La Pilaterie, Mons en Barœul était dans la campagne

Un nouveau chantier, situé à la limite des communes de Marcq en Barœul et de Mons en Barœul remet dans la lumière cette zone de la ville qui il y a quelques décennies était encore un charmant coin de campagne.

La maison du gardien vu de loin
La maison du gardien vu de loin

On vient d’y démolir la vieille maison du gardien  et l’entreprise Goossens, qui avait colonisé les lieux dans les années 70. Auparavant, au bout d’un magnifique chemin bordé d’arbres, on découvrait le château de la Pilaterie et sa ferme éponyme. Tandis que le château appartenait à la famille Scrive, la ferme était exploitée par la famille Rousselle. Gustave Scrive et Anne-Marie Rousselle se marièrent. Gustave, excellent photographe a tenu sans le savoir la chronique en images de la ferme et du château. Anne-Marie nous a transmis les clichés et nous les a commentés. L’ensemble donne une idée de ce qu’était ce lieu dans les années 50 et 60.

Les bottes de paille disposées « en mont »
Les bottes de paille disposées « en mont »

Avant d’être la maison du gardien des entreprises Goossens, l’antique bâtisse récemment mise à bas était le logement de la cuisinière. On n’y était à l’étroit mais tous les habitants du château et de la ferme aimaient s’y retrouver, toutes générations confondues, pour partager un excellent repas mitonné par la maîtresse des lieux.

La vie à la ferme, dans les années 50 ou 60, n’avait guère varié par rapport à ce qu’elle était au début du siècle. On labourait, ont moissonnait avec des chevaux. Ils s’appelaient Joli et Gamin. C’était Jean  le père d’Anne-Marie ou les ouvriers agricoles qui les conduisaient. À la ferme de la Pilaterie on cultivait le blé,  l’orge, l’avoine, les betteraves et la  pomme de terre.

Anne-Marie à 16 ans avec son père qui ramasse des pommes de terre dans le fond
Anne-Marie à 16 ans avec son père qui ramasse des pommes de terre dans le fond

À la maison, Clotilde, la mère d’Anne-Marie faisait la cuisine pour toute la maisonnée. La « cuisinière » était le centre stratégique de l’endroit. Elle servait à la fois de chauffage, de four, de moyen de faire cuire les aliments, bouillir l’eau du café, maintenir la bonne température le fer à repasser et la bouilloire. On y réchauffait aussi les briques réfractaires que l’on glissait dans le lit, au moment de se coucher pour avoir moins froid.

Avant les années 60, il y existait 15 fermes sur le territoire de la commune, mais le développement urbain allait sonner le glas de ce petit coin de paradis champêtre. La ferme et le château furent expropriés en 1963. On les rasa pour y construire une partie de la ZUP et de la zone industrielle de la Pilaterie. Cela permit également à la brasserie Heineken voisine de pouvoir s’agrandir.

Maison du gardien de Goosens dans les années 1990
Maison du gardien de Goosens dans les années 1990

L’an dernier, avenue Émile Zola, le dernier vestige agricole de la commune qui appartenait à la ferme d’Halluin a été rasé pour laisser place à un programme immobilier. Tant et si bien qu’il ne reste absolument plus aucune trace du passé agricole de cette ville, jadis entourée de campagne.

Alain Cadet

La Panetière a baissé son rideau… définitivement !

Après presque 20 ans de bons et loyaux services, la boulangerie la Panetière vient de fermer ses portes. La nouvelle a fait l’effet d’une bombe dans le quartier de l’Europe et chez sa nombreuse clientèle.

Laetitia et David Lenne, les deux gérants de la boulangerie étaient réputés pour la qualité de leurs pains et pour l’excellent accueil réservé à leurs clients. Leur production tirait vers le haut de gamme tout en proposant un prix raisonnable. L’arrivée de nouvelles boulangeries « low cost »  dans le secteur (« Le Bon Pain », il y a deux ans et demi et « La Boulangerie de l’Europe », il y a quelques mois) n’avait pas entamé leur optimisme. Il y a deux ans, même si la petite boulangerie de l’angle de la rue Parmentier et des Bas jardins venait de fermer, David déclarait. « J’espère que la requalification du centre commercial qui est en cours va permettre de donner un nouvel élan à tous ces commerces de la résidence » (notre édition du 19/01/2013). Même si la différence de prix était sensible, une sorte d’équilibre s’était installé et les partisans de la Panetière restaient nombreux.

La Panetière, boulangerie des Tours de l'Europe à Mons-en-Baroeul.
La Panetière, boulangerie des Tours de l’Europe à Mons-en-Baroeul.

Mais la modernisation et la restructuration du quartier semble avoir changé les cartes. Le secteur Est du centre commercial (côté de la nouvelle place de l’Europe) devrait gagner en attractivité tandis que, selon les deux boulangers le secteur Ouest n’aurait plus grand avenir commercial. « Rester ici, c’est impossible ! On finira par fermer », confiait volontiers David à tous ses clients, ces dernières semaines. C’est pourquoi il avait pris contact avec le mandataire délégué par la ville pour emplacement de 150 m², côté Est. Le loyer à débourser avoisinait « les 5000 €, contre 1500 € pour le local actuel ». C’était un investissement que Laetitia et David étaient prêts à consentir pour tenter un projet alternatif de prestation haut de gamme. Mais en décembre dernier un local de 300 m² ayant été accordé à un concurrent, selon David, il se serait heurté à un refus, au motif qu’il n’était pas souhaité que deux boulangeries s’installent dans le même secteur. Ne pouvant infléchir cette décision, les deux boulangers de la Panetière ont décidé de mettre la clé sous la porte. Un pli porté samedi matin, veille de la fermeture, par la police municipale leur informant que le dialogue était rouvert n’a pu changer leur décision. « Je fais un trait  sur un fonds de commerce qui vaut 300 000 € », regrettait David. « C’est très dur comme décision ! »

 

La Panetière et la concurrence

Boulangerie "Du Bon Pain"
Boulangerie « Du Bon Pain »

La baguette est le produit d’appel à partir duquel la clientèle se fait une idée des prix. La Panetière avait baissé ses tarifs : 2 €  pour 3 baguettes pour s’approcher de l’offre concurrente (2 €  pour 5 à la Boulangerie l’Europe et 0,40 € l’unité au Bon Pain). Utilisant les farines locales de qualité des « Moulins du Nord »,  la boulangerie historique du quartier de l’Europe gardait la clientèle de ceux qui sont prêts à payer plus cher un produit différent. Elle offrait aussi des services complémentaires : vente de lait le matin et de sandwiches et pizzas le midi. C’était enfin l’un des points presse de la ville. Ouverte six jours sur sept avec une grande amplitude d’horaires (de 5h15 à 19h30 en semaine), elle rendait service à bien des clients.

La boulangerie de l'Europe
La boulangerie de l’Europe

1914 – 2014 : images croisées du Fort Macdonald

Le Fort de Mons en 1914Le Fort de Mons en 1914
Les douves du Fort de Mons en 2014
Les douves du Fort de Mons en 2014

Cent ans séparent ces deux photographies prises au même endroit, le regard dans la direction du nord. On aperçoit les fossés du Fort, pris en enfilade et en vue  légèrement latérale. Mis à part la forme générale, le mur en arceaux (à gauche), le pont devant l’entrée, presque tout est désormais différent. Le rideau d’arbres qui entourait la construction et séparait le domaine civil du domaine militaire a disparu, remplacé par des parkings ou des habitations. En revanche, la nature s’est invitée partout : sur les bords, sur les pentes et même sur le toit de l’édifice.

La photo du haut, datant de la première guerre mondiale, nous fournit beaucoup de renseignements sur le bâtiment d’origine. À gauche, il s’agit d’un mur à « arcs de décharge ». La succession d’éléments voûtés donnait une grande solidité à cette construction (qui d’ailleurs n’a pas bougé depuis 1880). Dans l’éventualité d’une poussée de terrain ou d’un tir ennemi, la partie endommagée restait circonscrite à un ou deux arcs. La faible masse des éboulis ne permettait pas le franchissement du fossé en cas d’assaut. Accessoirement, dans le cas d’un siège faisant des victimes parmi les défenseurs, le renfoncement protégé par chaque arceau pouvait servir à abriter des sépultures provisoires, ce qui permettait de laisser l’axe du tir dégagé.

À droite, c’est tout le contraire, le mur est le plus rudimentaire possible. Il est dit à « terre coulante ». C’est une simple pente de terre dans une proportion de deux tiers (le meilleur rapport contre les éboulements). Elle est simplement maintenue par la végétation. Au-dessous de ce monticule se trouvaient des magasins, actuellement occupés par le bureau d’Histo-Mons et les salles d’instruments à cordes du Conservatoire communal. À la base de cette paroi en pente, on avait installé une haute grille en fer (de couleur noire). Elle rendait le franchissement de ce mur oblique, malaisé pour l’assaillant. La paroi à « terre coulante » était d’un prix de revient sensiblement  inférieur à celle d’en face en arceaux de maçonnerie !

Au-delà du pont, on distingue une construction de briques avec deux meurtrières permettant le tir. C’est la batterie de flanquement (côté nord). Actuellement, elle est masquée par des arbres mais la batterie symétrique (côté sud) est toujours parfaitement visible. On y installait, balayant l’axe du fossé, un canon revolver de 12 mm (ancêtre de la mitrailleuse) et un canon de 40 mm capables de déblayer le terrain. Ces deux pièces prenaient le fossé en enfilade.

La façade ouest du Fort de Mons en 1914
La façade ouest du Fort de Mons en 1914

Comme on le voit, le fort Macdonald, à l’instar des autres forts Serré de Rivières, était bien défendu. Ce qui n’empêche, qu’au moment où cette photo a été prise, il était occupé par l’armée allemande. L’invention de nouvelles armes, les obus torpille à la mélinite (un explosif  dérivé de la nitroglycérine) avait rendu ce genre d’ouvrage indéfendable face à une artillerie moderne. On pense que c’est le même photographe venu de Dresde, identifié sur d’autres photos du Fort, découvertes récemment, qui est l’auteur de cette image.

Alain Cadet

Le Fort McDonald de Mons-en-Baroeul était une prison allemande

L’illusion d’un petit coin de la belle Allemagne tranquille semble parfaite. La réalité était tout autre.

Le Fort Mc Donald de Mons-en-Baroeul
Le Fort Mc Donald de Mons-en-Baroeul

Enfouies dans les greniers allemands depuis un siècle, des images de la période 1914-1918, jusqu’ici inconnues, reviennent sur leur lieu de naissance par la magie d’Internet et du libre-échange. Celle-ci est la première photo connue du Fort monsois prise pendant la Première Guerre mondiale.

Si l’endroit ne nous était aussi familier, on se croirait au cœur de l’Allemagne, un bel après-midi d’été. Sur le pont, sont disposés des arbustes décoratifs. La lourde porte a été remplacée par une élégante grille de fer forgé. Le mur de briques du fond est recouvert d’un crépi avec un écusson en stuc affirmant la germanité de l’endroit.

Des phrases en écriture gothique expriment la fierté d’être allemand. Avec la ligne électrique qui vient alimenter le bâtiment et les officiers (dont un médecin), souriants, comme en représentation, l’illusion d’un petit coin de la belle Allemagne tranquille et moderne semble parfaite.

Mais la réalité de l’endroit est très différente. Lorsqu’en mai 1917, une colonne de prisonniers australiens arrive au Fort McDonald, les soldats ont déjà subi trop d’épreuves pour être sensibles à l’ironie d’être enfermés dans un lieu qui porte un nom britannique. Le 11 avril 1917, la 4e division australienne attaque la ligne Hidenburg à Bullecourt (Pas-de-Calais) sans chars ni préparation d’artillerie. Elle enlève la première ligne. Mais submergés sous le nombre, sans munitions pour continuer le combat, ses soldats doivent se rendre.

Le bilan est éloquent : 3 000 hommes hors de combat dont 1 170 prisonniers. La plupart sont dirigés vers Lille, à pied et parfois en camions. À chaque traversée de ville, on fait défiler les prisonniers défaits devant la population. Voici le récit de l’arrivée à Lille du sergent William Groves du 15e bataillon : « Une fille, encore toute petite et dont sa maman ne pouvait nous cacher sa sympathie, commença à marcher vers nous, un paquet à la main. L’un des gardes quitta sa file et se précipita vers elle. D’un coup de fusil, il l’envoya s’écraser sur le sol et confisqua le paquet. »

240 de ces hommes sont internés au Fort McDonald. Ils n’ont rien à manger, vivent dans la saleté, la misère et le confinement : pas de literie ! La seule installation sanitaire a débordé depuis longtemps ! Certains prisonniers s’évanouissent. Quelques-uns parviennent à rester stoïques. D’autres ne peuvent s’empêcher d’exprimer leur désespoir : « De temps en temps, un gars s’approchait de la porte, la martelant de ses poings en criant sauvagement, témoigne Groves. Rendus fous par cette faim qui nous tenaillait, couverts de vermine, victimes de punitions terribles, au bout de cinq jours nous avions complètement sombré dans le plus noir des désespoirs. »

Par la suite, dans la zone des combats, sous le feu de l’artillerie alliée, on confia à ces soldats des tâches inhumaines. Il y avait un monde entre les conditions faites aux prisonniers de guerre en Allemagne et ceux du Nord de la France où l’armée allemande manquait cruellement de main-d’œuvre. Durant la guerre, 337 prisonniers australiens sont morts en captivité des suites de leurs blessures.

The black hole
The black hole

Pour les prisonniers britanniques, le fort Macdonald s’appelait le Trou Noir

Malgré son aspect souriant et ensoleillé ce tableau s’intitule « Le Trou Noir » (« The Black Hole »). Il représente une caponnière du Fort Macdonald peinte en 1918 par Edwin Martin. L’artiste, à la même époque, a représenté d’autres lieux de la région marqués par la guerre. Les raisons de sa présence en France était d’ordre militaire. Il faisait partie du Royal Army Medical Corps (RAMC). On peut penser que le titre de son tableau lui a été suggéré par les prisonniers britanniques que l’on avait enfermés là.

Alain Cadet

Les premières lettres d’un jeune soldat de la France libre 1/2

Lettres à sa famille en zone occupée

Cette lettre, incomplète, est l’une des deux seuls courriers que le soldat Émile Lhomme parviendra à faire parvenir à sa famille (ses parents et ses trois sœurs, Émilienne, Lucienne et Julienne) en octobre et novembre 1914. Gaston, celui à qui les a confiés, à sans doute risqué sa vie pour les acheminer en zone occupée. Ce témoignage nous a été confié par sa nièce, Manon Wilson, qui l’a gardé précieusement. Émile est né en 1894, à Fives. Au début d’octobre 1914, il est mobilisable. Peut-être, l’avancée des allemands (Lille a été occupé le 12 octobre 1914) a-t-elle avancé sa date d’incorporation. Il est envoyé vers l’ouest.

Émile et Raphaël
Émile et Raphaël

Dunkerque est la seule sous-préfecture du département du Nord demeurant en France libre. Dans la première de ces deux lettres, incomplète, adressée probablement à sa mère, il raconte son voyage :

« On est parti sur Béthune, et on arrivé à midi. Une femme a bien voulu nous donner de l’eau pour nous laver. Puis nous sommes partis, à 20 km plus loin. Nous sommes arrivés à sept heures du soir. On ne tenait plus debout. Les gens de ces patelins sont des crapules. Ils nous auraient laissés mourir de faim. Quand je suis parti, tu m’avais donné quelques tartines. Je les ai mangées, vers sept heures du soir, pour le souper et depuis cette heure-là nous avons plus eu de pain jusqu’au dernier soir, à sept heures. À Pernes en Artois, près de Saint-Pol on a réussi avoir un train qui devait aller à Gravelines. Il y en avait pour deux heures au plus. Mais on est resté 17 heures dans le train. On y a passé la nuit sans pouvoir dormir. On a réussi à avoir un pain que nous avons payé 22 sous. Nous avons dû le jeter tellement il était mauvais. Nous sommes arrivés à Calais comme des affamés. Là, les gens étaient un peu meilleurs. Une cabaretière  nous a fait une ratatouille avec un morceau de viande puis nous avons couché sur une paillasse, par terre, que cette femme nous avait donnée. C’est la première nuit où nous avons pu dormir à peu près. On était le dimanche, ce jour-là. Nous étions à ce moment à cinq. Mon parrain, Raphaël, Jules, Achille Hautecoeur et moi. Je t’assure qu’on a eu de la chance d’avoir Achille qui nous a toujours trouvé à loger,  en route, sur de la paille ou sur des sacs… et même à manger. Le lundi on s’est promené dans Calais et on a pris le train pour Gravelines.

Puis il raconte son conseil de révision et son court séjour dans la ville de Gravelines

« Arrivé à Gravelines, Achille, qui connaissait une personne, lui a demandé à loger. Elle nous a offert une petite maison de la paille et des sacs. Et depuis notre arrivée, le 12 octobre, nous dormons sur la paille. Vivement que je revienne ! On est peu nourris : deux morceaux de pain et un petit morceau de pâté. Je t’assure que j’ai souvent faim et je n’ose rien acheter parce que je n’ai presque plus de sous. J’ai été obligé d’en dépenser. Après le conseil, à Gravelines, on va partir aussitôt. Ça m’ennuie, parce que je vais partir sans sous. Enfin, je tacherai de me débrouiller. Je m’arrête car il est l’heure d’aller à la caserne pour chercher à manger et j’ai faim.

Embrasse bien mes sœurs pour moi. J’écrirai à papa

Émile

Émile Lhomme a été affecté au 151e régiment d’infanterie dont la caserne se trouvait à Verdun. C’est dans cette ville que, très probablement, il a effectué ses « classes ».

Alain Cadet

Les premières lettres d’un jeune soldat de la France libre 2/2

Lettres à sa famille en zone occupée

On reconnaît Émile (à droite), Raphaël (à gauche). Le soldat du milieu est probablement l’un de ceux cités dans les lettres d’Émile
On reconnaît Émile (à droite), Raphaël (à gauche). Le soldat du milieu est probablement l’un de ceux cités dans les lettres d’Émile

Cette lettre, datée 5 novembre 1914 fait partie des deux seules que le soldat Émile Lhomme a pu faire parvenir à sa famille. Gaston, celui à qui il l’a confiée, a sans doute risqué sa vie pour l’acheminer en zone occupée. Elle nous a été confiée par sa nièce, Manon Wilson, qui l’a gardée précieusement. Elle est adressée à sa mère et, indirectement, à ses trois sœurs, Émilienne, Lucienne et Julienne. Sans nouvelles des siens, ignorant ce qui se passe en zone occupée, de laquelle lui parvient seulement des bribes d’informations et des rumeurs, le jeune soldat est très inquiet. Voici ce qu’il écrit :

«Chère mère et sœur,

Je ne sais plus comment je vis. On nous a raconté qu’à Lille, tout est démoli et qu’on est encore en train de désinfecter les maisons. Aussi j’ai peur qu’il ne t’est arrivé malheur et ça m’ennuie d’être sans nouvelles de toi, ainsi que de mes sœurs. Moi, ça va comme ci, comme ça. Je n’ai plus de sous et je ne sais pas ce que je vais faire. Impossible de t’écrire. C’est pourquoi je donne ma lettre à Gaston. C’est la troisième lettre que je t’écris et je ne suis sûr que tu ne les as reçues. J’ai passé le conseil à Bourbourg et je suis pris, bon soldat. Alors, j’attends d’être envoyé à mon régiment. Ça m’ennuie d’être pris, sans vous avoir tous revus, mais, que veux-tu, il faut s’en faire une idée ».

Visiblement, le jeune soldat est parti avec très peu d’argent en poche, ce qui n’est pas adapté à la vie en caserne, en 1914 :

«Si j’avais seulement encore quelques sous, je le prendrais du bon côté. Tu ne me verras plus de sitôt. Je crois même, sept ou huit mois mais, ce que je demande, ce sont des nouvelles de Lille, de toi surtout. Je me figure que notre maison est démolie et qu’il vous est arrivé un malheur. Tu dois te figurer si je me fais de la bile pour vous autres. J’espère qu’il n’y aura rien du tout et que, quand je reviendrai en permission, que je vous retrouverai tous en bonne santé. J’ai écris à papa mais je n’ai pas pu lui donner l’adresse pour la réponse, ainsi qu’à toi, puisque je ne suis pas encore caserné.

Maintenant, ce qui m’embête le plus c’est les sous. Aussitôt que je vais être en caserne, je vais écrire à Tante Emma et lui demander pour me prêter 15 Fr. Je crois que tu ne seras pas en colère. C’est le seul moyen que j’ai trouvé. Tu la rembourseras aussitôt que tu seras sûre que la poste marche bien. Quant à moi, je ne suis pas trop mal pour le moment et on est à peu près nourris. C’est surtout quand je suis parti de Lille que j’ai été forcé de dépenser de l’argent, sans cela j’aurais eu faim… quoi que j’aie eu fort bien faim.

Je dors dans la paille dans une cave. Raphaël, Jules et Charles sont avec moi. Mon parrain est expédié dans une autre direction, avec Pierre, du côté de Rouen.

Je ne vois plus rien à vous dire pour le moment, sinon que j’espère vous revoir un jour en bonne santé. Embrasse bien pour moi Émilienne, Lucienne et Julienne. J’espère qu’elles n’ont pas eu trop peur pendant les bombardements.

Chère maman, je t’embrasse cent fois et au revoir. À bientôt de tes nouvelles…

Je t’écrirai aussitôt que les allemands seront partis pour te donner mon adresse

Émile »

Quelques jours plus tard le jeune soldat, Émile Lhomme partira pour Verdun faire ses « classes », au 151e régiment d’infanterie. Cette période de formation terminée, il reviendra dans le Nord pour participer à la Bataille des Flandres dans le secteur Zneiuport, Dixmude, Steenstraate..

Alain Cadet

La dure vie quotidienne des Français occupés (1914 – 1918) 1/2

Vie quotidienne des Français occupés et les belles cartes postales de l’armée allemande (1914 – 1918)

Un détachement allemand, rue Jeanne d’Arc. Derrière le mur il y a le bois Gras. Le mur existe toujours mais pas le bois qui a été remplacé par de belles maisons.
Un détachement allemand, rue Jeanne d’Arc. Derrière le mur il y a le bois Gras. Le mur existe toujours mais pas le bois qui a été remplacé par de belles maisons.

Cette carte postale, découverte récemment est la 499eme connue, concernant la commune de Mons en Baroeul. Depuis une dizaine d’années, on n’en découvrait plus de nouvelles. Depuis peu, par l’effet d’Internet, on voit, près d’un siècle plus tard, réapparaître des images de la période 14 – 18. Longtemps enfouies dans les greniers allemands, elles retournent sur les lieux de leur production.

Celle-ci semble anodine. Elle est prise du haut d’une fenêtre, rue Jeanne d’Arc, face au bois « Gras », protégé par son mur. Elle représente une compagnie allemande, en ordre de marche, au pas, précédée de son officier,  à cheval. On peut y voir  un symbole de l’organisation et de la puissance de l’armée allemande. Dans  la commune voisine, Lille, d’autres moins aimables, d’octobre 1914, représentent les prisonniers français, exhibés plusieurs jours durant, de la Citadelle à la gare et de la gare à la Citadelle, sous la conduite de leurs gardiens. Cette production est l’œuvre d’éditeurs venus d’Allemagne tandis que l’on interdit aux Français de produire ou diffuser la moindre carte postale. Toute correspondance avec la France libre ou une autre ville occupée est interdite. Une ordonnance de février 1915 stipule : « Il est défendu, sous peine de mort, aux habitants des territoires occupés par les armées allemandes, d’entretenir n’importe quelle correspondance entre eux ou avec des personnes habitant en France ou à l’étranger. ». En avril 1915, la justice militaire allemande condamne trois lillois à 15 jours de prison pour « commerce de cartes postales ». Les transports « illicites » de lettres par les personnes circulant en zone occupée sont sévèrement réprimés. En début 1916 on ajoute : «La communication de photographies,  dans le but de les transmettre à des personnes habitant les territoires occupés sera considérée comme communication de nouvelles ».

Dans le parc Decoster « une belle demeure » monsoise, on s’adonne aux exercices physiques. La tenue blanche était la tenue de gymnastique.
Dans le parc Decoster « une belle demeure » monsoise, on s’adonne aux exercices physiques. La tenue blanche était la tenue de gymnastique.

Ces mesures sont une des illustrations de la politique allemande qui cherche à isoler les habitants des territoires occupés du reste du pays et à les démoraliser. Dès le 15 octobre 1914, le général Von Heinrich, gouverneur de la ville de Lille, fait placarder cet avis : « Il est défendu, sous peine de mort, de lancer des dirigeables, des aéroplanes des ballons montés, de lâcher des pigeons voyageurs, d’installer des appareils radio télégraphiques de faire des signaux optique ou de faire sonner les cloches ».  Les « Coulonneux », doivent tuer en toute hâte leurs chers animaux… l’un d’entre eux sera même fusillé pour ne pas l’avoir fait. On confisque aussi tous les moyens de transport : camions, automobiles et vélos. D’ailleurs il est strictement interdit, sans laissez-passer des autorités allemandes, de se rendre dans les villages voisins. Dans chaque rue ou chemin limitrophe entre deux communes, à l’endroit de la ligne de démarcation, un écriteau en français et en allemand rappelle cette interdiction. On verra même des enfants punis de prison pour s’être rendus chez leur grand-mère !

Dans le parc Decoster « une belle demeure » monsoise, on s’adonne aux exercices physiques. La tenue blanche était la tenue de gymnastique.
Dans le parc Decoster « une belle demeure » monsoise, on s’adonne aux exercices physiques. La tenue blanche était la tenue de gymnastique.

On réquisitionne aussi les charrettes en état de marche et les chevaux en état de les tirer. Les moyens d’assurer l’alimentation des populations font défaut. Pour les 5807 habitants du village (recensés à la fin de la guerre) comme pour les 2 millions de français résidant en zone occupée, les conditions de vie sont terribles et aux antipodes des belles cartes postales allemandes avec leurs soldats souriants, partageant un verre ou s’adonnant à des exercices physiques dans les parcs des belles demeures monsoises.

Détail du parc et du château
Détail du parc et du château

Alain Cadet

La dure vie quotidienne des Français occupés (1914 – 1918) 2/2

Vie quotidienne des Français occupés et les belles cartes postales de l’armée allemande (1914 – 1918)

Le château Faucheur (l’actuel collège Lacordaire) qui devenu un  Kasino est occupée par les troupes allemandes.
Le château Faucheur (l’actuel collège Lacordaire) qui devenu un Kasino est occupée par les troupes allemandes.

L’occupation de la métropole aura duré 1465 jours : autant de  jours de malheur ! Les images de l’occupant prise à Mons en Baroeul  pendant cette période  nous racontent une autre histoire. On y voit des cavaliers paradant devant les belles demeures qu’ils ont réquisitionnées. Leurs hommes prennent leur repas devant les granges des fermes, du voisinage. Exceptionnellement, l’une d’entre elles  rappelle les dures réalités de la guerre, comme cette rue détruite, en 1916; par l’explosion d’un dépôt de munitions.

Les chevaux allemands broutent les prairies des Belles demeures
Les chevaux allemands broutent les prairies des Belles demeures

La mémoire précise de ces années d’occupation a été longtemps enfouie dans les familles, comme une période honteuse. Elle a disparu avec la mort des derniers témoins. Notre connaissance  de la vie quotidienne à Mons, dans cette période, provient bien souvent de ces « belles  images» allemandes. Les grandes propriétés  avaient été réquisitionnées pour les besoins de l’armée. Le « Vert Cottage », la maison de l’architecte Gabriel Pagnerre, avait été reconvertie en « Kasino », une maison de repos pour les officiers… de même qu’une autre, rue Parmentier, appartenant à la famille Colléate. Dans le lieu de résidence de la famille Virnot, le château Faucheur, il y avait,  en plus, une cantine. Les fermes voisines comme celle d’Halluin ou de la Pilaterie sont réquisitionnées pour abriter les hommes de troupe. Il est probable que d’autres soldats logeaient dans toutes les maisons où cela se révélait possible.

Une carte postale, envoyée de Mons en Baroeul, en 1916, par un certain Johannes Reinhardt, membre de l’état major. Il fait  fait état de la destruction du dépôt de munitions des 18 ponts, à Lille
Une carte postale, envoyée de Mons en Baroeul, en 1916, par un certain Johannes Reinhardt, membre de l’état major. Il fait fait état de la destruction du dépôt de munitions des 18 ponts, à Lille

On sait aussi que l’armée allemande avait transformé le Fort en prison. Les prisonniers, dont un contingent Australien, y vivaient dans des conditions épouvantables. Parfois  on les emmenait sur le front pour creuser des tranchées ou poser des barbelés dans les endroits les plus exposés. Beaucoup sont morts de privation ou sous les balles des alliés.

Des jeunes filles, photographiées près du fort, se rendent aux « champs de guerre ». Elles travaillent la terre, 10 heures par jour, pour un salaire dérisoire au profit des allemands.
Des jeunes filles, photographiées près du fort, se rendent aux « champs de guerre ». Elles travaillent la terre, 10 heures par jour, pour un salaire dérisoire au profit des allemands.

Pour les Monsois, la situation est peu brillante. Les jeunes filles, réquisitionnées sur les « champs de guerre », doivent sous la contrainte, cultiver et moissonner au profit de l’armée allemande. La population, et particulièrement les femmes, sont l’objet de mesures vexatoires. Le rationnement, très strict, conduit à une famine endémique. La mortalité est le double de celle de la France libre. Pendant ce temps, les rares feuillets d’information autorisés sont à la seule gloire du Kaiser. Comme les pendules des clochers, la presse, est à l’heure allemande. Elle colporte rumeurs et fausses nouvelles. À la fin de la guerre, plus très sûr de sa victoire, l’occupant se livre au pillage systématique de toutes les ressources et à la destruction de l’outil industriel.

Les hommes de troupe sont hébergés dans les fermes. Ici, il s’agit de celle de la Pilaterie qui jouxtait un château réquisitionné
Les hommes de troupe sont hébergés dans les fermes. Ici, il s’agit de celle de la Pilaterie qui jouxtait un château réquisitionné

On sait, qu’en 1917, cloches et tuyaux d’orgue de l’église Saint-Pierre ont été emmenés pour être fondus tandis que les cuves en cuivre de la Brasserie Coopérative sont arrachées. Les bonnes machines des usines du Nord sont emmenées en Allemagne et celles qui restent, systématiquement saccagées afin que la région ne puisse plus être, après-guerre, concurrente, de l’Allemagne. « Qui pourrait nous blâmer d’avoir mis à bas les riches territoires industriels du Nord de la France à un point tel que, pour des générations et peut-être pour des siècles, elles ne puissent entrer en concurrence avec notre industrie » écrit le Kölnische Zeitung, le 10 avril 1916. Le 11 novembre 1918 a été fêté, dans le Nord avec beaucoup plus de retenue que dans le reste de la France. « Nous avons été étonnés d’apprendre le délire des parisiens à la nouvelle de l’armistice », déclare un lillois. « Pour nous notre capacité de joie a été vidée dans les jours de la délivrance. La guerre a «été  finie ce jour-là. Il faudra bien des jours encore pour que nous redevenions des êtres normaux ».

Un appareil allemand a été abattu.
Un appareil allemand a été abattu.

Alain Cadet

La bière à Mons-en-Baroeul 4/4

Jan Willem Kroonen dirige la brasserie monsoise, Heineken, depuis trois ans.

Jan Willem Kroonen
Jan Willem Kroonen

Jan Willem Kroonen est arrivé dans le Nord en février 2010. Auparavant, il occupait les fonctions de  directeur de la brasserie de Schiltigheim, en Alsace.  Ce technicien de la bière, formé aux Pays-Bas a connu une carrière cosmopolite bien remplie, avant de revenir, pas si loin de chez lui.

 La brasserie Heineken est située rue du Houblon (cela ne s’invente pas). Cette année, elle va fêter son 110e anniversaire. Pourtant, elle n’aura jamais été aussi moderne qu’aujourd’hui. « Ce site de la Pilaterie est exceptionnel », confie Jan Willem Kroonen. « Avec ses 25 ha, en plein cœur d’une zone industrielle, il offre beaucoup de possibilités. L’an dernier, nous avons brassé 2,650 millions d’hl de bière de différentes marques pour une capacité de production de 3,5 millions d’hl. » Avec un effectif stable (260 personnes, environ, travaillent sur le site) cette production 2012, comparée aux 2 millions d’hl de l’année 2009, démontre un gain de productivité considérable.  Une partie de l’activité alsacienne a été transférée à Mons, dernièrement, tandis que l’outil de production a été modernisé de manière très significative. Ce choix de dynamiser le site de Mons n’est probablement pas sans rapport avec la qualité de l’eau que l’on trouve dans le sous-sol. « En général, on construit les brasseries dans les endroits où l’eau, qu’il est possible de pomper dans la nappe phréatique, est  bonne pour la bière. Celle de Mons est parfaite » s’amuse Jan Willem Kroonen.

 « Depuis 2008, nous avons investi 30 millions d’euros pour améliorer ce site», poursuit-il « Nous y avons installé une des « ligne boîte » (machine-outil d’embouteillage des bières en boîte) les  plus modernes d’Europe. Nous avons aussi automatisé le conditionnement… rationalisé l’ensemble de la production. Il y a sur ce site de la Pilaterie, 14 brassins différents pour 132 références. Nous produisons, bien entendu, la Heineken (qui notre marque) de même que les différentes Pelforth (les bières historiques de cette brasserie). Il n’y a guère que l’Afflighem, qui vienne de Belgique et que nous nous contentons d’embouteiller et de conditionner ici ».

  La marque traditionnelle du Nord a connu un regain de popularité ces dernières années : «La Pelforth reste fortement ancrée dans cette région, mais elle est aussi très populaire dans le reste de la France », commente Jan Willem Kroonen. « La bière brune est  un produit très original,  qui ne ressemble à aucun autre. Elle est très appréciée des connaisseurs »,

 Mons n’est pas seulement le plus gros site de production de la marque, en France. C’est aussi le banc d’essai de ses innovations. Il existe un dispositif (intitulé «Inno »), une sorte de laboratoire de recherche appliquée qui, autour d’une chaîne de production en petite série, regroupe techniciens de la bière et ingénieurs. « Nous venons de mettre au point une nouvelle bouteille pour la Pelforth brune, une de nos plus anciennes références », confie Jan Willem Kroonen. « Elle ressemble à l’ancienne mais son dessin est plus affiné. Elle est beaucoup plus légère et son bilan carbone est bien meilleur. Je ne peux pas vous dire la somme que cela représente, mais je peux vous confier que c’est  une très grosse somme.» Cet exemple constitue une illustration de la politique de la société qui s’est engagée, mondialement,  à respecter autant que  possible, l’environnement.

Alain Cadet

Michel Butor : quand l’écrivain retrouve ses racines monsoises

Michel Butor est probablement le Monsois le plus connu de tous les temps.

Il est né, le 14 septembre 1926, au 139 de la rue de Roubaix devenue, au fil du temps, rue du Général de Gaulle. Sollicité aux quatre coins de la planète, pour des conférences, des rencontres… des hommages,  l’écrivain voyage une bonne partie de l’année. Pourtant, ce globe-trotter impénitent n’était jamais revenu, jusqu’à l’an dernier, sur son lieu de naissance. Au mois de mars 2011, il avait pu visiter sa maison natale. En mai 2012, l’exposition photographique de son ami Maxime Godard («En compagnie de Michel Butor »), lui a fourni un bon prétexte pour revenir à Mons. Ainsi a-t-on pu recueillir ses impressions sur sa première visite et ce que représente la commune, pour lui.

Michel Butor
Michel Butor

Est-ce que la visite de votre maison natale à ravivé vos souvenirs ?

Je n’ai pratiquement pas de souvenirs de mon enfance.  Mons-en-Baroeul, pour moi, c’est une enfance oubliée. Je l’ai quittée lorsque  j’avais 3 ans. Je devrais avoir des souvenirs plus précis que ceux que j’ai. Quand je suis revenu dans cette maison, l’an dernier,  je me suis imaginé marchant à quatre pattes sur ce carrelage mais ce n’était pas de vrais des souvenirs. Il y a quelque chose qui s’est recouvert. Qu’est-ce qui fait que j’ai aussi peu de souvenirs de ce temps-là ? Il y a toutes sortes de choses qui sont venues par-dessus : la vie parisienne, la guerre… peut-être, qu’un jour, tout d’un coup, une image me reviendra

Vous aviez totalement oublié Mons ?

Le nom de Mons-en-Baroeul a toujours été très important pour moi. A à chaque fois que j’avais à remplir des papiers, je devais donner mon lieu de naissance. Comme Mons-en-Baroeul a une orthographe tout à fait particulière, les employés de mairie avaient beaucoup de difficultés avec ce « o » dans l’ « e »»…  « u, l». C’est un groupe qui, dans la langue française correspond à un certain nombre de mots très importants. Surtout le mot « cœur » ! C’est magnifique ! Mon cœur y est attaché de toute façon ! Il doit quelque chose à Mons-en-Baroeul et à sa lumière. C’est quelque chose qui m’avait frappé lorsque j’étais  revenu dans le Nord – sans jamais  revenir à Mons –,  la lumière des rues. C’était pour moi la lumière normale. Tout le reste, était un peu exotique, même Paris. Pourtant j’ai passé toute mon enfance et ma jeunesse à Paris. Mon éducation est parisienne. Il y a une espèce d’horizon, ici, de degré zéro à partir de quoi tout le reste se mesure.

Est-ce que Mons-en-Baroeul vous appartient un peu plus désormais ? Est-ce que votre maison natale fait partie de votre imaginaire ?

Elle fait partie de mon imaginaire ! Tout à fait ! Et puis, j’ai cette aquarelle qui m’a été donnée l’année dernière et qui est dans ma chambre. C’est une espèce de mémento de cette maison. Vous voyez, ce lieu de naissance, sur lequel j’avais écrit tant de fois, s’est rempli. Avant, c’était quelque chose de tout à fait vague et lointain, un peu imaginaire. C’est devenu quelque chose de concret… un peu la différence qu’il y a entre le noir et blanc et la couleur, un dessin très vague et un lieu habité, avec sa sonorité et ses  mouvements. J’ai reconstruit un morceau de mon passé. C’est une sorte d’accroche… un clou sur le mur. J’ai pu accrocher quelque chose à ce mur.

Propos recueillis par Alain CADET (membre des Amis monsois de Michel Butor)

Pétrification

De retour au pays natal
Pour quelques heures seulement
Le voyageur compte les briques
Du mur des années révolues…

Michel Butor

De Mons a Wazemmes : il était une fois le gaz de ville. (II/II)

Le réseau de gaz urbain, compte tenu de la situation excentrée de la commune, est arrivé très tôt. À la fin du XIXe siècle, la plupart des maisons des rues principales et les belles demeures étaient raccordées. Le gaz de ville évoque une époque révolue. Au début du XXe siècle, c’était pourtant le symbole de la modernité et du confort.

Le Petit château blanc (une des belles demeures de la commune) avec son réverbère
Le Petit château blanc (une des belles demeures de la commune) avec son réverbère

 En ce temps-là, la commune est un bourg rural. Elle est proche de Lille, mais préservée de toute pollution. Beaucoup de riches familles y font construire de luxueuses résidences… parfois des châteaux.  En 1882, la commune de Mons-en-Baroeul signe une convention avec la Compagnie Continentale du Gaz de Londres. Elle autorise cette dernière à implanter un réseau de canalisations de gaz et à raccorder les habitations. C’est une multinationale puissante. Elle a obtenu la concession exclusive de la plupart des grandes villes européennes : Paris, Lyon, Bruxelles, Vienne et, en 1832, Lille. Dans la métropole, année après année, elle augmente son rayon d’action, annexant, une par une, les communes avoisinantes. La Compagnie construit trois immenses usines à gaz : Saint André, Vauban et Wazemmes. Cette dernière dessert Fives,  le faubourg Saint Maurice et très probablement le réseau communal.

L’usine à gaz de Wazemmes, à la fin du XIXe siècle
L’usine à gaz de Wazemmes, à la fin du XIXe siècle

Tandis que les Monsois  fortunés profitaient d’un cadre bucolique et du confort moderne, à Wazemmes, c’était un autre paysage. Fred Laporte, dans Voyage autour de Lille,1932, note qu’en sortant de l’Hôpital  Général (actuellement lycée Montebello) il voit « les gazomètres de l’Usine à Gaz », et plus loin,  il décrit une usine :« Elle a une superficie est de 18.000 mètres carrés et vingt fours à cornues. La colonne de coke mesure 20 m de hauteur. Les deux usines consomment 60.000 tonnes de charbon qui vient par le canal ». L’auteur emploie le ton du guide touristique. Pour les Wazemmois, c’est une autre chanson. La combustion de la houille provoque en permanence des fumées et des émissions de gaz, nauséabonds et toxiques. Régulièrement, pendant presque un  siècle, quelques riverains idéalistes, s’emploieront  à tenter de faire fermer l’usine… en vain ! L’alimentation en gaz représente un enjeu énorme.

 En 1925, à Mons, on installe le réseau électrique. Le déclin du gaz n’est pas immédiat. La commune est très étendue et les maisons éparpillées. Le raccordement est beaucoup plus onéreux que dans un réseau urbain plus dense. « Avant la guerre, il n’y avait que les riches qui avaient l’électricité », se souvient Pierre Parent. A l’époque, il travaillait chez son père, le premier électricien de Mons. « Les gens voulaient quand même avoir la radio. Elle marchait sur batteries. Je me souviens que mon premier boulot, dans les années 36- 38 consistait à recharger les accus des clients, à remettre de l’acide et à vérifier la corrosion des contacts. Il y avait tout un atelier, au magasin, qui ne faisait que cela». La guerre va donner un coup d’accélérateur à la restructuration urbaine et précipiter la mort du réseau de gaz de ville. Pierre Parent se souvient, qu’après la Libération, il a démonté, à grande échelle, les réseaux de gaz  et installé l’électricité dans les maisons. Pourtant, il faudra attendre 1962 pour que le réseau électrique atteigne la totalité des rues de la ville.

 

 

 

Pierre, qui est né avant la guerre, a connu l’allumeur de réverbères (I/II)

Le réseau de gaz urbain, compte tenu de la situation excentrée de la commune, est arrivé très tôt. À la fin du XIXe siècle la plupart des maisons des rues principales et les belles demeures étaient raccordées. Le gaz de ville évoque une époque révolue mais beaucoup de Monsois s’en souviennent encore.

Le portail de l’église Saint-Pierre en 1906
Le portail de l’église Saint-Pierre en 1906 avec, de chaque côté, 2 becs de gaz

Pierre Parent est né en 1922, rue du Général De Gaulle. Il y habite encore. Il se souvient, comme c’était hier, du système d’éclairage urbain avec ses réverbères répartis, de loin en loin, tout au long de la rue : «J’ai toujours connu ce bec de gaz que l’on peut voir, installé en mitoyenneté, entre ma maison et l’ancien bureau de poste. C’est peut-être pour cela qu’on avait choisi cet endroit ? Ou parce que la navette du tramway I barré qui reliait Lille à Roubaix, s’arrêtait ici ? Je n’en sais rien ! En tout cas, avant la guerre, la nuit, il éclairait la rue ! »

 Le I barré  roulait de jour comme de nuit : « On le voyait arriver de loin avec son phare avant et, une grande lumière à l’arrière», poursuit Pierre. «C’était un  abat-jour, avec 5 lampes de 110 V, en série, à l’intérieur,  parce que la tension du trolley qui alimentait la rame était de 550 V. Il faut avoir été électricien pour savoir des choses comme ça ! Il arrivait que la perche à roulette, qui faisait contact avec le câble électrique, sorte de son logement. A ce moment-là, le wattman le replaçait avec une grande canne et cela produisait d’énormes gerbes d’étincelles ». Ce spectacle des tramways la nuit, à la lumière des réverbères à été évoqué dans un spectacle Son et lumière, donné au Fort. On voyait les gerbes d’étincelles et l’électricien qui vendait des postes radio, tempêter parce que cela produisait d’énormes parasites dans les émissions de Radio Lille. Ce marchand de postes a réellement existé. C’était Lucien Parent, le père de Pierre.

Pierre pose devant le réverbère de son enfance
Pierre pose devant le réverbère de son enfance et montre le geste de l’employé de la compagnie du gaz

 «Il y avait une canalisation de 30 mm qui courait dans toute la ville à la base des façades»  enchaîne l’ancien l’électricien. « Au niveau de chaque lampadaire et de chaque maison, on avait aménagé  un T, au bout duquel remontait le tuyau d’alimentation. On a démonté les tuyaux  extérieurs, mais, dans la plupart des vieilles maisons de la ville, ceux de l’intérieur sont encore là, enfouis dans les murs.   

Le clou du récit de Pierre, c’est l’évocation de l’allumeur de réverbères de son enfance. L’employé de la Compagnie du gaz passait chaque jour, dimanches et fêtes compris, qu’il pleuve ou qu’il neige. «Il arrivait  à l’heure du lever et du coucher du soleil. Il avait une grande perche avec laquelle il actionnait un robinet à bascule muni d’anneaux. Alors, le gaz, enflammé par une veilleuse (qui n’était jamais éteinte) entrait dans le manchon et brûlait avec une belle lumière jaune. Je revois encore la scène comme si j’y étais ».

 Pierre n’a pas oublié le geste de l’allumeur de réverbères. Avec sa gaffe de pêche au gros, il a tenu à montrer le geste antique de l’employé de la Compagnie Continentale. Il a exigé que la scène soit photographiée à la tombée de la nuit parce que c’est ainsi que cela se passait réellement…  dans ce temps-là.

 

 

Véronique habite, depuis huit ans, la maison de Michel Butor.

Véronique Canivet connaît le nom de Michel Butor depuis son adolescence. Diplômée de l’École des Arts Décoratif de Paris, elle a même étudié l’écrivain à l’école. 

Véronique Canivet
Véronique Canivet

«Pour moi, c’était un auteur parmi beaucoup d’autres», se souvient-t-elle. «J’ai encore en mémoire ses écrits sur Delacroix. J’avoue qu’au fil des années, je l’avais un peu oublié. Acheter la maison où il est né n’était pas prémédité. Je ne  l’ai découvert qu’après avoir signé le contrat».

« Nous avons acheté cette maison en un quart d’heure», enchaîne Christophe, le mari. «Quand nous l’avons visitée et nous avons eu immédiatement l’envie de l’habiter. C’était une vraie maison… une maison qui a une âme. Elle était compatible avec notre budget. Il y avait énormément  de travaux : pas de chauffage central, des cloisons biscornues, l’électricité à refaire, les murs et les sols à revoir … mais cela pouvait s’arranger. Il y avait aussi le jardin. À cette époque, l’immeuble de derrière n’était pas construit. On avait une vue magnifique.»

Sans perdre une minute, Christophe et Véronique se rendent à Fives, siège de l’agence : «Nous nous demandions si nous ne pourrions pas faire baisser légèrement le prix en prenant un petit temps de réflexion. La gérante, Mme Truffaut, nous en a aussitôt dissuadé. Quand elle a appris que notre projet était tout simplement d’y faire vivre notre famille elle ne voulait plus d’autre acquéreur. Il y avait un autre acheteur qui était sur les rangs. Cet « investisseur » avait l’intention de découper l’immeuble  en appartements  minuscules. Mme Truffaut était Monsoise. Pour elle, ce projet aurait complètement défiguré la maison. Elle a su être très persuasive. Elle était tellement heureuse de notre décision qu’elle nous a offert  son exemplaire personnel d’un livre d’histoire locale, auquel, pourtant, elle tenait beaucoup, Mons en Baroeul, de la campagne à la ville. Il y avait deux pages sur Michel Butor. Ainsi, nous avons appris que nous venions d’acheter la maison de l’écrivain. »

« Nous ne remercierons jamais assez Mme Truffaut » ajoute Véronique, émue.  Finalement, pendant ce quart d’heure de folie nous avons pris une décision très raisonnable. Nous avons modernisé la maison en essayant de préserver son cachet. Nous l’avons rendue agréable. Nous sommes heureux d’y vivre. Même le voisinage a apprécié.  Dans le jardin, il y a un portique avec une balançoire. La voisine est venue nous dire le plaisir qu’elle avait d’entendre à nouveau, après de si longues années d’interruption, le crissement de la corde qui accompagne le balancement. Cette maison s’est remise à vivre… »

Véronique est un peu nerveuse depuis qu’elle sait qu’elle doit recevoir la visite de l’écrivain. Elle est allée à la bibliothèque. Elle consulte Internet… Véronique exerce un métier original : elle est  marionnettiste : « une marionnettiste de talent » précise son mari. Elle est directrice de la compagnie Babayaga. Beaucoup de ses amis appartiennent aux  milieux artistiques et culturels. Ainsi, pour le 5 mars a-t-elle a invité Didier Philipoteaux, un poète français et Matega une poétesse slovène qui animent la maison de la poésie de Reims. Elle a peur que l’événement ne soit pas à la hauteur de l’attente… que l’écrivain soit déçu… que cela ne soit pas aussi gai qu’elle l’avait imaginé. Mais Véronique qui fonctionne d’abord  au « coup de cœur » se trompe rarement. AC

Michel Butor, les livres objets, la peinture et les peintres

Michel Butor
Michel Butor

En mai 2012, à l’occasion d’une exposition des photographies de son ami, Maxime Godard, Michel Butor est revenu dans sa commune natale, à Mons-en-Baroeul, dans la banlieue de Lille.Sur certaines photos de Maxime, Michel a ajouté un petit poème. Ce n’est pas la première fois. Le photographe et l’écrivain ont publié, ensemble, plusieurs « Livres–objets».

Le texte, imaginée par Michel Butor est écrit à la main puis recopié sur une petite dizaine d’exemplaires. Ces livres-objets, fruit d’une collaboration avec plusieurs dizaines d’artistes, sont représentatifs du travail contemporain de l’écrivain. En 2011, Michel Butor en a réalisé l’inventaire et en a compté 2014 en langue française.

Voici comment l’écrivain explique ce travail particulier:

« Qu’est-ce que j’écris aujourd’hui ? Essentiellement des poèmes et des petits livres en collaboration avec des artistes ! Vous savez, je suis un écrivain très âgé. J’ai beaucoup écrit et beaucoup publié au cours de ma vie. D’ailleurs on peut même trouver en librairie une édition de «mes œuvres complètes ». Le terme n’est pas complètement exact… tant que je vis, j’écris encore des choses.  Malgré tout, pour ce qui est de mon œuvre, je considère que désormais, « c’est fait ! ». Je serais désormais incapable d’écrire un roman ou un essai. Pour cela, il faut pouvoir ramasser énormément d’énergie… même les préfaces, je n’en écris plus guère.

Michel Butor et PicassoCe que j’écris maintenant c’est une sorte de coda de mon œuvre : des textes en liberté ! Ce sont souvent mes amis les peintres qui me sollicitent et me forcent à écrire. Ils conçoivent des livres à partir de leurs images et me demandent d’y ajouter un texte. En général ça marche ! D’autres, parfois, ne sont pas très contents. Pour ce qui est du livre sur Dirk Bouts, dont on parle aujourd’hui, il ne sait pas ce que j’ai écrit sur lui et ne se plaint pas! Ce travail me plaît. Il me permet de rester jeune. Voilà comment ça se passe, en général. L’artiste m’envoie sept exemplaires de son livre contenant ses images. Pas plus ! Comme je recopie chaque exemplaire à la main, écrire en plus grand nombre serait trop fastidieux ! Chez moi, il y a plusieurs piles de projets en attente. Il se produit, dans mon bureau, comme un embouteillage. Il ne faut pas être trop pressé. Il faut que cela mature dans ma tête. Un jour, l’idée me vient et je me dis, tiens, je vais pouvoir écrire tel ou tel livre. Je n’ai pas d’idée précise sur le texte avant d’avoir vu le livre. Je ne me presse pas. J’écris mon texte à feu doux. Son écriture doit être aussi une forme de découverte pour moi.

Il reste des endroits qui sont libres sur la page. Ils peuvent être très limités – juste  sous l’image –  ou, au contraire, avec des pages entières complètement vierges. Le format compte beaucoup aussi ! Quand c’est un format à l’italienne, je fais souvent des phrases très longues et très compliquées. Si le format est étroit, le mieux c’est d’écrire des vers. J’écris généralement des octosyllabes : c’est quelque chose de très facile et qui semble avoir été créé pour moi ! Je peux évoquer les images de la page ou au contraire m’en écarter. Parfois je mets de la couleur. J’utilise des encres de couleurs différentes particulièrement lorsque les images en noir et blanc. La couleur du texte retentit sur l’image noir et blanc de l’artiste. Elle est aussi choisie en fonction de ce que j’écris.

Séance de dédicace

Ces petits livres sont très différents des essais que j’écrivais, jadis, sur la peinture. Quand on écrit, sur un peintre ou sur un tableau, il y a l’œuvre et la culture du peintre. Il appartient à son époque et s’explique par son environnement. Il y a aussi  tout ce qu’on a pu dire, au cours des siècles, sur sa peinture. Enfin, il y a un point de vue contemporain qu’on peut et doit avoir à propos d’un tableau d’un siècle passé. C’est le cas lorsque j’ai écrit  sur Delacroix. L’œuvre est monumentale. Il existe beaucoup de textes de textes différents, écrits au cours des siècles. Ils ont alimenté ma réflexion et nourri mon propre texte.

Lorsque j’entame un Livre-objet, je commence par faire un brouillon sur une feuille de papier. Puis et puis je le recopie directement dans le premier livre. Il faut noter qu’aucun des sept livres n’est jamais totalement identique à un autre. Comme j’écris à la main, chaque exemplaire est le brouillon du précédent. Je peux changer la disposition et même le texte. Il me vient des idées nouvelles. Je perfectionne le texte d’origine au cours de mes recopie successives. Du coup chaque livre est un objet unique. Souvent, le peintre procède de la même façon : il y a des différences d’un livre à l’autre, dans ses images dessinées à la main.

Je ne vends pas ces livres, mais l’artiste le fait le plus souvent…  parfois à un prix raisonnable, parfois très cher ! Il peut arriver que certains livres soient reproduits en fac-similé par un éditeur. C’est intéressant parce que, dans ce cas, on peut en diffuser un assez grand nombre.

J’ai toujours aimé la peinture et les peintres. Ce n’est pas du tout un hasard si j’écris avec eux. J’aime leur façon de vivre. Ils ont choisi un mode de vie particulier. Ils vivent dans des ateliers (enfin pour ceux qui ont réussi… J’en ai aussi connu beaucoup qui tentaient de peindre dans une chambre de bonne.) L’atelier, c’est un lieu de vie éclairé et  spacieux, c’est un lieu de liberté. C’est un endroit où le désordre fait partie de la création. Le peintre crée une œuvre destinée à être entourée d’un beau cadre et à être exposée sur le mur lisse d’un musée. Mais dans sa matrice, posée dans un coin d’atelier, elle exprime quelque chose de différent. Voir peindre est un spectacle. On voit l’œuvre naître et grandir. Le travail du peintre en action est un bonheur. »

Retour vers la maison natale

Le 139 rue du Général de Gaulle où naquit Michel Butor
Le 139 rue du Général de Gaulle où naquit Michel Butor

« Je serais incapable de rédiger moi-même mon autobiographie. Je crois que je commencerais par «  je suis né le 14 septembre 1926 à Mons en Baroeul ».  Je m’arrêterais assez vite car ce n’est pas ma façon d’être avec moi-même ». C’est ainsi que Michel Butor dans « Curriculum Vitae » commence sa propre histoire. Il la débute toujours ainsi… à quelques mots près. Quel sentiment nourrit-il pour ce lieu dont il évoque « la lumière » dans son poème « Biographie pressée » ? «Je ne l’ai jamais vu évoquer sans émotion et… érudition sa ville de naissance », écrit Raphaël Monticelli, l’un des meilleurs amis de l’écrivain. «   Je l’ai même entendu un jour tenir toute une partie de conférence, dans une université, sur le nom de Mons en Barœul, insistant sur la rareté de la forme « œu », dissertant sur le nom à travers l’histoire, nous remontant au moyen âge… Une légende…»

Au risque de paraître irrévérencieux, nous commencerons notre récit un tout petit peu avant : le 2 décembre 1924 jour de la naissance Geneviève, la sœur aînée de Michel. Le certificat de baptême précise qu’elle est née, 139 rue de Roubaix. Deux ans plus tard, lorsque Michel, Marie, François paraît, la rue a changé de nom. Elle se nomme à présent Daubresse Mauviez. Le 139 est le domicile du père de l’écrivain : Xavier Marie Joseph Butor, inspecteur de la Compagnie de chemin de fer du Nord, ainsi que l’indique  le certificat de naissance conservé à la mairie.

Le 139 – désormais rue du Général De Gaulle – a connu bien des vicissitudes. Siège de la Kommandantur pendant la guerre, il devient ensuite le commissariat de la ville avant de retrouver son usage privé. Jusqu’à une date récente, on pouvait encore y observer des cloisons matérialisant les bureaux des policiers. A 540 km à vol d’oiseau, dans son petit village de Lucinges, près de la frontière suisse, l’écrivain a-t-il encore une pensée pour cette maison qui l’a vu naître où l’a-t-il abandonnée définitivement à son triste sort ? Un élément de réponse nous est fourni le 25 avril 2000 par le quotidien La Voix du Nord à qui Michel Butor déclare : «Avant la guerre, je suis retourné voir cette petite maison, à l’organisation typiquement nordiste. Le petit Parisien que j’étais avait été frappé par l’enfilade des pièces et une salle à manger sans aucune fenêtre. J’ai deux vieilles sœurs. Je vais leur demander l’adresse. J’aimerais revoir cette maison où je suis né. Je veux boucler la boucle. »

Le 5 mars 2011, Michel Butor, bouclera enfin cette longue boucle de 84 ans avant de continuer à «courir le monde… même si c’est plus lentement » comme il l’écrit lui-même.  AC

Autobiographie pressée (extraits)

…le dallage d’un corridor…

Lumière de Mons-en-Baroeul

le dallage d’un corridor

j’aimais jouer au cuisinier

notre installation à Paris

dans la rue du Cherche-midi

……

Je désire courir le monde

encore pendant quelque temps

même si c’est plus lentement

si je me sens de l’autre siècle

je suis curieux de celui-ci

Michel Butor

De Mons à Richmond : morceaux de vie de Patrick Ramskindt

Patrick Ramskindt, hormis une parenthèse, à Cannes, sur la Côte d’Azur, a toujours habité la commune.

Patrick Ramskindt
Patrick Ramskindt

Actuellement, on le trouve dans le nouveau Mons, chez sa mère malade, dont il s’occupe désormais. Il a l’amour des chats. Il y en a quatre à la maison et Patrick a installé plusieurs niches dans le jardin. Les félins de passage peuvent venir se nourrir et s’abriter des intempéries. Patrick a longtemps exercé le métier de peintre en bâtiment tout en cultivant une passion pour la photographie. « J’ai commencé tout gamin », se souvient-il, « mon premier appareil photo a été celui de Pif-gadget. Je suis passé au Rollei, puis au Zénith. Depuis une vingtaine d’années, fidèle au Canon, j’en ai usé plusieurs exemplaires ». Patrick envisageait une reconversion professionnelle et était sur le point de s’établir, à plein temps, comme photographe. Il avait engagé des démarches pour suivre une formation quand, en 2009, un accident sérieux est venu briser ses rêves. «J’étais en train de faire un reportage », témoigne-t-il, «quand je me suis aperçu que je j’avais oublié comment on fait pour prendre une photo. Je ne savais plus rien de ce qu’il fallait faire.». Son médecin le dirige vers l’hôpital Salengro, en neurologie. Le diagnostic tombe bientôt, « il s’agit d’un AVC et, malheureusement, ce n’est pas le premier» lui dira-t-on. « C’est à cause de la clope tout ça », commente Patrick. « J’ai fumé plus de deux paquets par jour pendant plus de 30 ans.».

Patrick Ramskindt et son chat
Patrick Ramskindt et son chat

Patrick se rend compte, très vite que, depuis son accident, les choses sont devenues différentes. Il éprouve des difficultés en lecture, en écriture, pour l’attention et la mémoire. Il travaille désormais avec un orthophoniste. Malgré tout, il se débrouille avec Internet. Ancien fan d’Elvis Presley, il a beaucoup surfé sur les sites américains. L’idole descendait d’une famille de confédérés américains. C’est ainsi qu’il a fait la connaissance de Tripp, un citoyen de  Richmond (Virginie), dont les aïeux ont écrit quelques  pages de l’histoire de la guerre de sécession.   Les deux compères ne parlent pas un traitre mot de leurs langues respectives, mais communiquent à l’aide d’un traducteur automatique. Tripp est un spécialiste du Blue Grass et du Hillbilly, deux styles de musique que le français apprécie aussi beaucoup. L’an dernier, Patrick a franchi le pas et s’est rendu à Richmond. Cette année il y retourne. Tripp  doit l’emmener visiter Appotomax, un petit village où s’est déroulé une des grandes batailles de la guerre de sécession. Le 3 juin, il sera de retour à Richmond où, comme chaque année, on célèbrera la naissance de  Jefferson Finis Davis, le chef des confédérés. Patrick prendra des photos de la ville et de la cérémonie qui alimenteront les sites internet de ses amis américains. Enfin, il reviendra à Mons pour poursuivre d’autres rêves.