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La Guerre des Plans-relief du Palais des Beaux-Arts de Lille (1983-1997)
Le Palais des Beaux-Arts de Lille possède la seconde collection française de Plans-relief, une attraction pour les touristes comme pour les Lillois. L’implantation de cette collection remarquable, à Lille, n’a pas été un long fleuve tranquille.

Il faut commencer notre histoire, bien avant cette période de la fin du XXe siècle.
En 1668, Louvois, alors secrétaire d’État à la Guerre, suggère à Vauban de faire exécuter un premier Plan-relief, afin dit-il de « faire toucher au doigt et à l’œil tous les défauts de ces places et les faire corriger ». Ce premier Plan-relief de l’Histoire sera celui de la ville de Dunkerque. On instaure l’échelle d’un pied pour cent toises. Ces maquettes, d’une surface comprise entre 30 et 50 m2 sont un fidèle reflet des villes et de leur environnement. Le plan-relief est un outil bien utile pour positionner l’artillerie et imaginer les stratégies d’attaque. Chacun de ces plans nécessite le travail de plusieurs mois de plusieurs dizaines de personnes. Deux ateliers – à Béthune et Lille – sont chargés d’exécuter les commandes en cours. La production de ces maquettes perdurera sous Louis XV, puis sous Louis XVI… et même après. On n’y mettra un terme qu’en 1870 à la fin du règne de l’empereur Napoléon III. Et encore ! Ce n’est qu’en 1927 que les maquettes devenues « Monument historique » quittent le ministère des Armées pour intégrer celui des Beaux-Arts.
La collection des villes-maquette est alors riche de plus de 200 unités qui vont aller rejoindre les greniers poussiéreux du ministère de la Guerre. Un siècle plus tard, quand on s’intéresse à nouveau à cette vieille histoire des Plans-relief, seule une centaine a survécu. On envisage leur transfert à Versailles, Sedan, Besançon, Rochefort ou Mont-Dauphin. En 1964, le ministre de la culture d’alors, André Malraux, envisage d’éclater la collection dans chacune des villes que représente ces maquettes. En attendant la suite, la collection est conservée dans les combles de l’Hôtel des Invalides, à Paris, un lieu peu fréquenté, trop exigu et qui nécessiterait d’importants travaux de modernisation. En 1981, se produit un évènement inattendu.

François Mitterand est élu président de la République. Cela faisait très longtemps que la France n’avait pas choisi un représentant de la Gauche. Le nouveau président choisit comme premier Ministre, Pierre Mauroy, le maire de Lille. Ce nouveau gouvernement arrive avec dans ses cartons des idées nouvelles comme celle de la décentralisation. Tout ne doit plus obligatoirement se tenir à Paris et certains services de l’Etat peuvent être transférés dans les grandes villes de province.
Cette proposition recueille des avis favorables jusque dans l’opposition de droite… particulièrement chez les élus issus de la province, un cas assez répandu. Pierre Mauroy verrait d’un bon œil le transfert du musée des Plans-relief dans sa bonne ville de Lille. Il ne manque pas d’arguments ! Nombre de ces maquettes représentent des villes du Nord, du Pas-de-Calais, de la Belgique ou des anciens Pays-Bas espagnols. La plupart ont été réalisées à Lille ou à Béthune. Vauban a vécu vingt ans à Lille. Pour accueillir la collection, l’édile lillois a une idée : l’ancien Hospice général de Lille (1738) en cours de rénovation. C’est un bâtiment contemporain de la fabrication des Plans. Fin 1985, le ministre de la Culture de l’époque, un certain Jack Lang, décide d’attribuer à Lille la mission de créer le nouveau Musée des Plans-relief.

Ce fut une des dernières décisions de ce gouvernement, car, le 16 mars 1986, l’opposition gagne les élections. Jacques Chirac (l’adversaire de François Mitterand aux élections de 1981) devient le nouveau premier Ministre. La première action de son gouvernement va être de contester la validité du déménagement des collections à Lille. Il annonce un plan d’aménagement, la restauration des pièces exposées, la rénovation et le doublement des surfaces des locaux des Invalides et l’interdiction du transfert de nouvelles pièces. Une vingtaine de ces Plans restent ainsi à Paris. En même temps, le Gouvernement intime l’ordre au maire de Lille de lui restituer les Plans-relief et menace de s’en saisir. Impavide, Pierre Mauroy, assis sur ses caisses entreposées à l’Hospice général de Lille, répond qu’il n’en fera rien. Il fait garder le bâtiment, jour et nuit, par sa police municipale. Il prévient, qu’en cas d’intervention de la Force publique, il mobilisera les Lilloises et les Lillois pour lui faire obstacle : « Si l’opération de force devait-être déclenchée, que le premier Ministre prenne ses responsabilités !»

La Presse et l’Assemblée nationale se saisissent du conflit.
Le fer de lance du gouvernement est un certain Philippe de Villiers, le nouveau secrétaire d’Etat à la culture. Désormais, il est très célèbre, à l’instar de ses collègues Pascal Praud, Michel Onfray et Jean-Marc Morandini… les têtes, de gondole de CNews, le vaisseau-amiral du multimilliardaire Vincent Bolloré. Mais, à l’époque, Philippe de Villiers est un illustre inconnu. C’est lui qui monte en première ligne, au nom du gouvernement afin de pourfendre le frondeur du Septentrion. « Le gouvernement a proposé au maire de Lille de réaliser les copies des trente maquettes concernant le Nord, la Flandre et la Belgique ». Mais l’intéressé ne l’entend pas de cette oreille. Pour lui, la remise en cause d’une convention signée par l’Etat français est inacceptable. Philippe de Villiers invoque un décret du 19 mai 1943 du régime de Vichy ordonnant la « création d’un musée des plans relief à Paris pour que la collection ne soit pas réquisitionnée par les Allemands », texte qui était resté « lettre morte » pendant près d’un demi-siècle.
A l’Assemblée nationale et dans les médias le Vicomte Philippe de Villiers, ci-devant secrétaire d’Etat à la culture, trouve des accents lyriques pour défendre le projet jacobin du gouvernement : « Nous allons faire à Paris le premier musée mondial des villes-maquettes, de telle sorte que le Monde entier puisse venir les voir à l’Hôtel national des Invalides, près du tombeau de Napoléon, de Turenne et de Vauban. Si les maquettes étaient restées à Lille, sbeaucoup de villes, de régions, pourraient revendiquer la récupération de leurs maquettes… que ce soient les villes du Sud, les villes de l’Ouest ou les villes étrangères ». Entre Lille et Paris, c’est la Guerre. La Presse a choisi son camp. Ainsi le Monde que l’on appelait alors « le Journal de référence » publie : « En partant à Lille, la collection perd tout bêtement sa dimension historique, pour n’être plus qu’un jeu de cubes pédagogique et moyennement récréatif. » France-Soir ne pouvait être en reste : « C’est Vauban qu’on assassine. Le gouvernement va détruire un trésor pour satisfaire une lubie du maire de Lille, se désole l’académicien Jean Dutourd ». Le Figaro – toujours dans les bons coups – ose : « Le transfert en province d’une belle collection, dont la portée est nationale, serait une erreur absolue. C’est une collection qui est légitimement parisienne depuis trois siècles. »

Certes, la charge est rude mais on reste dans le ton de l’époque. Aujourd’hui, dans les médias de Vincent Bolloré – comme dans ceux de ses concurrents – probablement que, Pierre Mauroy et son Conseil municipal, seraient qualifiés de « provincio – gauchistes » voire de «culturo- terroristes », classés dans la mouvance de l’ultra-gauche par le ministre de l’Intérieur. Pendant ce temps, une armada de blindés seraient lancés à l’assaut de l’Hôtel de Ville de Lille et de l’Hospice général, appuyés par les Quads de la gendarmerie mobile afin de disperser les Lilloises et les Lillois à coup de LBD et de grenades anti-encerclement.
Cela permettrait aux chaînes d’Info continues – publiques et privées – de diffuser en boucle des images violentes, commentées par une cohorte d’influenceurs et de journalistes, accusant le maire de Lille et ses soutiens de « rechercher le chaos et de brutaliser le débat ». Mais, en 1986, cette querelle reste une affaire de gens civilisés. Jacques Chirac reçoit plusieurs fois Pierre Mauroy sans que cela modifie la position de l’un et de l’autre. Les plus longues Guerres de tranchées finissent toujours par s’arrêter. La signature de l’Armistice passe souvent par des concessions territoriales. Ainsi l’ancien et le nouveau premier Ministre acceptent un compromis.

La collection restera la propriété de l’Etat. Les maquettes seront restituées à l’Hôtel des Invalides de Paris à l’exception de 19 originaux et 7 copies qui concernent le Nord, le Pas-de-Calais et les anciennes villes des Pays-Bas sous domination espagnole : c’est-à-dire les plus intéressantes pour l’ancienne capitale des Flandres. L’honneur est sauf pour l’Etat tandis que Lille fait une bonne affaire. Comme la collection reste la propriété de la Nation son entretien et son hébergement sont de la responsabilité du gouvernement. Ainsi, la part de l’échelon central des 86 700 000 F de travaux effectués à l’ancien Hospice-Général ne pourront pas être réclamés. Les vingt-cinq maquettes des villes de l’Europe du Nord dans cet immense grenier de l’ancien Hospice général qui avait été prévu pour un nombre quatre fois plus important y restent un peu excentrées pendant quelques années. Mais l’histoire n’est pas terminée !
En 1989 on lance un concours d’architecture pour rénover le Palais des Beaux-Arts inauguré en 1892. Les heureux élus sont Jean Marc Ibos et Myrto Vitart, deux architectes de réputation internationale. Comme on ne peut pas repousser les murs, ils ont l’idée pour gagner de la place de creuser sous le musée. C’est l’occasion de soustraire le bâtiment aux infiltrations du sous-sol, un mal récurrent qui fragilise les collections. L’énorme structure sous-terraine en béton va contribuer à l’étanchéité de l’édifice mais aussi permettre d’y loger, les volumineux plans-reliefs. Comme ils sont propriété nationale, il est logique de demander à l’Etat sa quote-part des 220 millions de francs nécessaires au chantier.

Le 7 juin 1997 le Palais rénové est inauguré en Présence de Jacques Chirac qui, entre-temps, est devenu président de la République. Son guide d’un jour, qui ne le lâche pas d’une semelle, est un certain Pierre Mauroy, maire de Lille.
Sur plus de 22 000 mètres carrés, dont 12 000 de surface d’exposition,, ce musée revisité abrite désormais la seconde plus grande collection d’œuvres de France après celle du Louvre dont un des plus beaux fleurons est cette collection quasi unique de « villes-maquettes ». Le Palais des Beaux-Arts de Lille est désormais le plus grand des « musées de Province »voulus en 1801 par un certain Napoléon Bonaparte.
Bonus
Le point de vue du Beffroi
On le trouve dans le bulletin municipal mensuel, « Le Métro », N° 137, du mois de mai 1986. Plusieurs articles traitent le sujet. Nous en avons sélectionné deux :

De l’oubli à la redécouverte
La fabrication des cent-trois maquettes qui constituent aujourd’hui la collection des plans relief fut décidée en 1668 par Louis XIV, au lendemain du traité d’Aix-la-Chapelle qui rattache Lille à la France. Louis XIV en a passé la commande à Louvois qui lui-même a confié l’exécution des maquettes à Vauban.
En fait, ces plans relief, ont été réalisés au XVIIe et XVIIIe siècle alors que l’intérêt stratégique des places fortes dans les conflits européens est prépondérant. La défense des frontières du Nord et de l’Est est alors d’une importance capitale. Réunir en un seul endroit, au Louvre, ces maquettes, permettait de connaître les points fortifiés et de préparer les attaques contre l’ennemi.
En 1697, trente ans après le début de leur fabrication, Vauban on dénombre déjà cent quarante et une. Au fil des ans, des plans relief sont détruits parce que trop abîmés. D’autres voient le jour.
En 1776, ils sont transférés du Louvre aux Invalides : un déménagement gigantesque puis qu’il nécessite alors six mois d’aller et retour.
La collection s’est enrichie, petit à petit sous les différentes monarchies, les empires… et même sous la IIIe République. En 1927 elle change définitivement de vocation et devient « Monument Historique », un témoignage sur une époque.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, la collection est contrainte de se réfugier au château de Sully-sur-Loire et change de tutelle administrative. Elle passe des mains de l’Armée à celles des Beaux-Arts. Après le conflit, elle reprend sa place dans les combles des Invalides.
Trop petit, difficile d’accès, cela constitue une solution provisoire. En fait, les plans vont y rester plus de deux siècles. Entassés sur 2500 m², seuls cinquante-sept d’entre eux étaient présentés au public dans des conditions peu propices à leur mise en valeur. Les autres étaient entreposées verticalement, sans précaution.
La collection a beaucoup souffert pendant cette période : dégradations dues aux fuites de la toiture, absence de restauration. Un abandon presque total, puisque ce musée n’avait pas de conservateur attitré et que son budget annuel le fonctionnement s’élevait à 20 000 Fr. !
Comment a-t-on pu ainsi laisser à l’abandon une collection que certains revendiquent aujourd’hui !
Les surfaces nécessaires à une présentation optimale des maquettes sont estimées à 6000 m² par les spécialistes. Une surface impossible à dégager sur place.
L’État ne se chargera pars seul des crédits nécessaires au bon fonctionnement du musée. La ville de Lille à accepter d’être partenaire.
Enfin, la collection des plans dépend des Affaires culturelles et non de l’armée. Son départ des Invalides peut permettre le redéploiement des collections militaires entreposés dans les caves, faute de place.
Toutes ces raisons – et bien d’autres – prouvent que le retour des maquettes à Paris est irréaliste.
L’Hospice Général permet d’exposer la collection sur près de 10 000 m². 10 000 m² qui permettront la présentation de tous les plans relief (une première !), leur restauration et le travail de recherche. Le projet prévoit donc la création d’un vrai Musée des plans relief. La surface nécessaire existe.
Lille – et sa région – peuvent avancer de nombreux arguments en faveur de cette installation. Lille se trouve au cœur de la plus grande concentration des villes reproduites dans la collection. Sur les cent-trois pièces, douze concernent les places fortes du Nord de la France. Douze, des villes belges et deux, des cités néerlandaises. Si on n’y ajoute l’Est et l’Allemagne on compte trente-huit maquettes.
L’exécution du premier plan fut confiée à Vauban. Vauban qui a vécu plus de vingt ans à Lille où il a dessiné la plupart de ses citadelles.
À partir du 1743, la fabrication a été confiée à deux ateliers de la région habitude et à Lille.
Sans oublier la mobilisation exceptionnelle des habitants du Nord-Pas-de-Calais qui ont manifesté leur soutien lors des deux journées portes ouvertes.
Une Histoire vieille de trente ans.
L’idée de transférer les plans relief ne date pas d’hier ! On en parle depuis plus de 30 ans.
Le parisianisme et une certaine presse veulent faire oublier tous les méandres de cette histoire en affirmant parfois des contre-vérités.
1964 : le manque de place aux Invalides conduit à proposer le transfert du musée aux grandes écuries de Versailles. Puis, d’autres lieux sont envisagés : Sedan, Besançon, Rochefort, Chambord et, en dernier lieu, la citadelle de Mont-Dauphin dans les Hautes-Alpes.
1964 : André Malraux envisage d’exposer les plans relief dans chacune des villes représentées. Ce projet est abandonné en 1968.
Le 8 novembre 1979 : le comité de décentralisation adopte le principe du transfert du musée des plans relief et demande au ministère de la Culture d’étudier les implantations possibles. La citadelle de Mont-Dauphin ne pouvant être retenue pour des raisons techniques.
Le 27 septembre 1984 : le comité de décentralisation décide le transfert du musée des plans relief à Lille. Beaucoup d’arguments plaident la faveur de ce choix : la géographie, l’histoire, l’existence d’un beau bâtiment du XVIIIe siècle… offrant 10 000 m² de plancher et surtout une volonté municipale de prendre en charge la moitié des frais de l’opération.
Le 14 décembre 1984 : le président de la République annonce dans une longue interview au Nouvel Observateur les grands projets pour quarante-deux villes de France. La création de l’Ecole nationale de photographie d’Arles, la construction d’un parc Disney en France et la création à Lille du Musée des plans relief.
Le 19 décembre 1986 : le conseil municipal de Lille confirme sa volonté d’accueillir le musée. Depuis l’automne, déjà, certains Parisiens émettent des opinions, parfois injurieuses, sur notre région.
Le 14 mars 1986 : signature de la convention entre l’État et la Ville précisant les conditions du transfert et de l’installation du musée. Tout aurait pu s’arrêter là… la collection trouver enfin après deux siècles un bâtiment d’accueil. Elle pouvait enfin été admirée dans les meilleurs conditions.
Puis vint la première décision du ministre de la culture : l’arrêt du transfert des maquettes vers Lille. Plus tard, le même ministre recevait Pierre Mauroy et décidait de faire revenir en région parisienne les fameuses maquettes.
Ces décisions arbitraires satisfaisent certains Parisiens et leur maire mais elles soulèvent l’indignation. Un un comité de soutien est créé. Un mois, de journées portes ouvertes est organisé.
Dernière étape : la rencontre Mauroy – Chirac. Le Premier ministre et maire de Paris se montre intraitable. Pour lui, « le déménagement vers Paris est déjà réalisé. Il ne s’intéresse plus qu’au futur musée mondial des plans relief aux Invalides » précise Pierre Mauroy à la sortie de Matignon. C’est un dialogue de sourds pendant lequel Jacques Chirac propose d’envoyer à Lille des copies de maquette des villes du Nord. « Mais, ici, ce n’est pas la copie de la Guerre que nous avons eue. Ce n’est pas le cas la copie des cimetières », dira le maire de Lille lors de la seconde journée portes ouvertes. Après l’entrevue, l’avocat de la ville de Lille a déposé devant le tribunal administratif un mémoire en annulation de la décision de monsieur Léotard. « Si l’on veut reprendre les 584 caisse des maquettes déjà arrivées à Lille il faudra bousculer les policiers municipaux fracturer les serrures et braver le courroux des habitants que je ferai alerter par les sirènes », a déclaré Pierre Mauroy.
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