La Pilaterie, Mons en Barœul était dans la campagne

Un nouveau chantier, situé à la limite des communes de Marcq en Barœul et de Mons en Barœul remet dans la lumière cette zone de la ville qui il y a quelques décennies était encore un charmant coin de campagne.

La maison du gardien vu de loin
La maison du gardien vu de loin

On vient d’y démolir la vieille maison du gardien  et l’entreprise Goossens, qui avait colonisé les lieux dans les années 70. Auparavant, au bout d’un magnifique chemin bordé d’arbres, on découvrait le château de la Pilaterie et sa ferme éponyme. Tandis que le château appartenait à la famille Scrive, la ferme était exploitée par la famille Rousselle. Gustave Scrive et Anne-Marie Rousselle se marièrent. Gustave, excellent photographe a tenu sans le savoir la chronique en images de la ferme et du château. Anne-Marie nous a transmis les clichés et nous les a commentés. L’ensemble donne une idée de ce qu’était ce lieu dans les années 50 et 60.

Les bottes de paille disposées « en mont »
Les bottes de paille disposées « en mont »

Avant d’être la maison du gardien des entreprises Goossens, l’antique bâtisse récemment mise à bas était le logement de la cuisinière. On n’y était à l’étroit mais tous les habitants du château et de la ferme aimaient s’y retrouver, toutes générations confondues, pour partager un excellent repas mitonné par la maîtresse des lieux.

La vie à la ferme, dans les années 50 ou 60, n’avait guère varié par rapport à ce qu’elle était au début du siècle. On labourait, ont moissonnait avec des chevaux. Ils s’appelaient Joli et Gamin. C’était Jean  le père d’Anne-Marie ou les ouvriers agricoles qui les conduisaient. À la ferme de la Pilaterie on cultivait le blé,  l’orge, l’avoine, les betteraves et la  pomme de terre.

Anne-Marie à 16 ans avec son père qui ramasse des pommes de terre dans le fond
Anne-Marie à 16 ans avec son père qui ramasse des pommes de terre dans le fond

À la maison, Clotilde, la mère d’Anne-Marie faisait la cuisine pour toute la maisonnée. La « cuisinière » était le centre stratégique de l’endroit. Elle servait à la fois de chauffage, de four, de moyen de faire cuire les aliments, bouillir l’eau du café, maintenir la bonne température le fer à repasser et la bouilloire. On y réchauffait aussi les briques réfractaires que l’on glissait dans le lit, au moment de se coucher pour avoir moins froid.

Avant les années 60, il y existait 15 fermes sur le territoire de la commune, mais le développement urbain allait sonner le glas de ce petit coin de paradis champêtre. La ferme et le château furent expropriés en 1963. On les rasa pour y construire une partie de la ZUP et de la zone industrielle de la Pilaterie. Cela permit également à la brasserie Heineken voisine de pouvoir s’agrandir.

Maison du gardien de Goosens dans les années 1990
Maison du gardien de Goosens dans les années 1990

L’an dernier, avenue Émile Zola, le dernier vestige agricole de la commune qui appartenait à la ferme d’Halluin a été rasé pour laisser place à un programme immobilier. Tant et si bien qu’il ne reste absolument plus aucune trace du passé agricole de cette ville, jadis entourée de campagne.

Alain Cadet

La Panetière a baissé son rideau… définitivement !

Après presque 20 ans de bons et loyaux services, la boulangerie la Panetière vient de fermer ses portes. La nouvelle a fait l’effet d’une bombe dans le quartier de l’Europe et chez sa nombreuse clientèle.

Laetitia et David Lenne, les deux gérants de la boulangerie étaient réputés pour la qualité de leurs pains et pour l’excellent accueil réservé à leurs clients. Leur production tirait vers le haut de gamme tout en proposant un prix raisonnable. L’arrivée de nouvelles boulangeries « low cost »  dans le secteur (« Le Bon Pain », il y a deux ans et demi et « La Boulangerie de l’Europe », il y a quelques mois) n’avait pas entamé leur optimisme. Il y a deux ans, même si la petite boulangerie de l’angle de la rue Parmentier et des Bas jardins venait de fermer, David déclarait. « J’espère que la requalification du centre commercial qui est en cours va permettre de donner un nouvel élan à tous ces commerces de la résidence » (notre édition du 19/01/2013). Même si la différence de prix était sensible, une sorte d’équilibre s’était installé et les partisans de la Panetière restaient nombreux.

La Panetière, boulangerie des Tours de l'Europe à Mons-en-Baroeul.
La Panetière, boulangerie des Tours de l’Europe à Mons-en-Baroeul.

Mais la modernisation et la restructuration du quartier semble avoir changé les cartes. Le secteur Est du centre commercial (côté de la nouvelle place de l’Europe) devrait gagner en attractivité tandis que, selon les deux boulangers le secteur Ouest n’aurait plus grand avenir commercial. « Rester ici, c’est impossible ! On finira par fermer », confiait volontiers David à tous ses clients, ces dernières semaines. C’est pourquoi il avait pris contact avec le mandataire délégué par la ville pour emplacement de 150 m², côté Est. Le loyer à débourser avoisinait « les 5000 €, contre 1500 € pour le local actuel ». C’était un investissement que Laetitia et David étaient prêts à consentir pour tenter un projet alternatif de prestation haut de gamme. Mais en décembre dernier un local de 300 m² ayant été accordé à un concurrent, selon David, il se serait heurté à un refus, au motif qu’il n’était pas souhaité que deux boulangeries s’installent dans le même secteur. Ne pouvant infléchir cette décision, les deux boulangers de la Panetière ont décidé de mettre la clé sous la porte. Un pli porté samedi matin, veille de la fermeture, par la police municipale leur informant que le dialogue était rouvert n’a pu changer leur décision. « Je fais un trait  sur un fonds de commerce qui vaut 300 000 € », regrettait David. « C’est très dur comme décision ! »

 

La Panetière et la concurrence

Boulangerie "Du Bon Pain"
Boulangerie « Du Bon Pain »

La baguette est le produit d’appel à partir duquel la clientèle se fait une idée des prix. La Panetière avait baissé ses tarifs : 2 €  pour 3 baguettes pour s’approcher de l’offre concurrente (2 €  pour 5 à la Boulangerie l’Europe et 0,40 € l’unité au Bon Pain). Utilisant les farines locales de qualité des « Moulins du Nord »,  la boulangerie historique du quartier de l’Europe gardait la clientèle de ceux qui sont prêts à payer plus cher un produit différent. Elle offrait aussi des services complémentaires : vente de lait le matin et de sandwiches et pizzas le midi. C’était enfin l’un des points presse de la ville. Ouverte six jours sur sept avec une grande amplitude d’horaires (de 5h15 à 19h30 en semaine), elle rendait service à bien des clients.

La boulangerie de l'Europe
La boulangerie de l’Europe

1914 – 2014 : images croisées du Fort Macdonald

Le Fort de Mons en 1914Le Fort de Mons en 1914
Les douves du Fort de Mons en 2014
Les douves du Fort de Mons en 2014

Cent ans séparent ces deux photographies prises au même endroit, le regard dans la direction du nord. On aperçoit les fossés du Fort, pris en enfilade et en vue  légèrement latérale. Mis à part la forme générale, le mur en arceaux (à gauche), le pont devant l’entrée, presque tout est désormais différent. Le rideau d’arbres qui entourait la construction et séparait le domaine civil du domaine militaire a disparu, remplacé par des parkings ou des habitations. En revanche, la nature s’est invitée partout : sur les bords, sur les pentes et même sur le toit de l’édifice.

La photo du haut, datant de la première guerre mondiale, nous fournit beaucoup de renseignements sur le bâtiment d’origine. À gauche, il s’agit d’un mur à « arcs de décharge ». La succession d’éléments voûtés donnait une grande solidité à cette construction (qui d’ailleurs n’a pas bougé depuis 1880). Dans l’éventualité d’une poussée de terrain ou d’un tir ennemi, la partie endommagée restait circonscrite à un ou deux arcs. La faible masse des éboulis ne permettait pas le franchissement du fossé en cas d’assaut. Accessoirement, dans le cas d’un siège faisant des victimes parmi les défenseurs, le renfoncement protégé par chaque arceau pouvait servir à abriter des sépultures provisoires, ce qui permettait de laisser l’axe du tir dégagé.

À droite, c’est tout le contraire, le mur est le plus rudimentaire possible. Il est dit à « terre coulante ». C’est une simple pente de terre dans une proportion de deux tiers (le meilleur rapport contre les éboulements). Elle est simplement maintenue par la végétation. Au-dessous de ce monticule se trouvaient des magasins, actuellement occupés par le bureau d’Histo-Mons et les salles d’instruments à cordes du Conservatoire communal. À la base de cette paroi en pente, on avait installé une haute grille en fer (de couleur noire). Elle rendait le franchissement de ce mur oblique, malaisé pour l’assaillant. La paroi à « terre coulante » était d’un prix de revient sensiblement  inférieur à celle d’en face en arceaux de maçonnerie !

Au-delà du pont, on distingue une construction de briques avec deux meurtrières permettant le tir. C’est la batterie de flanquement (côté nord). Actuellement, elle est masquée par des arbres mais la batterie symétrique (côté sud) est toujours parfaitement visible. On y installait, balayant l’axe du fossé, un canon revolver de 12 mm (ancêtre de la mitrailleuse) et un canon de 40 mm capables de déblayer le terrain. Ces deux pièces prenaient le fossé en enfilade.

La façade ouest du Fort de Mons en 1914
La façade ouest du Fort de Mons en 1914

Comme on le voit, le fort Macdonald, à l’instar des autres forts Serré de Rivières, était bien défendu. Ce qui n’empêche, qu’au moment où cette photo a été prise, il était occupé par l’armée allemande. L’invention de nouvelles armes, les obus torpille à la mélinite (un explosif  dérivé de la nitroglycérine) avait rendu ce genre d’ouvrage indéfendable face à une artillerie moderne. On pense que c’est le même photographe venu de Dresde, identifié sur d’autres photos du Fort, découvertes récemment, qui est l’auteur de cette image.

Alain Cadet

Le fort Macdonald a servi de prison pour les civils pendant la guerre de 14-18

Entre les deux guerres, les Monsois ne se sont guère montrés bavards. On sait très peu de choses sur l’époque et la mémoire de l’occupation a disparu avec ses derniers témoins. Des cartes postales d’éditeurs allemands nous reviennent aujourd’hui et soulèvent un coin du voile sur la dure réalité de Mons occupée. Celle-ci représente des prisonniers civils dans la grande cour du fort Macdonald. Regardez-la bien ! Votre grand-père ou votre arrière-grand-père figure peut-être sur le cliché. La plupart sont jeunes. Le photographe connaît son travail. Il a choisi son décor : le mur, au fond, agrémenté d’un drapeau à l’aigle impérial, les fenêtres grandes ouvertes où l’on voit un prisonnier qui mange sa soupe.

Le photographe a soigneusement mis en scène cette photographie de prisonniers civils au fort. Qui étaient-ils ?
Le photographe a soigneusement mis en scène cette photographie de prisonniers civils au fort. Qui étaient-ils ?

L’image est soigneusement mise en scène avec l’étagement des plans, les attitudes improbables des jeunes gens du premier rang, la disposition des hommes. La présence de l’occupant est seulement indiquée par un officier du corps médical, pipe à la bouche. Cette image appartient à la propagande allemande. Elle raconte que les prisonniers civils sont bien traités dans la zone occupée comme veut l’attester la présence d’un sandwich ou d’une écuelle destinée à recevoir la soupe. En fait de soupe, Aaron Pegram, professeur d’histoire à l’université de Canberra, qui a eu accès au témoignage des prisonniers australiens détenus au Fort pendant la même période écrit : « La nourriture (ou son manque) occupait les esprits des hommes. Beaucoup mâchaient des orties ou de l’herbe pour supprimer les douleurs de la faim dues à un travail pénible et aux maigres rations de pain noir et d’ersatz de café ». Les civils français étaient-ils mieux traités ?

Prisonniers civils dans la cour du Fort de Mons
Prisonniers civils dans la cour du Fort de Mons
Le Petit Journal
Le Petit Journal

Qui étaient-ils ? On sait que les Allemands arrêtaient des otages de « la classe considérée » parmi lesquels plusieurs adjoints au maire. Mais l’usage était de les enfermer à la Citadelle de Lille. On pouvait aussi être détenu pour une peccadille : on emprisonnait même les enfants qui franchissaient la ligne de démarcation entre deux villages pour se rendre chez leur grand-mère ! Mais ces prisonniers, jeunes pour la plupart, sont beaucoup trop nombreux en comparaison de la taille de la ville. La guerre de 14-18 est la première guerre industrielle. La conduite de la guerre et l’effort des industries d’armement sont étroitement liés. L’Allemagne, après 1914, est contrainte de retirer 740 000 ouvriers du front pour soutenir sa production industrielle. Elle ne dispose pas, comme ses adversaires, de réserves de main-d’œuvre. La force de travail des populations des zones occupées (2 millions de personnes) représente un enjeu pour maintenir l’effort de guerre. L’armée allemande ne trouve que très peu de candidats pour un travail volontaire rémunéré. Alors, on procède au recensement des hommes de 17 à 55 ans. Ils sont considérés comme prisonniers de guerre et astreints au travail obligatoire… à proximité et même sur le front. C’est probablement ceux de Mons et des environs qu’un photographe de Dresde a rencontrés dans la cour du Fort un jour d’été.

Alain Cadet

Le Fort McDonald de Mons-en-Baroeul était une prison allemande

L’illusion d’un petit coin de la belle Allemagne tranquille semble parfaite. La réalité était tout autre.

Le Fort Mc Donald de Mons-en-Baroeul
Le Fort Mc Donald de Mons-en-Baroeul

Enfouies dans les greniers allemands depuis un siècle, des images de la période 1914-1918, jusqu’ici inconnues, reviennent sur leur lieu de naissance par la magie d’Internet et du libre-échange. Celle-ci est la première photo connue du Fort monsois prise pendant la Première Guerre mondiale.

Si l’endroit ne nous était aussi familier, on se croirait au cœur de l’Allemagne, un bel après-midi d’été. Sur le pont, sont disposés des arbustes décoratifs. La lourde porte a été remplacée par une élégante grille de fer forgé. Le mur de briques du fond est recouvert d’un crépi avec un écusson en stuc affirmant la germanité de l’endroit.

Des phrases en écriture gothique expriment la fierté d’être allemand. Avec la ligne électrique qui vient alimenter le bâtiment et les officiers (dont un médecin), souriants, comme en représentation, l’illusion d’un petit coin de la belle Allemagne tranquille et moderne semble parfaite.

Mais la réalité de l’endroit est très différente. Lorsqu’en mai 1917, une colonne de prisonniers australiens arrive au Fort McDonald, les soldats ont déjà subi trop d’épreuves pour être sensibles à l’ironie d’être enfermés dans un lieu qui porte un nom britannique. Le 11 avril 1917, la 4e division australienne attaque la ligne Hidenburg à Bullecourt (Pas-de-Calais) sans chars ni préparation d’artillerie. Elle enlève la première ligne. Mais submergés sous le nombre, sans munitions pour continuer le combat, ses soldats doivent se rendre.

Le bilan est éloquent : 3 000 hommes hors de combat dont 1 170 prisonniers. La plupart sont dirigés vers Lille, à pied et parfois en camions. À chaque traversée de ville, on fait défiler les prisonniers défaits devant la population. Voici le récit de l’arrivée à Lille du sergent William Groves du 15e bataillon : « Une fille, encore toute petite et dont sa maman ne pouvait nous cacher sa sympathie, commença à marcher vers nous, un paquet à la main. L’un des gardes quitta sa file et se précipita vers elle. D’un coup de fusil, il l’envoya s’écraser sur le sol et confisqua le paquet. »

240 de ces hommes sont internés au Fort McDonald. Ils n’ont rien à manger, vivent dans la saleté, la misère et le confinement : pas de literie ! La seule installation sanitaire a débordé depuis longtemps ! Certains prisonniers s’évanouissent. Quelques-uns parviennent à rester stoïques. D’autres ne peuvent s’empêcher d’exprimer leur désespoir : « De temps en temps, un gars s’approchait de la porte, la martelant de ses poings en criant sauvagement, témoigne Groves. Rendus fous par cette faim qui nous tenaillait, couverts de vermine, victimes de punitions terribles, au bout de cinq jours nous avions complètement sombré dans le plus noir des désespoirs. »

Par la suite, dans la zone des combats, sous le feu de l’artillerie alliée, on confia à ces soldats des tâches inhumaines. Il y avait un monde entre les conditions faites aux prisonniers de guerre en Allemagne et ceux du Nord de la France où l’armée allemande manquait cruellement de main-d’œuvre. Durant la guerre, 337 prisonniers australiens sont morts en captivité des suites de leurs blessures.

The black hole
The black hole

Pour les prisonniers britanniques, le fort Macdonald s’appelait le Trou Noir

Malgré son aspect souriant et ensoleillé ce tableau s’intitule « Le Trou Noir » (« The Black Hole »). Il représente une caponnière du Fort Macdonald peinte en 1918 par Edwin Martin. L’artiste, à la même époque, a représenté d’autres lieux de la région marqués par la guerre. Les raisons de sa présence en France était d’ordre militaire. Il faisait partie du Royal Army Medical Corps (RAMC). On peut penser que le titre de son tableau lui a été suggéré par les prisonniers britanniques que l’on avait enfermés là.

Alain Cadet

Les Carnets de guerre de Lily, la fille de Jeanne Parmentier 1/3

 Aujourd’hui, Lily a plus de 96 ans. Cette Monsoise est l’une des dernières survivantes de l’époque de la Résistance. Elle est la fille d’Émile et de Jeanne Parmentier.

Lily
Lily

 Après le brevet supérieur, elle se perfectionne dans le secrétariat. À 18 ans, la voilà assistante de direction. Jeanne Parmentier devient la patronne du Café de la Mairie, à Mons en Baroeul. «C’était un grand café où avaient lieu beaucoup de fêtes », témoigne Lily. « Je m’y suis mariée en mars 1939. J’avais 22 ans. » Son mari, Lucien Glück, est coureur cycliste professionnel. L’année précédente, il a été sacré champion du Nord de vitesse.

 Lorsque la guerre éclate, Lucien est mobilisé. Fin mai 1940, les Allemands sont à Lille. Jeanne s’engage dans la résistance. «  Ma mère était « cocardière. C’était une patriote et une héroïne de la Grande guerre. Elle avait beaucoup de relations », se souvient Lily. « On lui a demandé de participer à la fabrication d’un journal ». Les relations de Jeanne Parmentier ce sont Natalis Dumez, un Démocrate Chrétien, et Jules Noutour, un Socialiste, qui viennent de fonder La Voix du Nord. Lorsque Natalis Dumez demande à Jeanne si elle connaît quelqu’un qui sache taper à la machine, elle répond : « Si, bien sûr, ma fille ! ». C’est ainsi que Lily, va dactylographier les stencils du journal N° 1, daté du 1er avril 1941. La petite imprimerie clandestine change souvent de lieu pour déjouer les surveillances. Un jour, elle s’installe au Café de la mairie. «On avait une Gestetner. Il m’arrivait de la faire tourner. Le plus souvent, c’était maman qui s’en occupait » témoigne Lily. «C’était un tout petit journal de quelques pages. On donnait des renseignements sur les événements de la guerre. Surtout, c’était important de dire des choses différentes de celles des autres journaux et de la propagande. C’était réconfortant. Cela nous permettait de garder le moral. ».

Freedom
Freedom

 C’est Lily qui prend livraison des articles : « Je me rendais Café du Damier, Grand-place, à Lille. C’était notre point de rencontre. Le plus souvent, venait Natalis Dumez ; parfois Jules Noutour. Il m’arrivait de leur remettre des armes  de poing que je leur ramenais dans mon sac de moleskine ». Armes et journaux transitent par le Café de la mairie. Le commerce voisin, la boucherie de Monsieur Madame Papillon, est la plaque tournante de la distribution des armes dans le secteur. Lily se souvient d’avoir livré des armes automatiques dans une ferme de Bondues, en même temps qu’elle y portait ses journaux. En 1942, Lucien Glück s’évade de son camp de prisonniers. Il reprend la course cycliste « comme si de rien n’était ». Lily part pour Paris rejoindre son mari.  Jeanne, qui ne se sent plus en sécurité à Mons, emménage dans un appartement discret de la rue Masséna, ce qui ne l’empêche pas d’être arrêtée en septembre 43. Commence pour sa fille une longue période d’angoisse : «À la libération, j’ai fait la fête, mais modérément. Il n’y avait pas un jour, une nuit sans que je ne pense à maman. Un beau matin, je me suis rendue Gare de l’Est. J’étais certaine qu’elle allait rentrer, ce jour là. Un convoi était en train d’arriver. La plupart des passagers étaient des prisonniers. Parmi eux j’ai vu une femme, maigre, le visage marqué, qui ressemblait à maman. Je me suis dit : « Ce n’est pas possible ! Ce n’est pas elle ! » Elle était trop différente de l’image que j’avais gardée. Elle avait un grand pardessus d’homme, pas de bas, de vieilles chaussures trouées. Une mèche grise en désordre barrait le sommet du crâne. Je l’ai dépassée puis je me suis retournée et à ce moment-là, elle s’est retournée aussi et a crié : « Lily ! ». Je me suis précipitée dans ses bras. Pour moi, le vrai jour de la libération, c’est celui où maman est rentrée ».

Alain Cadet

Les Carnets de guerre de Lily, la fille de Jeanne Parmentier 2/3

Jeanne Parmentier, Patriote et Résistante a marqué l’histoire des deux guerres

 Jeanne, née Brouet, nait à Bavay (59) en décembre 1897. Lorsque la guerre éclate, elle a à peine 18 ans. Elle rejoint le réseau de résistance dirigé par Louise de Bettignies et Léonie Vanhoutte qui recueille des informations sur l’armée occupante.

Carte de combattante de Jeanne
Carte de combattante de Jeanne

Elles sont transmises à l’état-major allié, par pigeon voyageur. On aide également le passage des prisonniers évadés. « Ma mère était une  passeuse de soldats », témoigne Lily, sa fille. « Elle connaissait le coin par cœur et savait trouver un itinéraire à travers bois pour passer sans encombre les lignes allemandes. Cela lui a valu plusieurs décorations ». Jeanne Brouet reçoit la médaille de la Reconnaissance anglaise. Peu après elle épouse Émile Parmentier, modeleur mécanicien sur bois, originaire de Valenciennes.

 La famille Parmentier, qui avait rejoint Paris dans les années 20, retourne dans le Nord, à la fin des années 30. Émile vient de trouver travail, à Lille. Un peu avant-guerre, Jeanne prend la direction, au 106 de la rue Daubresse Mauviez, du Café de la Mairie, à Mons en Baroeul. En septembre 1939, sans déclaration de guerre, l’armée allemande franchit la frontière polonaise. C’est le début du conflit. Fin mai 1940, l’armée allemande qui a envahi la Belgique occupe Lille. Jeanne Parmentier reprend du service dans la résistance, comme au  bon vieux temps. Le Café de la Mairie, surnommé « La Baraque » devient le lieu d’accueil des soldats prisonniers évadés ou des aviateurs qui cherchent à rejoindre l’Angleterre. Jeanne finira par intégrer le BOA (Bureau des Opérations Aériennes) qui lui vaudra, après guerre,  la « Médaille de la liberté » de la part du gouvernement américain.

Jeanne Parmentier au journal
Jeanne Parmentier au journal

 Mais le nom de Jeanne Parmentier est surtout associé à la naissance du journal, La Voix du Nord. Elle fait partie de ce petit cercle des résistants qui, en 1941, vont fabriquer les premiers exemplaires de la feuille clandestine. Plusieurs numéros à partir du N° 13 vont être ronéotés, à Mons, dans le grenier du Café de la Mairie. Fin 42, elle s’éloigne pour quelque temps de ce lieu, très exposé… en vain. Elle est dénoncée et arrêtée en 1943. Commence alors l’époque la plus douloureuse de sa vie : «Ce que faisaient les Allemands, c’était horrible », témoigne Lily. «Peu après l’arrestation de maman, je suis allée au siège de la Gestapo, à la Madeleine, pour récupérer ses affaires. J’étais dans un couloir et j’ai vu sortir Jules Noutour d’un bureau. Il avait le visage tuméfié. Il était dans un état épouvantable. Il m’a juste regardé du coin de l’œil pour me montrer qu’il m’avait reconnue mais sans que les policiers  puissent deviner qu’on se connaissait. Je pense que je suis la dernière personne du réseau à l’avoir vu, vivant. À la fin de la guerre, il se disait des choses abominables sur ce qui se passait dans les camps mais on était encore bien en dessous de la vérité. C’est seulement quand les déportés sont rentrés que l’on a compris. Maman a connu Ravensbrück et Mauthausen. Son travail, dans les camps, consistait à entasser les morts dans une petite charrette qu’elle poussait jusqu’aux fours crématoires où ils étaient brûlés. Elle a vu et  vécu beaucoup de choses horribles».

Pourtant, elle reviendra « vivante grâce à l’entraide et la camaraderie qui existait dans ces camps ».  Dès son retour, elle deviendra la responsable du service social de La Voix du Nord. C’est dans le centre de colonie de vacances du journal, à Ollier (Puy-de-Dôme) que, le 18 août 1955, usée par la déportation, elle meurt prématurément.

Alain Cadet

Les Carnets de guerre de Lily, la fille de Jeanne Parmentier 3/3

De Mons au Fort de Bondues : le retour de Lily vers les années de guerre

 Lily est  la fille de Jeanne Parmentier, résistante des deux guerres et fondatrice du journal La Voix du Nord. La fille de Jeanne était, elle aussi, membre du réseau. Elle a participé à la fabrication du journal, dès son premier numéro. Elle transportait la feuille clandestine ainsi que  des armes et des documents destinés à Londres,  dans un pot à lait truqué, accroché au cadre de son vélo.

Lily pendant la guerre
Lily pendant la guerre

Aujourd’hui, le Fort est devenu Musée de la Résistance. Ce voyage de Mons à Bondues, organisé par la direction du foyer des Bruyères (où elle réside désormais), à la date anniversaire du 18 juin est, pour elle, plus qu’une commémoration. C’est un retour vers son passé, sa jeunesse… une période douloureuse mais intense.

 Devant le portrait du Général de Gaulle dans une pièce où un antique poste de radio, accroché au mur diffuse ce fameux appel du 18 juin (que très peu de monde a entendu en réalité), elle confie : « Quand on a vécu cette époque, on ne l’oublie jamais.» Le Fort est le témoin de l’histoire tragique de la France occupée. De mars 43 à mai 44, soixante-huit  résistants ont été fusillées dans ses fossés. « Les Allemands l’occupaient pendant la guerre »,  explique Lily. « Bondues était un village très actif du point de vue de la Résistance. Il y circulait beaucoup d’armes et de renseignements ». Entre 1940 et 1942, Lily a fait  la route de Mons jusqu’à la ferme Destombes, juste en face de l’aéroport. Celle-ci appartenait à une famille de patriotes et de résistants. Il suffisait à Monsieur Destombes de regarder par sa fenêtre pour connaître l’implantation des défenses antiaériennes et des avions qui bombardaient Londres. Chaque semaine, il en dessinait le nouveau plan qui partait pour l’Angleterre, via, Mons,  bien caché dans le pot à lait de Lily.

Lily pendant la guerre
Lily pendant la guerre

 L’ancienne résistante tient beaucoup à ce voyage. Cela fait des semaines qu’elle s’y prépare. « Ce sera probablement mon dernier plaisir », confiait-elle, quelques jours auparavant. « Ce qui me satisfait, c’est que je vais revoir ma mère. Il y a un portrait d’elle, accroché au mur. Je suis quasiment aveugle mais je sais, qu’intérieurement, je vais la voir ». Au bout d’un long couloir voûté où sont exposés les premiers numéros du journal clandestin, il y a un grand panneau avec les portraits des principales figures du réseau. On n’y voit effectivement Jeanne Parmentier mais aussi Lily, photographiée en 1941 par Raphaël Michkind, le photographe lillois à la mode. Lily a alors 24 ans. C’est une magnifique jeune femme. À cette époque, elle est secrétaire de direction. C’est elle qui va dactylographier les 20 premiers numéros de la Voix du Nord. Sous la dictée de Natalis Dumez, à son domicile, rue de Castiglione, à Fives, elle tape sur son Underwood, le premier numéro daté du 1er avril 1941. « C’est une période qui m’a beaucoup marqué », convient-elle. « J’y pense tout le temps… surtout à maman… aux autres aussi, Natalis Dumez,  Jules Noutour et bien d’autres… Ils sont tous là, au fond de moi, et, pourtant, j’ai presque tout oublié ». 

Lily est-elle une héroïne de la résistance ? Ce n’est pas ainsi qu’elle souhaite que l’on pose la question : «J’ai fait ce qu’il y avait à faire. Quand vous êtes  dans le coup, vous  ne pensez pas au danger. On est là où on doit-être ! Malgré tout, je sais pourquoi je l’ai fait. Je suis contente d’avoir pu rester française et j’ai bien travaillé pour cela ».

La bière à Mons-en-Baroeul 1/4

Jacques et le pélican : une histoire qui fleure bon la bière

 Il était loin d’être écrit que Jacques Desbarbieux, médecin généraliste, devienne, un jour, un  spécialiste du pélican. Mais il en possède, de toutes les tailles, dans toutes les pièces de sa maison. Depuis fort longtemps, ce passionné d’histoire et de patrimoine local, collectionne les objets  liés à l’histoire brassicole de la commune. Dès 1921, le pélican, oiseau cosmopolite et aquatique est devenu l’emblème d’une grande brasserie du Nord. Il est notamment associé à la Pelforth, qui, aujourd’hui encore, est  brassée par Heineken, à Mons en Baroeul.

Jacques Desbarbieux collectionne les objets liés à la bière depuis plus de 30 ans
Jacques Desbarbieux collectionne les objets liés à la bière depuis plus de 30 ans

 « Je ne suis pas collectionneur », prévient Jacques. « Ma passion du patrimoine m’amène à rassembler des objets. Les posséder n’est pas ma principale motivation. Chacun d’entre eux recèle un petit morceau d’histoire, c’est pourquoi il est important de le sauver, de le valoriser et de le partager à travers des publications ou des expositions ». Pour les seules marques associées au pélican, Jacques possède plus de 500 objets dont certains sont très rares. Il est particulièrement fier de ses pélicans des premières décennies. Ils étaient fabriqués, à l’ancienne, dans une grande faïencerie d’art de Desvres. Jacques ne parle jamais sans émotion de sa petite pendule en bakélite (objet rarissime et qui fonctionne toujours), distribuée par la marque, en 1923, à ses meilleurs clients. « Cette fiole métallique des Bières du Pélican est un objet quasiment unique », poursuit-il. « C’est le seul exemplaire que je connaisse. Elle était réutilisable et contenait exactement 1 l. Avec son bouchon mécanique, c’est l’ancêtre de la bouteille de bière rebouchable, à usage familial, qui, quelques années plus tard, sera distribuée directement chez le particulier ».

 À partir de sa collection,  Jacques mène un véritable travail d’historien. Son blog sur la bière mérite le détour. Il prépare aussi un livre qui devrait voir le jour dans les prochains mois. « L’histoire de la bière fait partie du patrimoine régional et particulièrement de celui de la commune », explique-t-il. « Beaucoup de Monsois travaillaient dans les brasseries. D’autres vivaient indirectement de la bière: artisans tonneliers, livreurs de bière etc… Il y a toujours eu des brasseries à Mons dont la plus grosse de la région, la Brasserie de Mons. Au cours des ans, elle s’est appelée Pelforth puis Heineken. Avant-guerre, on trouvait  aussi  un nombre incalculable de micro-brasseries qui vendaient leur bière sur place. L’un des anciens maires, Victor Lelièvre, vendait sa bière, dans son estaminet de la rue du Général De Gaulle ».

Cette publicité est l’œuvre d’Omer Boucquey, très célèbre pour ses affiches et ses films, ce créateur parisien était le fils de Louis Boucquey, l’un des actionnaires des Bières du Pélican
Cette publicité est l’œuvre d’Omer Boucquey, très célèbre pour ses affiches et ses films, ce créateur parisien était le fils de Louis Boucquey, l’un des actionnaires des Bières du Pélican

 À la fin d’année dernière, il était prévu qu’une partie de la collection de pélicans de Jacques prenne son envol vers Paris pour une exposition organisée par Heineken. Finalement, la taxe sur la bière étant passée par là, l’événement n’aura pas eu lieu.  Du coup, Jacques prépare sa propre exposition. Dès qu’il peut obtenir la grande salle du fort de Mons, il se lance. Avec un peu de chance, peut-être cela coïncidera-t-il avec la date de sortie de son livre… Allez savoir !

Alain Cadet

La bière à Mons-en-Baroeul 2/4

Hervé Marziou, portrait d’un pionnier de la biérologie

 Si la consommation globale de bière marque le pas, en revanche, l’intérêt du public pour cette boisson multimillénaire connaît un regain. De nouvelles brasseries naissent un peu partout. De nouvelles recettes sont créées, chaque jour. Le Nord, berceau de la bière, demeure une grande région brassicole.

Hervé Marziou
Hervé Marziou

 La biérologie est à la mode. Elle est partout ! Partout on vous propose des stages, des dégustations, des intronisations, des coffrets d’initiation. Pourtant, en France, les biérologues authentiques se comptent facilement avec les doigts des deux mains. Dans ce cercle très fermé, Hervé Marziou est, sans doute, le pape de la profession. Il a été, très longtemps, « dégustateur-expert » chez Heineken, un producteur de classe mondiale. Désormais, consultant indépendant, il donne des cours et des conférences un peu partout, surtout aux étudiants et professionnels de l’industrie hôtelière.

 « Je crois que « biérologie » est un mot qui a été inventé par Ronnie Coutteure », précise-t-il. « C’est quelqu’un que j’ai bien connu et qui m’a fait découvrir beaucoup de bières belges confidentielles ainsi que celles des petits brasseurs du Nord de la France. ». Sur le modèle de l’œnologie, qui est la science du vin, la biérologie se propose de faire découvrir les qualités gustatives de la bière, son histoire… l’effet qu’elle produit dans le palais. Blonde blanche, ambrée, voire brune, chaque bière à sa personnalité. Son alliage avec les différents plats est un art délicat. Dans ce domaine, Hervé Marziou a de la bouteille. « Je m’intéresse à la bière depuis plus de 40 ans », explique-t-il. « Pourtant, je ne suis pas tombé dans le tonneau lorsque j’étais tout petit ! Je suis né en Bretagne, une région plutôt connue pour son cidre. » Hervé fait des études de droit qui vont le mener au Service juridique d’Heineken France,  à Schiltigheim, en Alsace. «J’étais fasciné par le produit », se souvient-il, «mais mon seul contact avec la bière consistait à rédiger les contrats qui en parlaient. Un jour, j’ai demandé à me former à sa connaissance. » De « brassages » en « houblonnages », de « maltages » en « fermentations », l’apprenti fait sa mue. Il suit l’ensemble des formations internes et entreprend même un cursus universitaire. Bientôt, il devient incontournable. La sûreté de son « nez » et de son « palais » étonne ses pairs. Il participe à la création des nouvelles bières et accède, enfin, à la responsabilité enviée de « dégustateur expert » (celui qui valide la qualité et de la fabrication des bières de la marque). Mais Hervé Marziou a un plus : il n’a pas son pareil pour expliquer l’effet subtil de la première gorgée de bière et communiquer aux autres sa passion du produit. À la fois technicien, historien, gastronome, ses dégustations commentées sont plébiscitées. Le biérologue était né !

 Aujourd’hui, Hervé Marziou, voyage dans le monde entier mais ce qu’il préfère, c’est son contact avec les étudiants et les lycéens. «J’ai accumulé beaucoup d’expérience au cours de toutes ces années », explique-t-il. « Le temps est venu pour moi de transmettre ce que je sais aux jeunes générations ». Aujourd’hui, son ancien employeur et l’Éducation Nationale organisent, un concours de Biérologie en direction des élèves. La demi-finale (région Nord et région Parisienne) a lieu au lycée professionnel Michel Servais,  à Lille. Dans le jury, il y aura un certain Hervé Marziou !

Alain Cadet

La bière à Mons-en-Baroeul 3/4

Histoire du patrimoine brassicole de la commune de Mons en Baroeul : les origines

 L’histoire de la bière, dans la commune est récente, au vu de très anciens documents qui y font référence (première recette connue, Babylone, 2001 av. J.-C). Pourtant nul ne connaît exactement ses origines. Un texte, mentionne l’existence d’une brasserie, en 1749 (le toit, vétuste, doit être remplacé). C’est l’époque d’Alexandrine de Brandt, seigneur de la communauté villageoise de Mons-en-Baroeul. Elle avait fait installer, route de Roubaix, des débits de boissons très lucratifs. Sous l’ancien régime, alors qu’à Lille la fabrication et la consommation d’alcool était strictement réglementée, à Mons, qui appartenait au Tournaisis, l’alcool coûtait tiers de prix. Au fil des ans, à mesure que croit la population, les cafés et estaminets se multiplient. Au début du XXe siècle leur liste est impressionnante. Certains d’entre-eux vendent la bière qu’ils fabriquent eux-mêmes. Il y a aussi quatre établissements industriels dont le plus connu est la Brasserie Coopérative de Mons. Fondée en 1903, elle n’est coopérative que de nom. En réalité elle est contrôlée par les époux Waymel qui, dès la fin des années 20, en font  la première brasserie de la région. En 1939, devenue officiellement société anonyme, elle prend le nom de Brasserie de Mons. Elle produit alors plus de 250 000 hl de bière par an.

Les tonneliers de Mons
Les tonneliers de Mons

Avant-guerre, le travail est beaucoup moins mécanisé qu’aujourd’hui. L’industrie brassicole génère beaucoup d’emplois dans ses ateliers. Il y a aussi, «  les Cartons », qui livrent particuliers et estaminets en véhicules hippomobiles ou camions électriques. Les tonneliers sont aussi très nombreux tout autour des usines. La bière fait vivre beaucoup de familles monsoises.

 L’histoire locale de la bière passe aussi par Lille. Juste avant la guerre de 14,  Louis Boucquey, possède une brasserie et une malterie, fondées par son grand-père. Il a le sens des affaires mais n’est pas un grand technicien de la bière. « C’était un businessman », commente Christian Deflandre. « La fabrication, dans sa brasserie, avait besoin d’être rationalisée. Il avait appelé Armand, mon grand-père, brasseur à Braine-le-Comte, en Belgique pour remettre les choses d’aplomb. » Cette collaboration va pleinement se concrétiser après guerre. L’occupant allemand s’est emparé du cuivre des cuves pour fabriquer ses munitions. Les dommages de guerre ne sont pas à la hauteur du préjudice commis. Ainsi Armand Deflandre et Louis Boucquey vont-ils regrouper leurs forces et s’associer avec Raoul Bonduel qui possède de nombreux estaminets et dépôts de boissons. En 1921, ils fondent la Brasserie du Pélican (du nom d’une danse à la mode).

 Pendant la guerre (1939 – 1945) tandis que la vaste Brasserie de Mons périclite, la Brasserie du Pélican, sous l’impulsion de Jean Deflandre (le fils d’Armand qui a pris sa succession), est à l’étroit dans son établissement lillois. Progressivement, la petite brasserie de Lille va prendre le contrôle du site de Mons. En 1970, elle possède 95 % du capital. Dans ce nouveau berceau, le Pélican fait sa mue. La production, va se moderniser, s’automatiser, se doter de machines performantes. La marque fait l’acquisition de plusieurs brasseries du Nord et du Pas-de-Calais. L’essentiel  de leur production et recentrée à Mons en Baroeul. En 1968, la brasserie produit 1 million d’hectolitres.

Alain Cadet

La bière à Mons-en-Baroeul 4/4

Jan Willem Kroonen dirige la brasserie monsoise, Heineken, depuis trois ans.

Jan Willem Kroonen
Jan Willem Kroonen

Jan Willem Kroonen est arrivé dans le Nord en février 2010. Auparavant, il occupait les fonctions de  directeur de la brasserie de Schiltigheim, en Alsace.  Ce technicien de la bière, formé aux Pays-Bas a connu une carrière cosmopolite bien remplie, avant de revenir, pas si loin de chez lui.

 La brasserie Heineken est située rue du Houblon (cela ne s’invente pas). Cette année, elle va fêter son 110e anniversaire. Pourtant, elle n’aura jamais été aussi moderne qu’aujourd’hui. « Ce site de la Pilaterie est exceptionnel », confie Jan Willem Kroonen. « Avec ses 25 ha, en plein cœur d’une zone industrielle, il offre beaucoup de possibilités. L’an dernier, nous avons brassé 2,650 millions d’hl de bière de différentes marques pour une capacité de production de 3,5 millions d’hl. » Avec un effectif stable (260 personnes, environ, travaillent sur le site) cette production 2012, comparée aux 2 millions d’hl de l’année 2009, démontre un gain de productivité considérable.  Une partie de l’activité alsacienne a été transférée à Mons, dernièrement, tandis que l’outil de production a été modernisé de manière très significative. Ce choix de dynamiser le site de Mons n’est probablement pas sans rapport avec la qualité de l’eau que l’on trouve dans le sous-sol. « En général, on construit les brasseries dans les endroits où l’eau, qu’il est possible de pomper dans la nappe phréatique, est  bonne pour la bière. Celle de Mons est parfaite » s’amuse Jan Willem Kroonen.

 « Depuis 2008, nous avons investi 30 millions d’euros pour améliorer ce site», poursuit-il « Nous y avons installé une des « ligne boîte » (machine-outil d’embouteillage des bières en boîte) les  plus modernes d’Europe. Nous avons aussi automatisé le conditionnement… rationalisé l’ensemble de la production. Il y a sur ce site de la Pilaterie, 14 brassins différents pour 132 références. Nous produisons, bien entendu, la Heineken (qui notre marque) de même que les différentes Pelforth (les bières historiques de cette brasserie). Il n’y a guère que l’Afflighem, qui vienne de Belgique et que nous nous contentons d’embouteiller et de conditionner ici ».

  La marque traditionnelle du Nord a connu un regain de popularité ces dernières années : «La Pelforth reste fortement ancrée dans cette région, mais elle est aussi très populaire dans le reste de la France », commente Jan Willem Kroonen. « La bière brune est  un produit très original,  qui ne ressemble à aucun autre. Elle est très appréciée des connaisseurs »,

 Mons n’est pas seulement le plus gros site de production de la marque, en France. C’est aussi le banc d’essai de ses innovations. Il existe un dispositif (intitulé «Inno »), une sorte de laboratoire de recherche appliquée qui, autour d’une chaîne de production en petite série, regroupe techniciens de la bière et ingénieurs. « Nous venons de mettre au point une nouvelle bouteille pour la Pelforth brune, une de nos plus anciennes références », confie Jan Willem Kroonen. « Elle ressemble à l’ancienne mais son dessin est plus affiné. Elle est beaucoup plus légère et son bilan carbone est bien meilleur. Je ne peux pas vous dire la somme que cela représente, mais je peux vous confier que c’est  une très grosse somme.» Cet exemple constitue une illustration de la politique de la société qui s’est engagée, mondialement,  à respecter autant que  possible, l’environnement.

Alain Cadet

De Mons a Wazemmes : il était une fois le gaz de ville. (II/II)

Le réseau de gaz urbain, compte tenu de la situation excentrée de la commune, est arrivé très tôt. À la fin du XIXe siècle, la plupart des maisons des rues principales et les belles demeures étaient raccordées. Le gaz de ville évoque une époque révolue. Au début du XXe siècle, c’était pourtant le symbole de la modernité et du confort.

Le Petit château blanc (une des belles demeures de la commune) avec son réverbère
Le Petit château blanc (une des belles demeures de la commune) avec son réverbère

 En ce temps-là, la commune est un bourg rural. Elle est proche de Lille, mais préservée de toute pollution. Beaucoup de riches familles y font construire de luxueuses résidences… parfois des châteaux.  En 1882, la commune de Mons-en-Baroeul signe une convention avec la Compagnie Continentale du Gaz de Londres. Elle autorise cette dernière à implanter un réseau de canalisations de gaz et à raccorder les habitations. C’est une multinationale puissante. Elle a obtenu la concession exclusive de la plupart des grandes villes européennes : Paris, Lyon, Bruxelles, Vienne et, en 1832, Lille. Dans la métropole, année après année, elle augmente son rayon d’action, annexant, une par une, les communes avoisinantes. La Compagnie construit trois immenses usines à gaz : Saint André, Vauban et Wazemmes. Cette dernière dessert Fives,  le faubourg Saint Maurice et très probablement le réseau communal.

L’usine à gaz de Wazemmes, à la fin du XIXe siècle
L’usine à gaz de Wazemmes, à la fin du XIXe siècle

Tandis que les Monsois  fortunés profitaient d’un cadre bucolique et du confort moderne, à Wazemmes, c’était un autre paysage. Fred Laporte, dans Voyage autour de Lille,1932, note qu’en sortant de l’Hôpital  Général (actuellement lycée Montebello) il voit « les gazomètres de l’Usine à Gaz », et plus loin,  il décrit une usine :« Elle a une superficie est de 18.000 mètres carrés et vingt fours à cornues. La colonne de coke mesure 20 m de hauteur. Les deux usines consomment 60.000 tonnes de charbon qui vient par le canal ». L’auteur emploie le ton du guide touristique. Pour les Wazemmois, c’est une autre chanson. La combustion de la houille provoque en permanence des fumées et des émissions de gaz, nauséabonds et toxiques. Régulièrement, pendant presque un  siècle, quelques riverains idéalistes, s’emploieront  à tenter de faire fermer l’usine… en vain ! L’alimentation en gaz représente un enjeu énorme.

 En 1925, à Mons, on installe le réseau électrique. Le déclin du gaz n’est pas immédiat. La commune est très étendue et les maisons éparpillées. Le raccordement est beaucoup plus onéreux que dans un réseau urbain plus dense. « Avant la guerre, il n’y avait que les riches qui avaient l’électricité », se souvient Pierre Parent. A l’époque, il travaillait chez son père, le premier électricien de Mons. « Les gens voulaient quand même avoir la radio. Elle marchait sur batteries. Je me souviens que mon premier boulot, dans les années 36- 38 consistait à recharger les accus des clients, à remettre de l’acide et à vérifier la corrosion des contacts. Il y avait tout un atelier, au magasin, qui ne faisait que cela». La guerre va donner un coup d’accélérateur à la restructuration urbaine et précipiter la mort du réseau de gaz de ville. Pierre Parent se souvient, qu’après la Libération, il a démonté, à grande échelle, les réseaux de gaz  et installé l’électricité dans les maisons. Pourtant, il faudra attendre 1962 pour que le réseau électrique atteigne la totalité des rues de la ville.

 

 

 

Pierre, qui est né avant la guerre, a connu l’allumeur de réverbères (I/II)

Le réseau de gaz urbain, compte tenu de la situation excentrée de la commune, est arrivé très tôt. À la fin du XIXe siècle la plupart des maisons des rues principales et les belles demeures étaient raccordées. Le gaz de ville évoque une époque révolue mais beaucoup de Monsois s’en souviennent encore.

Le portail de l’église Saint-Pierre en 1906
Le portail de l’église Saint-Pierre en 1906 avec, de chaque côté, 2 becs de gaz

Pierre Parent est né en 1922, rue du Général De Gaulle. Il y habite encore. Il se souvient, comme c’était hier, du système d’éclairage urbain avec ses réverbères répartis, de loin en loin, tout au long de la rue : «J’ai toujours connu ce bec de gaz que l’on peut voir, installé en mitoyenneté, entre ma maison et l’ancien bureau de poste. C’est peut-être pour cela qu’on avait choisi cet endroit ? Ou parce que la navette du tramway I barré qui reliait Lille à Roubaix, s’arrêtait ici ? Je n’en sais rien ! En tout cas, avant la guerre, la nuit, il éclairait la rue ! »

 Le I barré  roulait de jour comme de nuit : « On le voyait arriver de loin avec son phare avant et, une grande lumière à l’arrière», poursuit Pierre. «C’était un  abat-jour, avec 5 lampes de 110 V, en série, à l’intérieur,  parce que la tension du trolley qui alimentait la rame était de 550 V. Il faut avoir été électricien pour savoir des choses comme ça ! Il arrivait que la perche à roulette, qui faisait contact avec le câble électrique, sorte de son logement. A ce moment-là, le wattman le replaçait avec une grande canne et cela produisait d’énormes gerbes d’étincelles ». Ce spectacle des tramways la nuit, à la lumière des réverbères à été évoqué dans un spectacle Son et lumière, donné au Fort. On voyait les gerbes d’étincelles et l’électricien qui vendait des postes radio, tempêter parce que cela produisait d’énormes parasites dans les émissions de Radio Lille. Ce marchand de postes a réellement existé. C’était Lucien Parent, le père de Pierre.

Pierre pose devant le réverbère de son enfance
Pierre pose devant le réverbère de son enfance et montre le geste de l’employé de la compagnie du gaz

 «Il y avait une canalisation de 30 mm qui courait dans toute la ville à la base des façades»  enchaîne l’ancien l’électricien. « Au niveau de chaque lampadaire et de chaque maison, on avait aménagé  un T, au bout duquel remontait le tuyau d’alimentation. On a démonté les tuyaux  extérieurs, mais, dans la plupart des vieilles maisons de la ville, ceux de l’intérieur sont encore là, enfouis dans les murs.   

Le clou du récit de Pierre, c’est l’évocation de l’allumeur de réverbères de son enfance. L’employé de la Compagnie du gaz passait chaque jour, dimanches et fêtes compris, qu’il pleuve ou qu’il neige. «Il arrivait  à l’heure du lever et du coucher du soleil. Il avait une grande perche avec laquelle il actionnait un robinet à bascule muni d’anneaux. Alors, le gaz, enflammé par une veilleuse (qui n’était jamais éteinte) entrait dans le manchon et brûlait avec une belle lumière jaune. Je revois encore la scène comme si j’y étais ».

 Pierre n’a pas oublié le geste de l’allumeur de réverbères. Avec sa gaffe de pêche au gros, il a tenu à montrer le geste antique de l’employé de la Compagnie Continentale. Il a exigé que la scène soit photographiée à la tombée de la nuit parce que c’est ainsi que cela se passait réellement…  dans ce temps-là.

 

 

De Mons à Richmond : morceaux de vie de Patrick Ramskindt

Patrick Ramskindt, hormis une parenthèse, à Cannes, sur la Côte d’Azur, a toujours habité la commune.

Patrick Ramskindt
Patrick Ramskindt

Actuellement, on le trouve dans le nouveau Mons, chez sa mère malade, dont il s’occupe désormais. Il a l’amour des chats. Il y en a quatre à la maison et Patrick a installé plusieurs niches dans le jardin. Les félins de passage peuvent venir se nourrir et s’abriter des intempéries. Patrick a longtemps exercé le métier de peintre en bâtiment tout en cultivant une passion pour la photographie. « J’ai commencé tout gamin », se souvient-il, « mon premier appareil photo a été celui de Pif-gadget. Je suis passé au Rollei, puis au Zénith. Depuis une vingtaine d’années, fidèle au Canon, j’en ai usé plusieurs exemplaires ». Patrick envisageait une reconversion professionnelle et était sur le point de s’établir, à plein temps, comme photographe. Il avait engagé des démarches pour suivre une formation quand, en 2009, un accident sérieux est venu briser ses rêves. «J’étais en train de faire un reportage », témoigne-t-il, «quand je me suis aperçu que je j’avais oublié comment on fait pour prendre une photo. Je ne savais plus rien de ce qu’il fallait faire.». Son médecin le dirige vers l’hôpital Salengro, en neurologie. Le diagnostic tombe bientôt, « il s’agit d’un AVC et, malheureusement, ce n’est pas le premier» lui dira-t-on. « C’est à cause de la clope tout ça », commente Patrick. « J’ai fumé plus de deux paquets par jour pendant plus de 30 ans.».

Patrick Ramskindt et son chat
Patrick Ramskindt et son chat

Patrick se rend compte, très vite que, depuis son accident, les choses sont devenues différentes. Il éprouve des difficultés en lecture, en écriture, pour l’attention et la mémoire. Il travaille désormais avec un orthophoniste. Malgré tout, il se débrouille avec Internet. Ancien fan d’Elvis Presley, il a beaucoup surfé sur les sites américains. L’idole descendait d’une famille de confédérés américains. C’est ainsi qu’il a fait la connaissance de Tripp, un citoyen de  Richmond (Virginie), dont les aïeux ont écrit quelques  pages de l’histoire de la guerre de sécession.   Les deux compères ne parlent pas un traitre mot de leurs langues respectives, mais communiquent à l’aide d’un traducteur automatique. Tripp est un spécialiste du Blue Grass et du Hillbilly, deux styles de musique que le français apprécie aussi beaucoup. L’an dernier, Patrick a franchi le pas et s’est rendu à Richmond. Cette année il y retourne. Tripp  doit l’emmener visiter Appotomax, un petit village où s’est déroulé une des grandes batailles de la guerre de sécession. Le 3 juin, il sera de retour à Richmond où, comme chaque année, on célèbrera la naissance de  Jefferson Finis Davis, le chef des confédérés. Patrick prendra des photos de la ville et de la cérémonie qui alimenteront les sites internet de ses amis américains. Enfin, il reviendra à Mons pour poursuivre d’autres rêves.