La bataille de Lille, mai – juin 1940, l’Effet Papillon

La bataille de Lille ne fut une victoire, ni pour la France, ni pour l’Angleterre. Après six jours de combats et de violents bombardements, entre le 25 et 31 mai 1940, la ville tombe dans la main allemande. Mais, cette résistance acharnée ne fut pas sans effet sur la suite de la guerre.

La bataille de Lille, mai – juin 1940, l’Effet Papillon

À la mémoire de mon père, Maurice Cadet, qui fut l’un des rares survivants de son régiment lors de la bataille de Sedan, en mai 1940.

La bataille de Lille (mai – juin 1940), une défaite française de plus est, pendant des décennies, totalement tombée dans l’oubli. En 2017, la sortie du film « Dunkerque » de Christophe Nolan va donner un nouveau coup de projecteur sur cette période du début de la seconde Guerre mondiale. Il est probable que la résistance acharnée de la ville a joué un rôle dans le succès de l’opération Dynamo. Pendant six jours, la Poche de Lille a immobilisé 800 chars et plus de 110 000 hommes des forces allemandes. En même temps, à Dunkerque, l’Angleterre évacuait vers la Grande-Bretagne une grande partie de son armée et un morceau de l’armée française.

« Les Allemands […] venaient de commettre une bêtise suicidaire. La Grande-Bretagne disposait de la flotte la plus puissante du monde et la France de la meilleure armée du monde […]. Cela se terminerait très vite, sans doute d’ici Noël, et sans poser trop de problèmes. » Patrick Turnbull, 1er septembre 1939

« La Meuse, ça ne m’intéresse pas. » Maurice GamelinGénéral commandant l’Armée française, mars 1940

 Pour ma division, c’est un triomphe. Tout va bien. Dinant, Philippeville, la percée de la ligne Maginot, une avance à travers la France de soixante-cinq kilomètres en une nuit, jusqu’au Cateau, puis Cambrai et Arras : toujours loin en avant de tout le monde. » Erwin Rommel, lettre à sa femme, 23 mai 1940.

« Les 28, 29,30 et 31 mai 1940, par le sacrifice de ces derniers éléments, il arrêtait par des combats de rue, à Loos-les-Lille, la progression allemande jusqu’à ce qu’il fût réduit à quelques officiers et une poignée de travailleurs privés de munitions », extrait de la citation à l’ordre de l’armée, décernée au 2e Régiment de tirailleurs marocains.

En mai 1940, l’armée allemande déferle sur la France à travers la Belgique. L’Allemagne vient de se doter d’une panoplie d’armements récents : des chars, des avions et une artillerie à la pointe du progrès. Le plan d’invasion est soigneusement préparé et coordonné. La philosophie de l’attaque, c’est celle de la « Blitzkrieg » (guerre éclair). L’armée du Reich balaie tout sur son passage, gagnant des dizaines de kilomètres en quelques heures. Au bout de treize jours, elle a atteint la mer. À l’arrière du front comme un navire abandonné au milieu de la tempête, Lille est encerclée. La « Bataille de Lille » est une sorte de bis repetita du précédent siège de la ville, en octobre 1914. Le rapport de force entre les troupes assiégeantes et les forces assiégées est très disproportionné. La situation ne permet pas d’envisager l’intervention d’une armée de secours, susceptible de désencercler la ville. La bataille commence le 25 mai. Pendant qu’il en est encore temps, un certain nombre d’unités françaises et britanniques quittent la capitale des Flandres pour rejoindre les secteurs où, organiser le combat est encore possible… ou bien pour rejoindre Dunkerque, porte de secours vers la Grande-Bretagne. Tous les ponts d’accès à la ville sont détruits par le Génie britannique à l’exception de celui de Canteleu, qui mène au littoral. Le 28 mai, Lille est totalement encerclée par l’armée allemande forte de sept à dix divisions.

Fin mai 1940, Lille est encerclée par les troupes allemandes

Les troupes hitlériennes, commandées par le général Wäger sont fortes de 110 000 hommes et 800 chars. À l’intérieur des murs, moins de 40 000 hommes sous les ordres du général Molinié. Il établit son quartier général à Haubourdin. Il peut disposer des 2 e et 5e divisions nord-africaines, des 1 e et 15e divisions d’infanterie motorisée et de la 1 e division marocaine, sous les ordres généraux Dame, Mesny, Jenoudet, Juin et Mellier.

L’encerclement de Lille, d’après La Bataille de Lille, Ed. Yssec

Cette bataille de la « Poche de Lille » commencée le 25 mai connaîtra son point culminant entre le 28 et le 31 mai. Ce seront six jours de combats féroces. Malgré des pertes importantes (environ 1800 morts parmi les troupes françaises), les bombardements incessants de l’artillerie et de l’aviation, les assaillants n’avancent guère et perdent parfois leur sang-froid. Dans la région d’Haubourdin, où les troupes allemandes piétinent, des éléments de l’armée d’Hitler massacrent la population civile. Le 31, il n’y a plus de balles pour les fusils et les mitrailleuses. Après avoir négocié sa reddition, dans l’après-midi, le général Molinié lance l’ordre d’arrêter les combats. C’est l’occasion de scènes terribles, indignes d’une armée d’un pays civilisé. Du côté d’Haubourdin, des groupes de soldats nazis, exécutent un grand nombre de prisonniers désarmés, noirs ou nord-africains. « J’ai vu des Allemands fusiller sur place les Sénégalais », témoignera après la guerre, le sergent Ennergis, tirailleur marocain, fait prisonnier à Lille mais qui survivra. « Beaucoup de mes camarades marocains l’ont été aussi », ajoute-t-il.

Prisonniers français, 1er juin 1940

À l’inverse, le général Kurt Wäger, un officier élevé dans les valeurs militaires traditionnelles, est sensible à la bravoure des défenseurs de Lille. Il a été engagé dans la guerre précédente et pour lui, l’honneur militaire a un sens. C’est ce qu’exprime, à sa manière, un site historique britannique : « Not every German was a pig, not even during WWII ». Je vous laisse traduire, si vous le souhaitez ! Le 1er juin 1940, on assiste à une curieuse cérémonie dans la tradition de l’honneur militaire, qui fait partie des termes de la négociation de la reddition entre Molinié et Wäger. Sur la grand-place de Lille, l’armée allemande « rend les honneurs » aux vaincus. On n’avait plus vu une telle scène depuis la reddition du fort de Vaux, le 7 juin 1916.

Sur la Grand-Place de Lille, 4000 prisonniers français, en armes, défilent devant les troupes allemandes et les généraux des deux armées.

Tandis que le général Wäger, se tient au pied de l’hôtel Bellevue accompagné du général Molinié, commandant la place de Lille et des généraux Mellier, Dame et Jenoudet, 4000 prisonniers français – et une poignée d’anglais –,en armes, défilent au pas, au son d’un orchestre militaire allemand. Puis, s’engageant dans la rue Faidherbe, ils atteignent la gare devant laquelle ils déposent leurs armes. Ils n’en auront plus besoin avant longtemps. Un train va les conduire en Allemagne, vers quatre longues années de captivité. « Lille fut le pré carré de l’honneur », commentera plus tard le général Alphonse Juin, qui commandait la 15e division d’infanterie motorisée… celle qui a défendu l’entrée de la ville, au faubourg des Postes

Le général Wäger sur la Grand-Place.

 Cette fantaisie ne fut pas du tout du goût du Führer, Adolf Hitler. Dès le lendemain, il limoge Wäger, coupable, selon lui, d’avoir perdu une journée complète dans des cérémonies militaires d’un autre âge au lieu de se porter vers Dunkerque. Adolf, dans ce dossier, était plutôt de mauvaise foi. C’était surtout l’occasion de se débarrasser d’un officier formé selon le modèle de la Wehrmacht, différent de celui de la Waffen-SS, le seul qui trouvait grâce à ses yeux. Hitler aurait pu également s’en prendre à lui-même, lui qui, le 24 mai, au nom d’une réorganisation tactique, donna l’ordre au général von Rundstedt, d’arrêter la progression de ses chars pour éviter une éventuelle tentative d’encerclement. En cette circonstance, Hitler était aussi un officier – ou un sous-officier – de la guerre précédente. Cette pause tactique était une mesure de prudence, amplement justifiée à ses yeux. Pour lui, rembarquer l’armée anglaise à Dunkerque était logistiquement infaisable. Lui, qui avait côtoyé Neuville Chamberlain avec qui il avait négocié les accords de Munich, avait une piètre opinion des dirigeants anglais et de leurs généraux. Selon lui, Dunkerque tomberait à son heure, comme un « fruit mûr ».

La plage de Dunkerque pendant l’opération Dynamo

Mais le 10 mai, Wilson Churchill avait remplacé Chamberlain comme premier ministre. L’arrivée du vieux fauve avait redonné du poil de la bête au lion britannique. L’évacuation de l’armée, à Dunkerque, au moyen de tout ce qui flottait en France et en Angleterre était une idée très hardie, pour ne pas dire saugrenue. Seul un esprit anglais pouvait imaginer réussir à rapatrier une armée, en utilisant pour une très grande partie une flottille de bateaux de pêche et de navires de plaisance, mais ce fut une réussite incontestable. Pour défendre la « poche » de Dunkerque, 18 000 soldats anglais et français y laisseront leur vie, mais l’opération « Dynamo » permettra de rapatrier en Angleterre, 338 226 combattants dont 139 997 Français.  Hitler n’avait peut-être pas totalement tort en regrettant le temps perdu à remporter la Bataille de Lille » et Wilson Churchill a fini par partager son avis. Dans « La Seconde Guerre Mondiale », 1949, il développe une analyse d’expert : « Ces français, vaillamment commandés par le général Molinié, pendant six jours qui se révélèrent cruciaux, continrent sept divisions allemandes qui, sans cela, auraient pu joindre leurs forces à l’attaque du périmètre de Dunkerque. Ce fut une magnifique contribution pour permettre au plus grand nombre de nos camarades du corps expéditionnaire britannique de pouvoir s’échapper. »

L’évacuation de Dunkerque, selon un journal britannique.

Les défenseurs de Lille avaient-il à l’esprit ces préoccupations stratégiques de long terme ? Probablement pas ! Peut-être pensaient-t-ils que leur sacrifice permettrait aux éléments de l’armée franco-britannique qui gardaient encore une autonomie de mouvement de se réorganiser pour résister ? Peut-être avaient-ils juste décidé de combattre dans l’honneur ? Winston Churchill, lui-même, en mai 1940, était entièrement tourné vers l’urgence : sauver l’essentiel de l’armée britannique ! Dans cet instant, nul n’aurait pu prévoir que les États-Unis d’Amérique, pays neutre, traversé par de puissants courants d’extrême-droite allait, quelques mois plus tard, s’engager résolument dans la guerre aux côtés de l’Angleterre et de ses alliés ? Que dire de la Russie, qui à cette date, livrait du pétrole à l’Allemagne pour alimenter les chars d’Hitler ? Staline ne semblait pas se douter que ce serait une commodité pour qu’il puisse être envahi lui-même, à son tour, en 1941 ! Au moment on croyait l’URSS perdue, elle allait, dans un sursaut extraordinaire, stopper l’armée nazie, puis reconquérir son territoire et détruire le potentiel militaire de l’Allemagne ! Les quatre ans de cette terrible guerre ont été une suite d’événements, en apparence disjoints, mais dont la résultante a décidé de l’issue du conflit. La Bataille de Lille fut un petit caillou dans la chaussure de l’Allemagne qui, pendant une semaine entière, a dû retarder sa marche vers l’Ouest. Sans Lille, l’opération Dynamo aurait peut-être été un échec ? Et sans la réussite de, Dynamo le débarquement en Normandie n’aurait peut-être pas eu lieu ? Comme on ne peut pas « réécrire l’Histoire », on n’en aura jamais l’absolue certitude mais c’est quand même une vraie possibilité. Lille : L’Effet papillon ?

Pour aller plus loin : La Bataille de Lille, 1940, Yves Buffetaut, Éditions Yssec, 2017

Une histoire ordinaire, en marge de l’Histoire

Maurice Cadet et l’un de ses camarades, quelques mois avant Sedan.

Mon père, Maurice Cadet est décédé en 1988, à l’âge de 70 ans. Il a été tué par un chauffard dans un « accident » de la circulation. Le jour de son enterrement, dans le petit cimetière de Cormeilles (60120), un ancien tumulus romain, battu par le vent, il y avait beaucoup de monde. Deux de ses camarades, survivants comme lui de la bataille de Sedan, avaient fait le voyage. Ils étaient venus de très loin pour assister à la cérémonie. Ils étaient en larmes. L’un d’eux – il s’appelait Rousselle, cela ne s’invente pas – m’a confié : « Quand je me souviens de tous nos camarades, morts en seulement quelques jours, quand je pense à tout ce qu’il a traversé, sans la moindre blessure, sans même une égratignure… me dire qu’il s’est fait tuer aussi bêtement, cela me met en colère ! » Ce fut une très simple, mais très belle oraison funèbre.

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Alain Cadet, journaliste
Il a débuté dans la vie professionnelle comme enseignant. Après avoir coché la case du métier de photographe, il s’est orienté vers la réalisation de films documentaires, activité qui a rempli l’essentiel de sa carrière. Arrivé à la retraite, il a fait quelques films… mais pas beaucoup ! Les producteurs craignent toujours que, passé 60 ans, le réalisateur ait la mauvaise idée de leur faire un infarctus, ce qui leur ferait perdre beaucoup d’argent ! La suite a montré qu’ils se sont peut-être montrés un peu trop frileux, mais cela fait partie du passé. C’est ainsi que l’ancien réalisateur – un peu photographe, sur les bords – s’est mis à collaborer avec différents journaux. Il a aussi écrit des livres sur la guerre de 1914 – 1918 où l’image a une place importante. C’est ainsi que dans ce blog, on trouvera beaucoup d’articles sur des peintres ou des photographes anciens ou contemporains, des textes relatifs aux deux guerres, mais aussi des articles opportunistes sur différents événements. Comme les moyens du bord sont très limités, cela a obligé l’auteur à se remettre à la photographie – sa passion de jeunesse – pour illustrer ses textes. Il ne s’en plaint pas !
Publications: 140

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