Un ami

C’était un ami. Il était plus jeune que moi.
Il était très beau, très drôle et dégageait beaucoup de charisme. Nous avons travaillé quelques années ensemble. Nous formions un binôme professionnel redoutable. Nous avons mené à bien beaucoup de projets. A la marge, nous faisions les quatre-cents coups… des histoires qu’il vaut mieux ne pas raconter ! À un moment, pour des raisons complexes, nos parcours professionnels ont divergé.
Nos nouveaux bureaux, n’étaient séparés que d’une centaine de mètres. Nous nous voyions pratiquement tous les midis. Il avait une vie personnelle très complexe qui était l’un des sujets importants de nos conversations Puis, il a changé d’entreprise et de fonction. Il a commencé à exercer des postes importants. il changeait souvent de ville. Alors qu’il était directeur d’un grand centre de province, il a pris sa voiture en direction de Paris. Il s’agissait de se rendre à un « Pot » professionnel… un machin qui coûte cher en champagne et petits fours mais qui ne sert à rien ! C’était important, pour son travail de cadre, de se plier à l’exercice.
Un manque de visibilité peut conduire à être jeté comme un Kleenex !
Il a toujours conduit très vite, pied au plancher ! Quand nous partions en voiture et que c’est lui qui prenait le volant, j’avais peur ! Il pleuvait ! Le temps était brumeux. Il était en retard. Il tentait des manœuvres périlleuses. En doublant un camion, il n’a pu éviter le véhicule qui venait en sens inverse. Le choc a été terrible. Il a détruit sa voiture et une partie de son cerveau. On l’a donné pour mort ! Mais, les médecins du coin ont fait des petits miracles. Ils ont réussi une opération délicate et entrepris une longue rééducation.
Il avait complètement oublié qui il était mais on disait qu’il faisait des progrès extraordinaires. Je travaillais régulièrement à Paris, avec l’une de ses Ex ! Un jour, elle m’a fait la morale ! Elle m’a dit que ce n’était pas bien de laisser tomber ses vieux amis, que c’était important pour lui de l’aider à reconstituer son passé. Ça tombait bien ! Il n’était plus capable de travailler et venait de réintégrer la Région.
Ses filles lui avaient déniché une petite maison, pas très loin de son ancien domicile. Nous avons repris contact et déjeuné ensemble, assez souvent. Il paraissait s’ennuyer. Parfois, il lui revenait des détails, que j’avais totalement oubliés. Mais, la plupart du temps, je voyais qu’il pensait : « Qui c’est ce type qui me parle de choses qui ne me disent rien ! ». Dans l’ensemble, c’était assez déceptif !
Nos rendez-vous se sont espacés.
Un jour, que je devais me rendre à Paris, devant les quais d’embarquement de la gare de Lille, quelqu’un me tape sur l’épaule ! C’était lui ! Il avait l’air guilleret ! Il avait un peu épaissi et ses cheveux commençaient à grisonner mais j’ai retrouvé, un instant, le jeune-homme à la sortie de l’adolescence que j’avais connu. Il était tout excité. Il partait pour Dunkerque pour retrouver une femme avec laquelle il était en relation. « Je l’aime. Je veux l’épouser et vivre là-bas ». Je lui ai demandé depuis quand il la connaissait. En fait, il ne l’avait jamais rencontrée ailleurs que sur les Réseaux-Sociaux. Il possédait juste une photo et l’avait jointe quelques fois au téléphone. Je n’étais qu’à moitié étonné !
Il avait toujours eu un cœur d’artichaut.
Je le trouvais imprudent ! Vu son parcours cabossé j’ai trouvé utile de sortir de ma réserve accoutumée. Je lui ai nettement déconseillé l’aventure ! Je lui ai dit que plutôt que se jeter à corps perdu il valait mieux bien se connaître avant de prendre des engagements importants. Il ne voulait rien savoir et répétait en boucle : « Je l’aime. Je veux aller vivre là-bas « . Il n’en a jamais fait qu’à sa tête et a toujours pris toutes les décisions engageant sa vie en suivant son intuition. Je ne pouvais rien faire pour lui ! Puis il m’a dit : « Excuse-moi, mais c’est l’heure de mon train ! » Il est parti en courant sur le quai. Avant de s’engouffrer dans le premier wagon, il m’a fait un signe de la main ! Le train est parti presque aussitôt !
A l’occasion de la perte de mon téléphone, son numéro a disparu de mon répertoire.
Je n’ai plus jamais eu de ses nouvelles. Très récemment, quelqu’un m’a demandé si je savais ce qu’il devenait. J’ai interrogé Google qui sait tout ! Il était absent de la toile. J’ai juste trouvé la trace de quelqu’un portant son nom, décédé d’un cancer il y a deux ans dans un hôpital du Dunkerquois. Bien sûr, l’épisode de la gare m’est revenu en mémoire. Mais, dans mon esprit il devait habiter la Métropole lilloise. J’ai continué à fouiller et je suis tombé sur sa page Facebook. Sur sa photo de profil, il a pris quelques années supplémentaires et ressemble à la fois à son père et à sa mère. Il a gardé tous ses cheveux et reste un très bel homme. Il est indiqué qu’il habite Dunkerque.
Alors, je suis reparti explorer la rubrique nécrologique. Je suis tombé sur un entrefilet du journal local qui reproduisait le faire-part de décès. J’ai reconnu le prénom de ses trois filles et de sa première épouse. La nouvelle avait eu deux enfants, deux filles ! Il a été bien entouré ! Il y avait des trous dans le casting ! Beaucoup de protagonistes importants de l’histoire avaient été oubliés dans le document ! Peut-être, comme moi-même, ignoraient-ils tout de cette cérémonie ? Il a été bien entouré dans cette petite église de Malo-les-Bains, à deux pas d’un restaurant moules-frites du bord de mer où nous avions jadis nos habitudes. Il était très croyant ! Si Dieu existe, là-haut, depuis le Paradis où il nous regarde, il a dû être content de voir toutes ses familles éplorées réunies dans un dernier hommage !
Finalement, il a reconstruit une vie dans cette ville maritime dont il ignorait presque tout. Il a fondé une nouvelle famille qui l’a aimé et accompagné chaleureusement jusque dans ses derniers instants. Il a fait mentir les méfiants et les timorés. Son intuition ne l’a pas trompé !



