizarrement, cet aspect n’avait jamais été évoqué, ni à la fin des années 1910, pas plus que qu’au début des années 2010.

Arsenal  ce qu'il reste de l'arsenal quelques jours après l'explosion
Arsenal ce qu’il reste de l’arsenal quelques jours après l’explosion

On ne peut s’empêcher de comparer cette explosion des Dix– huit Ponts avec celle d’AZF Toulouse, survenue en 2001. Elles présentent, d’étonnantes similitudes. En travaillant la question, on a vite compris pourquoi. Les explosifs partis en fumée sur les deux sites étaient partiellement de même nature. Mais, on a découvert qu’il était fort possible que les causes de l’explosion de Lille et de Toulouse soient identiques. Du coup, le livre propose une nouvelle explication qui viendra enrichir l’éventail pourtant complet des ouvrages tentant de faire la lumière sur l’explosion toulousaine. Au moment où, après 15 ans de procédures infructueuses, devrait s’ouvrir le troisième procès d’AZF cette participation au débat ne passera pas inaperçue.

Les militaires allemands qui gardaient le bastion
Les militaires allemands qui gardaient le bastion

Cet ouvrage sur l’explosion des Dix-huit Ponts, très documenté, est politiquement incorrect mais ne cherche pas à provoquer. Simplement, l’examen des faits, fais surgir des éléments nouveaux dont certains peuvent être dérangeants. Le livre a choisi de donner la parole à un certain nombre de spécialistes incontestés de différents domaines : histoire, génie militaire, munitions historiques, etc. qui ajoutent un éclairage particulier à la compréhension de l’événement. Sa publication en 2016 arrive aussi à point nommé pour réunir une iconographie très riche, souvent inédite, qui permet de visualiser l’ampleur du drame. La plupart des images prises il y a un siècle étaient parties en Allemagne et, grâce à la magie d’Internet, elles reviennent peu à peu sur leur lieu de production. Si l’usage de la photographie était strictement interdit aux Lillois, pendant l’occupation, les officiers allemands en revanche y démontraient un certain talent.

Une Cérémonie présidée par Madame Martine Aubry maire de Lille
Une Cérémonie présidée par Madame Martine Aubry maire de Lille

La ville de Lille a commémoré l’événement en organisant deux belles cérémonies. Le dimanche 10 janvier, au monument des Dix-huit Ponts, puis dans une salle voisine, on a évoqué la catastrophe avec ses moments d’horreur mais aussi en évoquant la solidarité des sauveteurs allemands ou français et de la population. Les deux temps forts ont été le discours de Madame Martine Aubry, maire de Lille et la lecture de textes d’époque par les élèves de l’école Launay construite sur le site même de l’ancien bastion. Le lendemain, 11 janvier, les familles ont pu se recueillir au Carré des Dix-huit Ponts, en plein cœur du Cimetière du sud. Certains étaient venus de très loin comme cet universitaire de la Rochelle dont la grand-mère qui habitait rue Desaix ou l’on compta 38 morts, réchappa miraculeusement. Elle put s’enfuir dans la nuit, avec son bébé mort dans les bras. « J’ai été très ému par la lecture des élèves de l’école Launay  du texte de l’abbé Demarchelier, le curé du quartier », expliquait-il. « Quand il a évoqué cette femme courant pieds nus, malgré les éclats de verre qui jonchaient la rue, sans s’être rendue compte que l’enfant qu’elle emportait était déjà mort, je n’ai pu m’empêcher de me demander s’il ne s’agissait pas de ma grand-mère. »

Alain Cadet, L’Explosion des Dix-huit Ponts. Un « AZF » lillois en janvier 1916, Les Lumières de Lille. 22 €. Livre disponible en librairie et sur www.leslumieresdelille.com.

La Pilaterie, Mons en Barœul était dans la campagne

Un nouveau chantier, situé à la limite des communes de Marcq en Barœul et de Mons en Barœul remet dans la lumière cette zone de la ville qui il y a quelques décennies était encore un charmant coin de campagne.

La maison du gardien vu de loin
La maison du gardien vu de loin

On vient d’y démolir la vieille maison du gardien  et l’entreprise Goossens, qui avait colonisé les lieux dans les années 70. Auparavant, au bout d’un magnifique chemin bordé d’arbres, on découvrait le château de la Pilaterie et sa ferme éponyme. Tandis que le château appartenait à la famille Scrive, la ferme était exploitée par la famille Rousselle. Gustave Scrive et Anne-Marie Rousselle se marièrent. Gustave, excellent photographe a tenu sans le savoir la chronique en images de la ferme et du château. Anne-Marie nous a transmis les clichés et nous les a commentés. L’ensemble donne une idée de ce qu’était ce lieu dans les années 50 et 60.

Les bottes de paille disposées « en mont »
Les bottes de paille disposées « en mont »

Avant d’être la maison du gardien des entreprises Goossens, l’antique bâtisse récemment mise à bas était le logement de la cuisinière. On n’y était à l’étroit mais tous les habitants du château et de la ferme aimaient s’y retrouver, toutes générations confondues, pour partager un excellent repas mitonné par la maîtresse des lieux.

La vie à la ferme, dans les années 50 ou 60, n’avait guère varié par rapport à ce qu’elle était au début du siècle. On labourait, ont moissonnait avec des chevaux. Ils s’appelaient Joli et Gamin. C’était Jean  le père d’Anne-Marie ou les ouvriers agricoles qui les conduisaient. À la ferme de la Pilaterie on cultivait le blé,  l’orge, l’avoine, les betteraves et la  pomme de terre.

Anne-Marie à 16 ans avec son père qui ramasse des pommes de terre dans le fond
Anne-Marie à 16 ans avec son père qui ramasse des pommes de terre dans le fond

À la maison, Clotilde, la mère d’Anne-Marie faisait la cuisine pour toute la maisonnée. La « cuisinière » était le centre stratégique de l’endroit. Elle servait à la fois de chauffage, de four, de moyen de faire cuire les aliments, bouillir l’eau du café, maintenir la bonne température le fer à repasser et la bouilloire. On y réchauffait aussi les briques réfractaires que l’on glissait dans le lit, au moment de se coucher pour avoir moins froid.

Avant les années 60, il y existait 15 fermes sur le territoire de la commune, mais le développement urbain allait sonner le glas de ce petit coin de paradis champêtre. La ferme et le château furent expropriés en 1963. On les rasa pour y construire une partie de la ZUP et de la zone industrielle de la Pilaterie. Cela permit également à la brasserie Heineken voisine de pouvoir s’agrandir.

Maison du gardien de Goosens dans les années 1990
Maison du gardien de Goosens dans les années 1990

L’an dernier, avenue Émile Zola, le dernier vestige agricole de la commune qui appartenait à la ferme d’Halluin a été rasé pour laisser place à un programme immobilier. Tant et si bien qu’il ne reste absolument plus aucune trace du passé agricole de cette ville, jadis entourée de campagne.

Alain Cadet

La Panetière a baissé son rideau… définitivement !

Après presque 20 ans de bons et loyaux services, la boulangerie la Panetière vient de fermer ses portes. La nouvelle a fait l’effet d’une bombe dans le quartier de l’Europe et chez sa nombreuse clientèle.

Laetitia et David Lenne, les deux gérants de la boulangerie étaient réputés pour la qualité de leurs pains et pour l’excellent accueil réservé à leurs clients. Leur production tirait vers le haut de gamme tout en proposant un prix raisonnable. L’arrivée de nouvelles boulangeries « low cost »  dans le secteur (« Le Bon Pain », il y a deux ans et demi et « La Boulangerie de l’Europe », il y a quelques mois) n’avait pas entamé leur optimisme. Il y a deux ans, même si la petite boulangerie de l’angle de la rue Parmentier et des Bas jardins venait de fermer, David déclarait. « J’espère que la requalification du centre commercial qui est en cours va permettre de donner un nouvel élan à tous ces commerces de la résidence » (notre édition du 19/01/2013). Même si la différence de prix était sensible, une sorte d’équilibre s’était installé et les partisans de la Panetière restaient nombreux.

La Panetière, boulangerie des Tours de l'Europe à Mons-en-Baroeul.
La Panetière, boulangerie des Tours de l’Europe à Mons-en-Baroeul.

Mais la modernisation et la restructuration du quartier semble avoir changé les cartes. Le secteur Est du centre commercial (côté de la nouvelle place de l’Europe) devrait gagner en attractivité tandis que, selon les deux boulangers le secteur Ouest n’aurait plus grand avenir commercial. « Rester ici, c’est impossible ! On finira par fermer », confiait volontiers David à tous ses clients, ces dernières semaines. C’est pourquoi il avait pris contact avec le mandataire délégué par la ville pour emplacement de 150 m², côté Est. Le loyer à débourser avoisinait « les 5000 €, contre 1500 € pour le local actuel ». C’était un investissement que Laetitia et David étaient prêts à consentir pour tenter un projet alternatif de prestation haut de gamme. Mais en décembre dernier un local de 300 m² ayant été accordé à un concurrent, selon David, il se serait heurté à un refus, au motif qu’il n’était pas souhaité que deux boulangeries s’installent dans le même secteur. Ne pouvant infléchir cette décision, les deux boulangers de la Panetière ont décidé de mettre la clé sous la porte. Un pli porté samedi matin, veille de la fermeture, par la police municipale leur informant que le dialogue était rouvert n’a pu changer leur décision. « Je fais un trait  sur un fonds de commerce qui vaut 300 000 € », regrettait David. « C’est très dur comme décision ! »

 

La Panetière et la concurrence

Boulangerie "Du Bon Pain"
Boulangerie « Du Bon Pain »

La baguette est le produit d’appel à partir duquel la clientèle se fait une idée des prix. La Panetière avait baissé ses tarifs : 2 €  pour 3 baguettes pour s’approcher de l’offre concurrente (2 €  pour 5 à la Boulangerie l’Europe et 0,40 € l’unité au Bon Pain). Utilisant les farines locales de qualité des « Moulins du Nord »,  la boulangerie historique du quartier de l’Europe gardait la clientèle de ceux qui sont prêts à payer plus cher un produit différent. Elle offrait aussi des services complémentaires : vente de lait le matin et de sandwiches et pizzas le midi. C’était enfin l’un des points presse de la ville. Ouverte six jours sur sept avec une grande amplitude d’horaires (de 5h15 à 19h30 en semaine), elle rendait service à bien des clients.

La boulangerie de l'Europe
La boulangerie de l’Europe

Dernières retouches pour le pont Napoléon et fin définitive des travaux

 Sur le pont Napoléon, reconstruit en béton armé, mais ressemblant comme deux gouttes d’eau à son ancêtre de 1850, on soigne la finition avant la réception très prochaine des travaux.Pont Napoléon à l'origine

Quasiment terminé en décembre dernier, il suscite depuis de nombreux commentaires concernant les nouvelles sphinges (féminin de sphinx) au style napoléonien (notre édition du 14/12/2014) ou les vraies fausses dégradations (notre édition du 20/01/2015) des cartouches célébrant les victoires de l’empereur. On croyait l’histoire terminée. Au milieu de la semaine, on pouvait cependant voir Antoine, technicien de la société parisienne Tollis, s’affairant sur les fameuses sphinges dont la disparition mystérieuse a suscité bien des interrogations.  D’un poids de 250 kg chacune, en acier traité, elles sont le portrait craché de leurs aïeules bicentenaires. Comme on disposait seulement de cartes postales, les représentant,  il a fallu se livrer à une véritable enquête policière pour les restituer dans leurs formes et leurs dimensions. Après bien des mesures, plusieurs réunions entre Tollis, MEL et la ville de Lille et de nombreux moulages en plâtre, on est parvenu à un résultat satisfaisant. Le sculpteur n’a pas fait dans la demi-mesure. Il a réalisé l’original en pierre, à l’ancienne. Ainsi, a-t-on pu fabriquer un moule en résine résistante aux hautes températures. Les sphinges lilloises ont été coulées dans un atelier spécialisé de la région lyonnaise avant d’être peintes au pistolet, couleur  bleu-vert d’époque, dans les ateliers de la société, à Chevilly la Rue.

Comme, lors de l’installation, les engins de levage, avaient fait quelques éclats dans la peinture, les raccords au pinceau d’Antoine s’imposaient… avant la prochaine revue de détail. « Je vais aussi mettre en place un joint d’étanchéité », poursuit le technicien. « L’eau s’infiltre entre la pierre et l’acier et à la longue la statue se dégraderait prématurément ». Après un essai au silicone, Antoine a finalement opté pour un ciment technique très étanche.

 Les dates de « Napoléon »

1809 – 1811

Le premier pont de pierre est construit par l’architecte lillois Benjamin Dewarlez. Il ressemble à ce qu’il est aujourd’hui (avec ses sphinges et piédestaux) sauf en son milieu. C’est un pont de pierre de type « Romain » avec une arche très fine.

1850

Pont Napoléon

Il est partiellement reconstruit. La partie centrale, en pierre, était très fragile. Elle est remplacée par des arcs métalliques ajourés, une grande spécialité des usines sidérurgiques du Nord de l’époque.

1918

Au mois d’octobre, l’armée allemande en retraite, qui pratique la politique de la « terre brûlée », fait sauter le pont Napoléon ainsi que les autres ponts et la plupart des infrastructures de la ville.

1920

L’exposition internationale de Lille se profilant sur le Champ-de-Mars, on reconstruit le pont succinctement. Il s’agit d’un simple pont métallique droit qui relie les deux bords de la Deule.

1940

Au mois de mai, l’armée anglaise bat en retraite et cherche à retarder l’avance de l’occupant. Elle démonte la partie métallique du pont à l’aide de pioches et burins.

1960

Pont Napoléon au XXème siècle

Dans cette décennie, à une date indéterminée, les sphinges transportées dans un parc de la ville disparaissent pour des raisons inconnues. L’événement est passé complètement inaperçu, à l’époque.

2014 – 2015

Pose du tablier du Pont Napoléon

On reconstruit avec des techniques modernes le pont. Visuellement, le nouvel ouvrage est très proche de la version de 1850

1914 – 2014 : images croisées du Fort Macdonald

Le Fort de Mons en 1914Le Fort de Mons en 1914
Les douves du Fort de Mons en 2014
Les douves du Fort de Mons en 2014

Cent ans séparent ces deux photographies prises au même endroit, le regard dans la direction du nord. On aperçoit les fossés du Fort, pris en enfilade et en vue  légèrement latérale. Mis à part la forme générale, le mur en arceaux (à gauche), le pont devant l’entrée, presque tout est désormais différent. Le rideau d’arbres qui entourait la construction et séparait le domaine civil du domaine militaire a disparu, remplacé par des parkings ou des habitations. En revanche, la nature s’est invitée partout : sur les bords, sur les pentes et même sur le toit de l’édifice.

La photo du haut, datant de la première guerre mondiale, nous fournit beaucoup de renseignements sur le bâtiment d’origine. À gauche, il s’agit d’un mur à « arcs de décharge ». La succession d’éléments voûtés donnait une grande solidité à cette construction (qui d’ailleurs n’a pas bougé depuis 1880). Dans l’éventualité d’une poussée de terrain ou d’un tir ennemi, la partie endommagée restait circonscrite à un ou deux arcs. La faible masse des éboulis ne permettait pas le franchissement du fossé en cas d’assaut. Accessoirement, dans le cas d’un siège faisant des victimes parmi les défenseurs, le renfoncement protégé par chaque arceau pouvait servir à abriter des sépultures provisoires, ce qui permettait de laisser l’axe du tir dégagé.

À droite, c’est tout le contraire, le mur est le plus rudimentaire possible. Il est dit à « terre coulante ». C’est une simple pente de terre dans une proportion de deux tiers (le meilleur rapport contre les éboulements). Elle est simplement maintenue par la végétation. Au-dessous de ce monticule se trouvaient des magasins, actuellement occupés par le bureau d’Histo-Mons et les salles d’instruments à cordes du Conservatoire communal. À la base de cette paroi en pente, on avait installé une haute grille en fer (de couleur noire). Elle rendait le franchissement de ce mur oblique, malaisé pour l’assaillant. La paroi à « terre coulante » était d’un prix de revient sensiblement  inférieur à celle d’en face en arceaux de maçonnerie !

Au-delà du pont, on distingue une construction de briques avec deux meurtrières permettant le tir. C’est la batterie de flanquement (côté nord). Actuellement, elle est masquée par des arbres mais la batterie symétrique (côté sud) est toujours parfaitement visible. On y installait, balayant l’axe du fossé, un canon revolver de 12 mm (ancêtre de la mitrailleuse) et un canon de 40 mm capables de déblayer le terrain. Ces deux pièces prenaient le fossé en enfilade.

La façade ouest du Fort de Mons en 1914
La façade ouest du Fort de Mons en 1914

Comme on le voit, le fort Macdonald, à l’instar des autres forts Serré de Rivières, était bien défendu. Ce qui n’empêche, qu’au moment où cette photo a été prise, il était occupé par l’armée allemande. L’invention de nouvelles armes, les obus torpille à la mélinite (un explosif  dérivé de la nitroglycérine) avait rendu ce genre d’ouvrage indéfendable face à une artillerie moderne. On pense que c’est le même photographe venu de Dresde, identifié sur d’autres photos du Fort, découvertes récemment, qui est l’auteur de cette image.

Alain Cadet

Le fort Macdonald a servi de prison pour les civils pendant la guerre de 14-18

Entre les deux guerres, les Monsois ne se sont guère montrés bavards. On sait très peu de choses sur l’époque et la mémoire de l’occupation a disparu avec ses derniers témoins. Des cartes postales d’éditeurs allemands nous reviennent aujourd’hui et soulèvent un coin du voile sur la dure réalité de Mons occupée. Celle-ci représente des prisonniers civils dans la grande cour du fort Macdonald. Regardez-la bien ! Votre grand-père ou votre arrière-grand-père figure peut-être sur le cliché. La plupart sont jeunes. Le photographe connaît son travail. Il a choisi son décor : le mur, au fond, agrémenté d’un drapeau à l’aigle impérial, les fenêtres grandes ouvertes où l’on voit un prisonnier qui mange sa soupe.

Le photographe a soigneusement mis en scène cette photographie de prisonniers civils au fort. Qui étaient-ils ?
Le photographe a soigneusement mis en scène cette photographie de prisonniers civils au fort. Qui étaient-ils ?

L’image est soigneusement mise en scène avec l’étagement des plans, les attitudes improbables des jeunes gens du premier rang, la disposition des hommes. La présence de l’occupant est seulement indiquée par un officier du corps médical, pipe à la bouche. Cette image appartient à la propagande allemande. Elle raconte que les prisonniers civils sont bien traités dans la zone occupée comme veut l’attester la présence d’un sandwich ou d’une écuelle destinée à recevoir la soupe. En fait de soupe, Aaron Pegram, professeur d’histoire à l’université de Canberra, qui a eu accès au témoignage des prisonniers australiens détenus au Fort pendant la même période écrit : « La nourriture (ou son manque) occupait les esprits des hommes. Beaucoup mâchaient des orties ou de l’herbe pour supprimer les douleurs de la faim dues à un travail pénible et aux maigres rations de pain noir et d’ersatz de café ». Les civils français étaient-ils mieux traités ?

Prisonniers civils dans la cour du Fort de Mons
Prisonniers civils dans la cour du Fort de Mons
Le Petit Journal
Le Petit Journal

Qui étaient-ils ? On sait que les Allemands arrêtaient des otages de « la classe considérée » parmi lesquels plusieurs adjoints au maire. Mais l’usage était de les enfermer à la Citadelle de Lille. On pouvait aussi être détenu pour une peccadille : on emprisonnait même les enfants qui franchissaient la ligne de démarcation entre deux villages pour se rendre chez leur grand-mère ! Mais ces prisonniers, jeunes pour la plupart, sont beaucoup trop nombreux en comparaison de la taille de la ville. La guerre de 14-18 est la première guerre industrielle. La conduite de la guerre et l’effort des industries d’armement sont étroitement liés. L’Allemagne, après 1914, est contrainte de retirer 740 000 ouvriers du front pour soutenir sa production industrielle. Elle ne dispose pas, comme ses adversaires, de réserves de main-d’œuvre. La force de travail des populations des zones occupées (2 millions de personnes) représente un enjeu pour maintenir l’effort de guerre. L’armée allemande ne trouve que très peu de candidats pour un travail volontaire rémunéré. Alors, on procède au recensement des hommes de 17 à 55 ans. Ils sont considérés comme prisonniers de guerre et astreints au travail obligatoire… à proximité et même sur le front. C’est probablement ceux de Mons et des environs qu’un photographe de Dresde a rencontrés dans la cour du Fort un jour d’été.

Alain Cadet

Le Fort McDonald de Mons-en-Baroeul était une prison allemande

L’illusion d’un petit coin de la belle Allemagne tranquille semble parfaite. La réalité était tout autre.

Le Fort Mc Donald de Mons-en-Baroeul
Le Fort Mc Donald de Mons-en-Baroeul

Enfouies dans les greniers allemands depuis un siècle, des images de la période 1914-1918, jusqu’ici inconnues, reviennent sur leur lieu de naissance par la magie d’Internet et du libre-échange. Celle-ci est la première photo connue du Fort monsois prise pendant la Première Guerre mondiale.

Si l’endroit ne nous était aussi familier, on se croirait au cœur de l’Allemagne, un bel après-midi d’été. Sur le pont, sont disposés des arbustes décoratifs. La lourde porte a été remplacée par une élégante grille de fer forgé. Le mur de briques du fond est recouvert d’un crépi avec un écusson en stuc affirmant la germanité de l’endroit.

Des phrases en écriture gothique expriment la fierté d’être allemand. Avec la ligne électrique qui vient alimenter le bâtiment et les officiers (dont un médecin), souriants, comme en représentation, l’illusion d’un petit coin de la belle Allemagne tranquille et moderne semble parfaite.

Mais la réalité de l’endroit est très différente. Lorsqu’en mai 1917, une colonne de prisonniers australiens arrive au Fort McDonald, les soldats ont déjà subi trop d’épreuves pour être sensibles à l’ironie d’être enfermés dans un lieu qui porte un nom britannique. Le 11 avril 1917, la 4e division australienne attaque la ligne Hidenburg à Bullecourt (Pas-de-Calais) sans chars ni préparation d’artillerie. Elle enlève la première ligne. Mais submergés sous le nombre, sans munitions pour continuer le combat, ses soldats doivent se rendre.

Le bilan est éloquent : 3 000 hommes hors de combat dont 1 170 prisonniers. La plupart sont dirigés vers Lille, à pied et parfois en camions. À chaque traversée de ville, on fait défiler les prisonniers défaits devant la population. Voici le récit de l’arrivée à Lille du sergent William Groves du 15e bataillon : « Une fille, encore toute petite et dont sa maman ne pouvait nous cacher sa sympathie, commença à marcher vers nous, un paquet à la main. L’un des gardes quitta sa file et se précipita vers elle. D’un coup de fusil, il l’envoya s’écraser sur le sol et confisqua le paquet. »

240 de ces hommes sont internés au Fort McDonald. Ils n’ont rien à manger, vivent dans la saleté, la misère et le confinement : pas de literie ! La seule installation sanitaire a débordé depuis longtemps ! Certains prisonniers s’évanouissent. Quelques-uns parviennent à rester stoïques. D’autres ne peuvent s’empêcher d’exprimer leur désespoir : « De temps en temps, un gars s’approchait de la porte, la martelant de ses poings en criant sauvagement, témoigne Groves. Rendus fous par cette faim qui nous tenaillait, couverts de vermine, victimes de punitions terribles, au bout de cinq jours nous avions complètement sombré dans le plus noir des désespoirs. »

Par la suite, dans la zone des combats, sous le feu de l’artillerie alliée, on confia à ces soldats des tâches inhumaines. Il y avait un monde entre les conditions faites aux prisonniers de guerre en Allemagne et ceux du Nord de la France où l’armée allemande manquait cruellement de main-d’œuvre. Durant la guerre, 337 prisonniers australiens sont morts en captivité des suites de leurs blessures.

The black hole
The black hole

Pour les prisonniers britanniques, le fort Macdonald s’appelait le Trou Noir

Malgré son aspect souriant et ensoleillé ce tableau s’intitule « Le Trou Noir » (« The Black Hole »). Il représente une caponnière du Fort Macdonald peinte en 1918 par Edwin Martin. L’artiste, à la même époque, a représenté d’autres lieux de la région marqués par la guerre. Les raisons de sa présence en France était d’ordre militaire. Il faisait partie du Royal Army Medical Corps (RAMC). On peut penser que le titre de son tableau lui a été suggéré par les prisonniers britanniques que l’on avait enfermés là.

Alain Cadet

Les premières lettres d’un jeune soldat de la France libre 1/2

Lettres à sa famille en zone occupée

Cette lettre, incomplète, est l’une des deux seuls courriers que le soldat Émile Lhomme parviendra à faire parvenir à sa famille (ses parents et ses trois sœurs, Émilienne, Lucienne et Julienne) en octobre et novembre 1914. Gaston, celui à qui les a confiés, à sans doute risqué sa vie pour les acheminer en zone occupée. Ce témoignage nous a été confié par sa nièce, Manon Wilson, qui l’a gardé précieusement. Émile est né en 1894, à Fives. Au début d’octobre 1914, il est mobilisable. Peut-être, l’avancée des allemands (Lille a été occupé le 12 octobre 1914) a-t-elle avancé sa date d’incorporation. Il est envoyé vers l’ouest.

Émile et Raphaël
Émile et Raphaël

Dunkerque est la seule sous-préfecture du département du Nord demeurant en France libre. Dans la première de ces deux lettres, incomplète, adressée probablement à sa mère, il raconte son voyage :

« On est parti sur Béthune, et on arrivé à midi. Une femme a bien voulu nous donner de l’eau pour nous laver. Puis nous sommes partis, à 20 km plus loin. Nous sommes arrivés à sept heures du soir. On ne tenait plus debout. Les gens de ces patelins sont des crapules. Ils nous auraient laissés mourir de faim. Quand je suis parti, tu m’avais donné quelques tartines. Je les ai mangées, vers sept heures du soir, pour le souper et depuis cette heure-là nous avons plus eu de pain jusqu’au dernier soir, à sept heures. À Pernes en Artois, près de Saint-Pol on a réussi avoir un train qui devait aller à Gravelines. Il y en avait pour deux heures au plus. Mais on est resté 17 heures dans le train. On y a passé la nuit sans pouvoir dormir. On a réussi à avoir un pain que nous avons payé 22 sous. Nous avons dû le jeter tellement il était mauvais. Nous sommes arrivés à Calais comme des affamés. Là, les gens étaient un peu meilleurs. Une cabaretière  nous a fait une ratatouille avec un morceau de viande puis nous avons couché sur une paillasse, par terre, que cette femme nous avait donnée. C’est la première nuit où nous avons pu dormir à peu près. On était le dimanche, ce jour-là. Nous étions à ce moment à cinq. Mon parrain, Raphaël, Jules, Achille Hautecoeur et moi. Je t’assure qu’on a eu de la chance d’avoir Achille qui nous a toujours trouvé à loger,  en route, sur de la paille ou sur des sacs… et même à manger. Le lundi on s’est promené dans Calais et on a pris le train pour Gravelines.

Puis il raconte son conseil de révision et son court séjour dans la ville de Gravelines

« Arrivé à Gravelines, Achille, qui connaissait une personne, lui a demandé à loger. Elle nous a offert une petite maison de la paille et des sacs. Et depuis notre arrivée, le 12 octobre, nous dormons sur la paille. Vivement que je revienne ! On est peu nourris : deux morceaux de pain et un petit morceau de pâté. Je t’assure que j’ai souvent faim et je n’ose rien acheter parce que je n’ai presque plus de sous. J’ai été obligé d’en dépenser. Après le conseil, à Gravelines, on va partir aussitôt. Ça m’ennuie, parce que je vais partir sans sous. Enfin, je tacherai de me débrouiller. Je m’arrête car il est l’heure d’aller à la caserne pour chercher à manger et j’ai faim.

Embrasse bien mes sœurs pour moi. J’écrirai à papa

Émile

Émile Lhomme a été affecté au 151e régiment d’infanterie dont la caserne se trouvait à Verdun. C’est dans cette ville que, très probablement, il a effectué ses « classes ».

Alain Cadet

Les premières lettres d’un jeune soldat de la France libre 2/2

Lettres à sa famille en zone occupée

On reconnaît Émile (à droite), Raphaël (à gauche). Le soldat du milieu est probablement l’un de ceux cités dans les lettres d’Émile
On reconnaît Émile (à droite), Raphaël (à gauche). Le soldat du milieu est probablement l’un de ceux cités dans les lettres d’Émile

Cette lettre, datée 5 novembre 1914 fait partie des deux seules que le soldat Émile Lhomme a pu faire parvenir à sa famille. Gaston, celui à qui il l’a confiée, a sans doute risqué sa vie pour l’acheminer en zone occupée. Elle nous a été confiée par sa nièce, Manon Wilson, qui l’a gardée précieusement. Elle est adressée à sa mère et, indirectement, à ses trois sœurs, Émilienne, Lucienne et Julienne. Sans nouvelles des siens, ignorant ce qui se passe en zone occupée, de laquelle lui parvient seulement des bribes d’informations et des rumeurs, le jeune soldat est très inquiet. Voici ce qu’il écrit :

«Chère mère et sœur,

Je ne sais plus comment je vis. On nous a raconté qu’à Lille, tout est démoli et qu’on est encore en train de désinfecter les maisons. Aussi j’ai peur qu’il ne t’est arrivé malheur et ça m’ennuie d’être sans nouvelles de toi, ainsi que de mes sœurs. Moi, ça va comme ci, comme ça. Je n’ai plus de sous et je ne sais pas ce que je vais faire. Impossible de t’écrire. C’est pourquoi je donne ma lettre à Gaston. C’est la troisième lettre que je t’écris et je ne suis sûr que tu ne les as reçues. J’ai passé le conseil à Bourbourg et je suis pris, bon soldat. Alors, j’attends d’être envoyé à mon régiment. Ça m’ennuie d’être pris, sans vous avoir tous revus, mais, que veux-tu, il faut s’en faire une idée ».

Visiblement, le jeune soldat est parti avec très peu d’argent en poche, ce qui n’est pas adapté à la vie en caserne, en 1914 :

«Si j’avais seulement encore quelques sous, je le prendrais du bon côté. Tu ne me verras plus de sitôt. Je crois même, sept ou huit mois mais, ce que je demande, ce sont des nouvelles de Lille, de toi surtout. Je me figure que notre maison est démolie et qu’il vous est arrivé un malheur. Tu dois te figurer si je me fais de la bile pour vous autres. J’espère qu’il n’y aura rien du tout et que, quand je reviendrai en permission, que je vous retrouverai tous en bonne santé. J’ai écris à papa mais je n’ai pas pu lui donner l’adresse pour la réponse, ainsi qu’à toi, puisque je ne suis pas encore caserné.

Maintenant, ce qui m’embête le plus c’est les sous. Aussitôt que je vais être en caserne, je vais écrire à Tante Emma et lui demander pour me prêter 15 Fr. Je crois que tu ne seras pas en colère. C’est le seul moyen que j’ai trouvé. Tu la rembourseras aussitôt que tu seras sûre que la poste marche bien. Quant à moi, je ne suis pas trop mal pour le moment et on est à peu près nourris. C’est surtout quand je suis parti de Lille que j’ai été forcé de dépenser de l’argent, sans cela j’aurais eu faim… quoi que j’aie eu fort bien faim.

Je dors dans la paille dans une cave. Raphaël, Jules et Charles sont avec moi. Mon parrain est expédié dans une autre direction, avec Pierre, du côté de Rouen.

Je ne vois plus rien à vous dire pour le moment, sinon que j’espère vous revoir un jour en bonne santé. Embrasse bien pour moi Émilienne, Lucienne et Julienne. J’espère qu’elles n’ont pas eu trop peur pendant les bombardements.

Chère maman, je t’embrasse cent fois et au revoir. À bientôt de tes nouvelles…

Je t’écrirai aussitôt que les allemands seront partis pour te donner mon adresse

Émile »

Quelques jours plus tard le jeune soldat, Émile Lhomme partira pour Verdun faire ses « classes », au 151e régiment d’infanterie. Cette période de formation terminée, il reviendra dans le Nord pour participer à la Bataille des Flandres dans le secteur Zneiuport, Dixmude, Steenstraate..

Alain Cadet

La dure vie quotidienne des Français occupés (1914 – 1918) 1/2

Vie quotidienne des Français occupés et les belles cartes postales de l’armée allemande (1914 – 1918)

Un détachement allemand, rue Jeanne d’Arc. Derrière le mur il y a le bois Gras. Le mur existe toujours mais pas le bois qui a été remplacé par de belles maisons.
Un détachement allemand, rue Jeanne d’Arc. Derrière le mur il y a le bois Gras. Le mur existe toujours mais pas le bois qui a été remplacé par de belles maisons.

Cette carte postale, découverte récemment est la 499eme connue, concernant la commune de Mons en Baroeul. Depuis une dizaine d’années, on n’en découvrait plus de nouvelles. Depuis peu, par l’effet d’Internet, on voit, près d’un siècle plus tard, réapparaître des images de la période 14 – 18. Longtemps enfouies dans les greniers allemands, elles retournent sur les lieux de leur production.

Celle-ci semble anodine. Elle est prise du haut d’une fenêtre, rue Jeanne d’Arc, face au bois « Gras », protégé par son mur. Elle représente une compagnie allemande, en ordre de marche, au pas, précédée de son officier,  à cheval. On peut y voir  un symbole de l’organisation et de la puissance de l’armée allemande. Dans  la commune voisine, Lille, d’autres moins aimables, d’octobre 1914, représentent les prisonniers français, exhibés plusieurs jours durant, de la Citadelle à la gare et de la gare à la Citadelle, sous la conduite de leurs gardiens. Cette production est l’œuvre d’éditeurs venus d’Allemagne tandis que l’on interdit aux Français de produire ou diffuser la moindre carte postale. Toute correspondance avec la France libre ou une autre ville occupée est interdite. Une ordonnance de février 1915 stipule : « Il est défendu, sous peine de mort, aux habitants des territoires occupés par les armées allemandes, d’entretenir n’importe quelle correspondance entre eux ou avec des personnes habitant en France ou à l’étranger. ». En avril 1915, la justice militaire allemande condamne trois lillois à 15 jours de prison pour « commerce de cartes postales ». Les transports « illicites » de lettres par les personnes circulant en zone occupée sont sévèrement réprimés. En début 1916 on ajoute : «La communication de photographies,  dans le but de les transmettre à des personnes habitant les territoires occupés sera considérée comme communication de nouvelles ».

Dans le parc Decoster « une belle demeure » monsoise, on s’adonne aux exercices physiques. La tenue blanche était la tenue de gymnastique.
Dans le parc Decoster « une belle demeure » monsoise, on s’adonne aux exercices physiques. La tenue blanche était la tenue de gymnastique.

Ces mesures sont une des illustrations de la politique allemande qui cherche à isoler les habitants des territoires occupés du reste du pays et à les démoraliser. Dès le 15 octobre 1914, le général Von Heinrich, gouverneur de la ville de Lille, fait placarder cet avis : « Il est défendu, sous peine de mort, de lancer des dirigeables, des aéroplanes des ballons montés, de lâcher des pigeons voyageurs, d’installer des appareils radio télégraphiques de faire des signaux optique ou de faire sonner les cloches ».  Les « Coulonneux », doivent tuer en toute hâte leurs chers animaux… l’un d’entre eux sera même fusillé pour ne pas l’avoir fait. On confisque aussi tous les moyens de transport : camions, automobiles et vélos. D’ailleurs il est strictement interdit, sans laissez-passer des autorités allemandes, de se rendre dans les villages voisins. Dans chaque rue ou chemin limitrophe entre deux communes, à l’endroit de la ligne de démarcation, un écriteau en français et en allemand rappelle cette interdiction. On verra même des enfants punis de prison pour s’être rendus chez leur grand-mère !

Dans le parc Decoster « une belle demeure » monsoise, on s’adonne aux exercices physiques. La tenue blanche était la tenue de gymnastique.
Dans le parc Decoster « une belle demeure » monsoise, on s’adonne aux exercices physiques. La tenue blanche était la tenue de gymnastique.

On réquisitionne aussi les charrettes en état de marche et les chevaux en état de les tirer. Les moyens d’assurer l’alimentation des populations font défaut. Pour les 5807 habitants du village (recensés à la fin de la guerre) comme pour les 2 millions de français résidant en zone occupée, les conditions de vie sont terribles et aux antipodes des belles cartes postales allemandes avec leurs soldats souriants, partageant un verre ou s’adonnant à des exercices physiques dans les parcs des belles demeures monsoises.

Détail du parc et du château
Détail du parc et du château

Alain Cadet

La dure vie quotidienne des Français occupés (1914 – 1918) 2/2

Vie quotidienne des Français occupés et les belles cartes postales de l’armée allemande (1914 – 1918)

Le château Faucheur (l’actuel collège Lacordaire) qui devenu un  Kasino est occupée par les troupes allemandes.
Le château Faucheur (l’actuel collège Lacordaire) qui devenu un Kasino est occupée par les troupes allemandes.

L’occupation de la métropole aura duré 1465 jours : autant de  jours de malheur ! Les images de l’occupant prise à Mons en Baroeul  pendant cette période  nous racontent une autre histoire. On y voit des cavaliers paradant devant les belles demeures qu’ils ont réquisitionnées. Leurs hommes prennent leur repas devant les granges des fermes, du voisinage. Exceptionnellement, l’une d’entre elles  rappelle les dures réalités de la guerre, comme cette rue détruite, en 1916; par l’explosion d’un dépôt de munitions.

Les chevaux allemands broutent les prairies des Belles demeures
Les chevaux allemands broutent les prairies des Belles demeures

La mémoire précise de ces années d’occupation a été longtemps enfouie dans les familles, comme une période honteuse. Elle a disparu avec la mort des derniers témoins. Notre connaissance  de la vie quotidienne à Mons, dans cette période, provient bien souvent de ces « belles  images» allemandes. Les grandes propriétés  avaient été réquisitionnées pour les besoins de l’armée. Le « Vert Cottage », la maison de l’architecte Gabriel Pagnerre, avait été reconvertie en « Kasino », une maison de repos pour les officiers… de même qu’une autre, rue Parmentier, appartenant à la famille Colléate. Dans le lieu de résidence de la famille Virnot, le château Faucheur, il y avait,  en plus, une cantine. Les fermes voisines comme celle d’Halluin ou de la Pilaterie sont réquisitionnées pour abriter les hommes de troupe. Il est probable que d’autres soldats logeaient dans toutes les maisons où cela se révélait possible.

Une carte postale, envoyée de Mons en Baroeul, en 1916, par un certain Johannes Reinhardt, membre de l’état major. Il fait  fait état de la destruction du dépôt de munitions des 18 ponts, à Lille
Une carte postale, envoyée de Mons en Baroeul, en 1916, par un certain Johannes Reinhardt, membre de l’état major. Il fait fait état de la destruction du dépôt de munitions des 18 ponts, à Lille

On sait aussi que l’armée allemande avait transformé le Fort en prison. Les prisonniers, dont un contingent Australien, y vivaient dans des conditions épouvantables. Parfois  on les emmenait sur le front pour creuser des tranchées ou poser des barbelés dans les endroits les plus exposés. Beaucoup sont morts de privation ou sous les balles des alliés.

Des jeunes filles, photographiées près du fort, se rendent aux « champs de guerre ». Elles travaillent la terre, 10 heures par jour, pour un salaire dérisoire au profit des allemands.
Des jeunes filles, photographiées près du fort, se rendent aux « champs de guerre ». Elles travaillent la terre, 10 heures par jour, pour un salaire dérisoire au profit des allemands.

Pour les Monsois, la situation est peu brillante. Les jeunes filles, réquisitionnées sur les « champs de guerre », doivent sous la contrainte, cultiver et moissonner au profit de l’armée allemande. La population, et particulièrement les femmes, sont l’objet de mesures vexatoires. Le rationnement, très strict, conduit à une famine endémique. La mortalité est le double de celle de la France libre. Pendant ce temps, les rares feuillets d’information autorisés sont à la seule gloire du Kaiser. Comme les pendules des clochers, la presse, est à l’heure allemande. Elle colporte rumeurs et fausses nouvelles. À la fin de la guerre, plus très sûr de sa victoire, l’occupant se livre au pillage systématique de toutes les ressources et à la destruction de l’outil industriel.

Les hommes de troupe sont hébergés dans les fermes. Ici, il s’agit de celle de la Pilaterie qui jouxtait un château réquisitionné
Les hommes de troupe sont hébergés dans les fermes. Ici, il s’agit de celle de la Pilaterie qui jouxtait un château réquisitionné

On sait, qu’en 1917, cloches et tuyaux d’orgue de l’église Saint-Pierre ont été emmenés pour être fondus tandis que les cuves en cuivre de la Brasserie Coopérative sont arrachées. Les bonnes machines des usines du Nord sont emmenées en Allemagne et celles qui restent, systématiquement saccagées afin que la région ne puisse plus être, après-guerre, concurrente, de l’Allemagne. « Qui pourrait nous blâmer d’avoir mis à bas les riches territoires industriels du Nord de la France à un point tel que, pour des générations et peut-être pour des siècles, elles ne puissent entrer en concurrence avec notre industrie » écrit le Kölnische Zeitung, le 10 avril 1916. Le 11 novembre 1918 a été fêté, dans le Nord avec beaucoup plus de retenue que dans le reste de la France. « Nous avons été étonnés d’apprendre le délire des parisiens à la nouvelle de l’armistice », déclare un lillois. « Pour nous notre capacité de joie a été vidée dans les jours de la délivrance. La guerre a «été  finie ce jour-là. Il faudra bien des jours encore pour que nous redevenions des êtres normaux ».

Un appareil allemand a été abattu.
Un appareil allemand a été abattu.

Alain Cadet

Les Carnets de guerre de Lily, la fille de Jeanne Parmentier 1/3

 Aujourd’hui, Lily a plus de 96 ans. Cette Monsoise est l’une des dernières survivantes de l’époque de la Résistance. Elle est la fille d’Émile et de Jeanne Parmentier.

Lily
Lily

 Après le brevet supérieur, elle se perfectionne dans le secrétariat. À 18 ans, la voilà assistante de direction. Jeanne Parmentier devient la patronne du Café de la Mairie, à Mons en Baroeul. «C’était un grand café où avaient lieu beaucoup de fêtes », témoigne Lily. « Je m’y suis mariée en mars 1939. J’avais 22 ans. » Son mari, Lucien Glück, est coureur cycliste professionnel. L’année précédente, il a été sacré champion du Nord de vitesse.

 Lorsque la guerre éclate, Lucien est mobilisé. Fin mai 1940, les Allemands sont à Lille. Jeanne s’engage dans la résistance. «  Ma mère était « cocardière. C’était une patriote et une héroïne de la Grande guerre. Elle avait beaucoup de relations », se souvient Lily. « On lui a demandé de participer à la fabrication d’un journal ». Les relations de Jeanne Parmentier ce sont Natalis Dumez, un Démocrate Chrétien, et Jules Noutour, un Socialiste, qui viennent de fonder La Voix du Nord. Lorsque Natalis Dumez demande à Jeanne si elle connaît quelqu’un qui sache taper à la machine, elle répond : « Si, bien sûr, ma fille ! ». C’est ainsi que Lily, va dactylographier les stencils du journal N° 1, daté du 1er avril 1941. La petite imprimerie clandestine change souvent de lieu pour déjouer les surveillances. Un jour, elle s’installe au Café de la mairie. «On avait une Gestetner. Il m’arrivait de la faire tourner. Le plus souvent, c’était maman qui s’en occupait » témoigne Lily. «C’était un tout petit journal de quelques pages. On donnait des renseignements sur les événements de la guerre. Surtout, c’était important de dire des choses différentes de celles des autres journaux et de la propagande. C’était réconfortant. Cela nous permettait de garder le moral. ».

Freedom
Freedom

 C’est Lily qui prend livraison des articles : « Je me rendais Café du Damier, Grand-place, à Lille. C’était notre point de rencontre. Le plus souvent, venait Natalis Dumez ; parfois Jules Noutour. Il m’arrivait de leur remettre des armes  de poing que je leur ramenais dans mon sac de moleskine ». Armes et journaux transitent par le Café de la mairie. Le commerce voisin, la boucherie de Monsieur Madame Papillon, est la plaque tournante de la distribution des armes dans le secteur. Lily se souvient d’avoir livré des armes automatiques dans une ferme de Bondues, en même temps qu’elle y portait ses journaux. En 1942, Lucien Glück s’évade de son camp de prisonniers. Il reprend la course cycliste « comme si de rien n’était ». Lily part pour Paris rejoindre son mari.  Jeanne, qui ne se sent plus en sécurité à Mons, emménage dans un appartement discret de la rue Masséna, ce qui ne l’empêche pas d’être arrêtée en septembre 43. Commence pour sa fille une longue période d’angoisse : «À la libération, j’ai fait la fête, mais modérément. Il n’y avait pas un jour, une nuit sans que je ne pense à maman. Un beau matin, je me suis rendue Gare de l’Est. J’étais certaine qu’elle allait rentrer, ce jour là. Un convoi était en train d’arriver. La plupart des passagers étaient des prisonniers. Parmi eux j’ai vu une femme, maigre, le visage marqué, qui ressemblait à maman. Je me suis dit : « Ce n’est pas possible ! Ce n’est pas elle ! » Elle était trop différente de l’image que j’avais gardée. Elle avait un grand pardessus d’homme, pas de bas, de vieilles chaussures trouées. Une mèche grise en désordre barrait le sommet du crâne. Je l’ai dépassée puis je me suis retournée et à ce moment-là, elle s’est retournée aussi et a crié : « Lily ! ». Je me suis précipitée dans ses bras. Pour moi, le vrai jour de la libération, c’est celui où maman est rentrée ».

Alain Cadet

Les Carnets de guerre de Lily, la fille de Jeanne Parmentier 2/3

Jeanne Parmentier, Patriote et Résistante a marqué l’histoire des deux guerres

 Jeanne, née Brouet, nait à Bavay (59) en décembre 1897. Lorsque la guerre éclate, elle a à peine 18 ans. Elle rejoint le réseau de résistance dirigé par Louise de Bettignies et Léonie Vanhoutte qui recueille des informations sur l’armée occupante.

Carte de combattante de Jeanne
Carte de combattante de Jeanne

Elles sont transmises à l’état-major allié, par pigeon voyageur. On aide également le passage des prisonniers évadés. « Ma mère était une  passeuse de soldats », témoigne Lily, sa fille. « Elle connaissait le coin par cœur et savait trouver un itinéraire à travers bois pour passer sans encombre les lignes allemandes. Cela lui a valu plusieurs décorations ». Jeanne Brouet reçoit la médaille de la Reconnaissance anglaise. Peu après elle épouse Émile Parmentier, modeleur mécanicien sur bois, originaire de Valenciennes.

 La famille Parmentier, qui avait rejoint Paris dans les années 20, retourne dans le Nord, à la fin des années 30. Émile vient de trouver travail, à Lille. Un peu avant-guerre, Jeanne prend la direction, au 106 de la rue Daubresse Mauviez, du Café de la Mairie, à Mons en Baroeul. En septembre 1939, sans déclaration de guerre, l’armée allemande franchit la frontière polonaise. C’est le début du conflit. Fin mai 1940, l’armée allemande qui a envahi la Belgique occupe Lille. Jeanne Parmentier reprend du service dans la résistance, comme au  bon vieux temps. Le Café de la Mairie, surnommé « La Baraque » devient le lieu d’accueil des soldats prisonniers évadés ou des aviateurs qui cherchent à rejoindre l’Angleterre. Jeanne finira par intégrer le BOA (Bureau des Opérations Aériennes) qui lui vaudra, après guerre,  la « Médaille de la liberté » de la part du gouvernement américain.

Jeanne Parmentier au journal
Jeanne Parmentier au journal

 Mais le nom de Jeanne Parmentier est surtout associé à la naissance du journal, La Voix du Nord. Elle fait partie de ce petit cercle des résistants qui, en 1941, vont fabriquer les premiers exemplaires de la feuille clandestine. Plusieurs numéros à partir du N° 13 vont être ronéotés, à Mons, dans le grenier du Café de la Mairie. Fin 42, elle s’éloigne pour quelque temps de ce lieu, très exposé… en vain. Elle est dénoncée et arrêtée en 1943. Commence alors l’époque la plus douloureuse de sa vie : «Ce que faisaient les Allemands, c’était horrible », témoigne Lily. «Peu après l’arrestation de maman, je suis allée au siège de la Gestapo, à la Madeleine, pour récupérer ses affaires. J’étais dans un couloir et j’ai vu sortir Jules Noutour d’un bureau. Il avait le visage tuméfié. Il était dans un état épouvantable. Il m’a juste regardé du coin de l’œil pour me montrer qu’il m’avait reconnue mais sans que les policiers  puissent deviner qu’on se connaissait. Je pense que je suis la dernière personne du réseau à l’avoir vu, vivant. À la fin de la guerre, il se disait des choses abominables sur ce qui se passait dans les camps mais on était encore bien en dessous de la vérité. C’est seulement quand les déportés sont rentrés que l’on a compris. Maman a connu Ravensbrück et Mauthausen. Son travail, dans les camps, consistait à entasser les morts dans une petite charrette qu’elle poussait jusqu’aux fours crématoires où ils étaient brûlés. Elle a vu et  vécu beaucoup de choses horribles».

Pourtant, elle reviendra « vivante grâce à l’entraide et la camaraderie qui existait dans ces camps ».  Dès son retour, elle deviendra la responsable du service social de La Voix du Nord. C’est dans le centre de colonie de vacances du journal, à Ollier (Puy-de-Dôme) que, le 18 août 1955, usée par la déportation, elle meurt prématurément.

Alain Cadet

Les Carnets de guerre de Lily, la fille de Jeanne Parmentier 3/3

De Mons au Fort de Bondues : le retour de Lily vers les années de guerre

 Lily est  la fille de Jeanne Parmentier, résistante des deux guerres et fondatrice du journal La Voix du Nord. La fille de Jeanne était, elle aussi, membre du réseau. Elle a participé à la fabrication du journal, dès son premier numéro. Elle transportait la feuille clandestine ainsi que  des armes et des documents destinés à Londres,  dans un pot à lait truqué, accroché au cadre de son vélo.

Lily pendant la guerre
Lily pendant la guerre

Aujourd’hui, le Fort est devenu Musée de la Résistance. Ce voyage de Mons à Bondues, organisé par la direction du foyer des Bruyères (où elle réside désormais), à la date anniversaire du 18 juin est, pour elle, plus qu’une commémoration. C’est un retour vers son passé, sa jeunesse… une période douloureuse mais intense.

 Devant le portrait du Général de Gaulle dans une pièce où un antique poste de radio, accroché au mur diffuse ce fameux appel du 18 juin (que très peu de monde a entendu en réalité), elle confie : « Quand on a vécu cette époque, on ne l’oublie jamais.» Le Fort est le témoin de l’histoire tragique de la France occupée. De mars 43 à mai 44, soixante-huit  résistants ont été fusillées dans ses fossés. « Les Allemands l’occupaient pendant la guerre »,  explique Lily. « Bondues était un village très actif du point de vue de la Résistance. Il y circulait beaucoup d’armes et de renseignements ». Entre 1940 et 1942, Lily a fait  la route de Mons jusqu’à la ferme Destombes, juste en face de l’aéroport. Celle-ci appartenait à une famille de patriotes et de résistants. Il suffisait à Monsieur Destombes de regarder par sa fenêtre pour connaître l’implantation des défenses antiaériennes et des avions qui bombardaient Londres. Chaque semaine, il en dessinait le nouveau plan qui partait pour l’Angleterre, via, Mons,  bien caché dans le pot à lait de Lily.

Lily pendant la guerre
Lily pendant la guerre

 L’ancienne résistante tient beaucoup à ce voyage. Cela fait des semaines qu’elle s’y prépare. « Ce sera probablement mon dernier plaisir », confiait-elle, quelques jours auparavant. « Ce qui me satisfait, c’est que je vais revoir ma mère. Il y a un portrait d’elle, accroché au mur. Je suis quasiment aveugle mais je sais, qu’intérieurement, je vais la voir ». Au bout d’un long couloir voûté où sont exposés les premiers numéros du journal clandestin, il y a un grand panneau avec les portraits des principales figures du réseau. On n’y voit effectivement Jeanne Parmentier mais aussi Lily, photographiée en 1941 par Raphaël Michkind, le photographe lillois à la mode. Lily a alors 24 ans. C’est une magnifique jeune femme. À cette époque, elle est secrétaire de direction. C’est elle qui va dactylographier les 20 premiers numéros de la Voix du Nord. Sous la dictée de Natalis Dumez, à son domicile, rue de Castiglione, à Fives, elle tape sur son Underwood, le premier numéro daté du 1er avril 1941. « C’est une période qui m’a beaucoup marqué », convient-elle. « J’y pense tout le temps… surtout à maman… aux autres aussi, Natalis Dumez,  Jules Noutour et bien d’autres… Ils sont tous là, au fond de moi, et, pourtant, j’ai presque tout oublié ». 

Lily est-elle une héroïne de la résistance ? Ce n’est pas ainsi qu’elle souhaite que l’on pose la question : «J’ai fait ce qu’il y avait à faire. Quand vous êtes  dans le coup, vous  ne pensez pas au danger. On est là où on doit-être ! Malgré tout, je sais pourquoi je l’ai fait. Je suis contente d’avoir pu rester française et j’ai bien travaillé pour cela ».

Jean Rouaud, écrivain

Quand Jean Rouaud vient à la rencontre de ses lecteurs lillois

 Jean Rouaud a taillé une longue route depuis le temps où il évoquait la 2 CV  familiale, dans son premier roman, Les Champs d’honneur (1990). Cette  année-là, devant la France émerveillée, le petit marchand de journaux se transformait, en quelques heures, en un écrivain internationalement reconnu. La critique, à juste titre, soulignait combien l’écrivain attachait d’importance à la  recherche de la forme littéraire. Dans une époque moderne où le livre est avant tout un objet, cet auteur singulier tranchait avec l’air du temps. Depuis cette date, ses lecteurs lui sont restés fidèles. Peut-être sont-ils moins nombreux que ceux des auteurs à succès, poussés sans ménagement par le système, mais on les retrouve mobilisés, dès qu’un nouveau livre de Jean Rouaud paraît. À Lille, en cette fin du mois de septembre 2013, l’arrière-salle d’une brasserie du centre-ville était trop petite pour les accueillir tous. Une centaine d’aficionados, venus parfois d’assez loin, avaient tenu à venir voir à quoi pouvait bien ressembler cet homme, capable d’écrire des livres si singuliers. Le petit dernier, La manifestation de notre désintérêt, est à mi-chemin entre l’essai littéraire et le traité d’économie. Dans la salle mal éclairée, cantonné dans un coin sombre, Jean Rouaud, avec son sourire d’éternel adolescent, lumineux, a démontré un art insoupçonné de conteur, à la fois simple direct et profond.

Jean Rouaud
Jean Rouaud

« Cela me recharge », explique-t-il. « La pratique de l’écriture est une forme d’isolement. C’est comme s’enfoncer dans un long tunnel qui se modèle au fil du temps. De telle sorte que j’oublie, le plus souvent, où on en est dans la réception de mon œuvre. Rencontrer le public c’est un peu comme revenir à la lumière. On voit des têtes nouvelles passer devant soi. J’en ai vu beaucoup depuis 23 ans. 

Mon public a changé. Mon premier roman, Les Champs d’honneur, même si c’est une fiction a un caractère autobiographique. Ainsi tous ceux qui m’avaient lu me connaissaient plus ou moins comme quelqu’un de familier. On savait que j’avais vendu des journaux. Je n’impressionnais personne. Il y avait une forme de proximité facile avec mes lecteurs. Au fil des ans, j’ai vu la distance se créer. Au début, il y avait peu de travaux universitaires sur mon œuvre, mais on me les envoyait. J’étais invité dans les colloques qui parlaient de moi. Maintenant, on fait de nombreuses rencontres sur mon travail sans me contacter. Les gens travaillent sur mes livres sans moi. Je suis un écrivain mort. Ainsi, quand j’arrive dans un lieu comme celui-ci, je suis très étonné qu’il y ait autant de monde.

 Quand j’ai contacté les Éditions de Minuit, j’étais dans une posture de solitude, où l’on attend plus de retour. J’avais l’impression d’écrire au-dessus du vide. Par chance, j’ai rencontré Jérôme Lindon, le directeur des Editions de Minuit. Il avait une problématique comptable en totale contradiction avec la mienne qui était poétique. Mais il y avait une parole crédible. Il ressemblait énormément à mon père. C’était la seule personne que je pouvais écouter, à l’époque. Éditer un premier livre est quelque chose de très compliqué. Aujourd’hui comme on sait que j’ai un noyau de lecteurs fidèles, je peux éditer à peu près n’importe quoi. On le prend, parce que c’est moi et parce que je représente quelque chose dans les milieux universitaires ou littéraires. Un jeune auteur ne pourrait jamais trouver d’éditeur pour un texte comme celui de mon dernier livre, La manifestation de notre désintérêt.

Jean Rouaud et ses lecteurs
Jean Rouaud et ses lecteurs

 Lorsque j’ai rencontré Jérôme Lindon, pour mon premier livre, j’avais déjà écrit un texte. C’était quelque chose qui avait à voir avec l’histoire et même la préhistoire. Je voulais parler de ce qui s’était passé avant 1963, la date de la mort de mon père. J’envisageais de remonter le temps jusqu’au début de la guerre de 14. Lindon (qui était aussi crédible pour moi parce qu’il avait édité les auteurs du nouveau roman) m’a dit : « Vous en faites en roman et vous vous tenez au roman ! » Mon écriture avait pour postulat la mort du roman.

 Mais tout cela est très ambigu. Par exemple, Claude Simon, un des auteurs qui a totalement remis en cause le  roman traditionnel raconte dans La Route des Flandres  une charge que l’on supposerait volontiers totalement imaginaire… jusqu’à ce qu’un officier de cavalerie déclare : « Ce que raconte Claude Simon, c’est vrai, j’y étais ! ». Et Claude Simon, qui était un pince-sans-rire, un brin provocateur, devait déclarer à la fin de sa vie, à propos de son œuvre : « Ce sont des livres à base de vécu. » Les rapports entre la recherche d’une nouvelle écriture, le Nouveau Roman et le roman tout court sont très ambigus. En 1963, Jérôme Lindon, pourtant l’éditeur de la modernité me dit : « Faites en un roman ! S’il n’y a pas cette colonne vertébrale du récit, on se perd ! »  C’est une très vieille histoire. Flaubert n’a écrit Madame Bovary, que contraint. Il a passé des années à écrire  La Tentation de saint Antoine, un texte très fouillé et très érudit nécessitant une capacité de travail hors du commun. On sait, par le journal de Maxime Ducamp que, le texte terminé, le romancier avait organisé une grande lecture de son ouvrage, avec ses deux meilleurs amis, pendant quatre jours complets. Alors, Madame Flaubert, la mère, passe dans le salon et interroge  les garçons : « Qu’est-ce que vous en pensez ? » Louis Bouillez répond : « Nous pensons que le mieux serait de jeter tout cela au feu et de ne plus jamais en reparler ». Et Bouillez ajoute : « Tu devrais écrire un livre à la Balzac ! » Plus tard Maxime Du Camp, parle à son ami d’un fait divers de la région de Rouen. C’est l’histoire d’une femme qui avait des amants et qui a fini par s’empoisonner : « un bon sujet de roman », selon lui. Flaubert s’impose quelque chose qu’il déteste profondément et écrit Madame Bovary. C’est un peu la même chose pour moi avec Les Champs d’Honneur. D’une certaine manière, quand je quitte les Éditions de minuit, c’est un peu comme Flaubert qui écrit Salambo, un livre à l’opposé de son roman précédent.

 Cela ne vaut pas le coup de se confronter à la littérature si on ne va pas dans le sens des grand auteurs. Ce qui caractérise les grands, c’est leur densité. Faulkner est très dense. On ne peut pas sauter une phrase, sinon on perd le fil du récit. Pareil avec Proust ! Il y a aussi l’importance que les écrivains attachent à leur propre livre. Dans un film de Roger Stéphane qui s’appelle  « Proust par ses témoins », on en trouve un exemple étonnant. À cette époque, le réalisateur avait eu le privilège de rencontrer des témoins qui ont très bien connu l’écrivain de son vivant, comme Paul Morand ou bien encore Cocteau. Pour Marcel Proust, « la vraie vie est dans la littérature ». Emmanuel Berl, raconte que très jeune il tient tête à l’écrivain. Pour lui ce qui reste plus important « c’est l’amour de la vie ». Alors, Marcel se fâche et finit par lui balancer ses pantoufles à la figure. Cela illustre la conception très rigoriste que peuvent avoir certains écrivains de la littérature. J’essaie d’appliquer mon écriture à une forme d’investigation poétique, quel que soit le sujet que j’aborde. Je pense qu’il ne faut pas sortir de là.  Le grand Céline de Mort à crédit  devient un écrivain de seconde zone, glauque et sans talent, dans Bagatelle. Un grand livre n’est pas un éditorial. On ne doit jamais renoncer à l’imaginaire poétique.

 Mon dernier livre traite à la fois d’économie et de littérature. Je pense que je l’ai écrit parce que j’ai une fille de 20 ans. En même temps beaucoup de choses dont on nous rabâche les oreilles comme acquises, m’horripilent. Par exemple je trouve l’expression « rassurer les marchés » horrible. Ce devrait être, au contraire, le travail des marchés de « nous rassurer ». On voit bien que leurs intérêts ne sont pas nos intérêts, alors je me dis qu’il est mieux pour nous de nous désintéresser de ce que l’on nous propose. J’ai trouvé que la réplique du capitaine Haddock dans Le trésor de Rackham le Rouge était très éclairante. C’est une sorte d’image, de métaphore de l’inféodation au marché. Haddock dit à cet inventeur qui veut absolument lui vendre son invention : « Je ne suis pas intéressé par votre invention ». Bien sûr ce livre n’est pas un roman. Je l’ai écrit en trois jours : c’est très rapide. Je ne me sentais pas le cœur de vivre pendant un an avec les financiers. J’ai commencé à écrire un autre livre très différent. Il pourrait s’appeler : « Comment être écrivain ». Cela traite de la mort du roman. La mort du roman… c’est la mort du roman de la France. Cela me prendra sans doute beaucoup de temps »

Alain Cadet