Michel Butor : quand l’écrivain retrouve ses racines monsoises

Michel Butor est probablement le Monsois le plus connu de tous les temps.

Il est né, le 14 septembre 1926, au 139 de la rue de Roubaix devenue, au fil du temps, rue du Général de Gaulle. Sollicité aux quatre coins de la planète, pour des conférences, des rencontres… des hommages,  l’écrivain voyage une bonne partie de l’année. Pourtant, ce globe-trotter impénitent n’était jamais revenu, jusqu’à l’an dernier, sur son lieu de naissance. Au mois de mars 2011, il avait pu visiter sa maison natale. En mai 2012, l’exposition photographique de son ami Maxime Godard («En compagnie de Michel Butor »), lui a fourni un bon prétexte pour revenir à Mons. Ainsi a-t-on pu recueillir ses impressions sur sa première visite et ce que représente la commune, pour lui.

Michel Butor
Michel Butor

Est-ce que la visite de votre maison natale à ravivé vos souvenirs ?

Je n’ai pratiquement pas de souvenirs de mon enfance.  Mons-en-Baroeul, pour moi, c’est une enfance oubliée. Je l’ai quittée lorsque  j’avais 3 ans. Je devrais avoir des souvenirs plus précis que ceux que j’ai. Quand je suis revenu dans cette maison, l’an dernier,  je me suis imaginé marchant à quatre pattes sur ce carrelage mais ce n’était pas de vrais des souvenirs. Il y a quelque chose qui s’est recouvert. Qu’est-ce qui fait que j’ai aussi peu de souvenirs de ce temps-là ? Il y a toutes sortes de choses qui sont venues par-dessus : la vie parisienne, la guerre… peut-être, qu’un jour, tout d’un coup, une image me reviendra

Vous aviez totalement oublié Mons ?

Le nom de Mons-en-Baroeul a toujours été très important pour moi. A à chaque fois que j’avais à remplir des papiers, je devais donner mon lieu de naissance. Comme Mons-en-Baroeul a une orthographe tout à fait particulière, les employés de mairie avaient beaucoup de difficultés avec ce « o » dans l’ « e »»…  « u, l». C’est un groupe qui, dans la langue française correspond à un certain nombre de mots très importants. Surtout le mot « cœur » ! C’est magnifique ! Mon cœur y est attaché de toute façon ! Il doit quelque chose à Mons-en-Baroeul et à sa lumière. C’est quelque chose qui m’avait frappé lorsque j’étais  revenu dans le Nord – sans jamais  revenir à Mons –,  la lumière des rues. C’était pour moi la lumière normale. Tout le reste, était un peu exotique, même Paris. Pourtant j’ai passé toute mon enfance et ma jeunesse à Paris. Mon éducation est parisienne. Il y a une espèce d’horizon, ici, de degré zéro à partir de quoi tout le reste se mesure.

Est-ce que Mons-en-Baroeul vous appartient un peu plus désormais ? Est-ce que votre maison natale fait partie de votre imaginaire ?

Elle fait partie de mon imaginaire ! Tout à fait ! Et puis, j’ai cette aquarelle qui m’a été donnée l’année dernière et qui est dans ma chambre. C’est une espèce de mémento de cette maison. Vous voyez, ce lieu de naissance, sur lequel j’avais écrit tant de fois, s’est rempli. Avant, c’était quelque chose de tout à fait vague et lointain, un peu imaginaire. C’est devenu quelque chose de concret… un peu la différence qu’il y a entre le noir et blanc et la couleur, un dessin très vague et un lieu habité, avec sa sonorité et ses  mouvements. J’ai reconstruit un morceau de mon passé. C’est une sorte d’accroche… un clou sur le mur. J’ai pu accrocher quelque chose à ce mur.

Propos recueillis par Alain CADET (membre des Amis monsois de Michel Butor)

Pétrification

De retour au pays natal
Pour quelques heures seulement
Le voyageur compte les briques
Du mur des années révolues…

Michel Butor

Véronique habite, depuis huit ans, la maison de Michel Butor.

Véronique Canivet connaît le nom de Michel Butor depuis son adolescence. Diplômée de l’École des Arts Décoratif de Paris, elle a même étudié l’écrivain à l’école. 

Véronique Canivet
Véronique Canivet

«Pour moi, c’était un auteur parmi beaucoup d’autres», se souvient-t-elle. «J’ai encore en mémoire ses écrits sur Delacroix. J’avoue qu’au fil des années, je l’avais un peu oublié. Acheter la maison où il est né n’était pas prémédité. Je ne  l’ai découvert qu’après avoir signé le contrat».

« Nous avons acheté cette maison en un quart d’heure», enchaîne Christophe, le mari. «Quand nous l’avons visitée et nous avons eu immédiatement l’envie de l’habiter. C’était une vraie maison… une maison qui a une âme. Elle était compatible avec notre budget. Il y avait énormément  de travaux : pas de chauffage central, des cloisons biscornues, l’électricité à refaire, les murs et les sols à revoir … mais cela pouvait s’arranger. Il y avait aussi le jardin. À cette époque, l’immeuble de derrière n’était pas construit. On avait une vue magnifique.»

Sans perdre une minute, Christophe et Véronique se rendent à Fives, siège de l’agence : «Nous nous demandions si nous ne pourrions pas faire baisser légèrement le prix en prenant un petit temps de réflexion. La gérante, Mme Truffaut, nous en a aussitôt dissuadé. Quand elle a appris que notre projet était tout simplement d’y faire vivre notre famille elle ne voulait plus d’autre acquéreur. Il y avait un autre acheteur qui était sur les rangs. Cet « investisseur » avait l’intention de découper l’immeuble  en appartements  minuscules. Mme Truffaut était Monsoise. Pour elle, ce projet aurait complètement défiguré la maison. Elle a su être très persuasive. Elle était tellement heureuse de notre décision qu’elle nous a offert  son exemplaire personnel d’un livre d’histoire locale, auquel, pourtant, elle tenait beaucoup, Mons en Baroeul, de la campagne à la ville. Il y avait deux pages sur Michel Butor. Ainsi, nous avons appris que nous venions d’acheter la maison de l’écrivain. »

« Nous ne remercierons jamais assez Mme Truffaut » ajoute Véronique, émue.  Finalement, pendant ce quart d’heure de folie nous avons pris une décision très raisonnable. Nous avons modernisé la maison en essayant de préserver son cachet. Nous l’avons rendue agréable. Nous sommes heureux d’y vivre. Même le voisinage a apprécié.  Dans le jardin, il y a un portique avec une balançoire. La voisine est venue nous dire le plaisir qu’elle avait d’entendre à nouveau, après de si longues années d’interruption, le crissement de la corde qui accompagne le balancement. Cette maison s’est remise à vivre… »

Véronique est un peu nerveuse depuis qu’elle sait qu’elle doit recevoir la visite de l’écrivain. Elle est allée à la bibliothèque. Elle consulte Internet… Véronique exerce un métier original : elle est  marionnettiste : « une marionnettiste de talent » précise son mari. Elle est directrice de la compagnie Babayaga. Beaucoup de ses amis appartiennent aux  milieux artistiques et culturels. Ainsi, pour le 5 mars a-t-elle a invité Didier Philipoteaux, un poète français et Matega une poétesse slovène qui animent la maison de la poésie de Reims. Elle a peur que l’événement ne soit pas à la hauteur de l’attente… que l’écrivain soit déçu… que cela ne soit pas aussi gai qu’elle l’avait imaginé. Mais Véronique qui fonctionne d’abord  au « coup de cœur » se trompe rarement. AC

Michel Butor, les livres objets, la peinture et les peintres

Michel Butor
Michel Butor

En mai 2012, à l’occasion d’une exposition des photographies de son ami, Maxime Godard, Michel Butor est revenu dans sa commune natale, à Mons-en-Baroeul, dans la banlieue de Lille.Sur certaines photos de Maxime, Michel a ajouté un petit poème. Ce n’est pas la première fois. Le photographe et l’écrivain ont publié, ensemble, plusieurs « Livres–objets».

Le texte, imaginée par Michel Butor est écrit à la main puis recopié sur une petite dizaine d’exemplaires. Ces livres-objets, fruit d’une collaboration avec plusieurs dizaines d’artistes, sont représentatifs du travail contemporain de l’écrivain. En 2011, Michel Butor en a réalisé l’inventaire et en a compté 2014 en langue française.

Voici comment l’écrivain explique ce travail particulier:

« Qu’est-ce que j’écris aujourd’hui ? Essentiellement des poèmes et des petits livres en collaboration avec des artistes ! Vous savez, je suis un écrivain très âgé. J’ai beaucoup écrit et beaucoup publié au cours de ma vie. D’ailleurs on peut même trouver en librairie une édition de «mes œuvres complètes ». Le terme n’est pas complètement exact… tant que je vis, j’écris encore des choses.  Malgré tout, pour ce qui est de mon œuvre, je considère que désormais, « c’est fait ! ». Je serais désormais incapable d’écrire un roman ou un essai. Pour cela, il faut pouvoir ramasser énormément d’énergie… même les préfaces, je n’en écris plus guère.

Michel Butor et PicassoCe que j’écris maintenant c’est une sorte de coda de mon œuvre : des textes en liberté ! Ce sont souvent mes amis les peintres qui me sollicitent et me forcent à écrire. Ils conçoivent des livres à partir de leurs images et me demandent d’y ajouter un texte. En général ça marche ! D’autres, parfois, ne sont pas très contents. Pour ce qui est du livre sur Dirk Bouts, dont on parle aujourd’hui, il ne sait pas ce que j’ai écrit sur lui et ne se plaint pas! Ce travail me plaît. Il me permet de rester jeune. Voilà comment ça se passe, en général. L’artiste m’envoie sept exemplaires de son livre contenant ses images. Pas plus ! Comme je recopie chaque exemplaire à la main, écrire en plus grand nombre serait trop fastidieux ! Chez moi, il y a plusieurs piles de projets en attente. Il se produit, dans mon bureau, comme un embouteillage. Il ne faut pas être trop pressé. Il faut que cela mature dans ma tête. Un jour, l’idée me vient et je me dis, tiens, je vais pouvoir écrire tel ou tel livre. Je n’ai pas d’idée précise sur le texte avant d’avoir vu le livre. Je ne me presse pas. J’écris mon texte à feu doux. Son écriture doit être aussi une forme de découverte pour moi.

Il reste des endroits qui sont libres sur la page. Ils peuvent être très limités – juste  sous l’image –  ou, au contraire, avec des pages entières complètement vierges. Le format compte beaucoup aussi ! Quand c’est un format à l’italienne, je fais souvent des phrases très longues et très compliquées. Si le format est étroit, le mieux c’est d’écrire des vers. J’écris généralement des octosyllabes : c’est quelque chose de très facile et qui semble avoir été créé pour moi ! Je peux évoquer les images de la page ou au contraire m’en écarter. Parfois je mets de la couleur. J’utilise des encres de couleurs différentes particulièrement lorsque les images en noir et blanc. La couleur du texte retentit sur l’image noir et blanc de l’artiste. Elle est aussi choisie en fonction de ce que j’écris.

Séance de dédicace

Ces petits livres sont très différents des essais que j’écrivais, jadis, sur la peinture. Quand on écrit, sur un peintre ou sur un tableau, il y a l’œuvre et la culture du peintre. Il appartient à son époque et s’explique par son environnement. Il y a aussi  tout ce qu’on a pu dire, au cours des siècles, sur sa peinture. Enfin, il y a un point de vue contemporain qu’on peut et doit avoir à propos d’un tableau d’un siècle passé. C’est le cas lorsque j’ai écrit  sur Delacroix. L’œuvre est monumentale. Il existe beaucoup de textes de textes différents, écrits au cours des siècles. Ils ont alimenté ma réflexion et nourri mon propre texte.

Lorsque j’entame un Livre-objet, je commence par faire un brouillon sur une feuille de papier. Puis et puis je le recopie directement dans le premier livre. Il faut noter qu’aucun des sept livres n’est jamais totalement identique à un autre. Comme j’écris à la main, chaque exemplaire est le brouillon du précédent. Je peux changer la disposition et même le texte. Il me vient des idées nouvelles. Je perfectionne le texte d’origine au cours de mes recopie successives. Du coup chaque livre est un objet unique. Souvent, le peintre procède de la même façon : il y a des différences d’un livre à l’autre, dans ses images dessinées à la main.

Je ne vends pas ces livres, mais l’artiste le fait le plus souvent…  parfois à un prix raisonnable, parfois très cher ! Il peut arriver que certains livres soient reproduits en fac-similé par un éditeur. C’est intéressant parce que, dans ce cas, on peut en diffuser un assez grand nombre.

J’ai toujours aimé la peinture et les peintres. Ce n’est pas du tout un hasard si j’écris avec eux. J’aime leur façon de vivre. Ils ont choisi un mode de vie particulier. Ils vivent dans des ateliers (enfin pour ceux qui ont réussi… J’en ai aussi connu beaucoup qui tentaient de peindre dans une chambre de bonne.) L’atelier, c’est un lieu de vie éclairé et  spacieux, c’est un lieu de liberté. C’est un endroit où le désordre fait partie de la création. Le peintre crée une œuvre destinée à être entourée d’un beau cadre et à être exposée sur le mur lisse d’un musée. Mais dans sa matrice, posée dans un coin d’atelier, elle exprime quelque chose de différent. Voir peindre est un spectacle. On voit l’œuvre naître et grandir. Le travail du peintre en action est un bonheur. »

Retour vers la maison natale

Le 139 rue du Général de Gaulle où naquit Michel Butor
Le 139 rue du Général de Gaulle où naquit Michel Butor

« Je serais incapable de rédiger moi-même mon autobiographie. Je crois que je commencerais par «  je suis né le 14 septembre 1926 à Mons en Baroeul ».  Je m’arrêterais assez vite car ce n’est pas ma façon d’être avec moi-même ». C’est ainsi que Michel Butor dans « Curriculum Vitae » commence sa propre histoire. Il la débute toujours ainsi… à quelques mots près. Quel sentiment nourrit-il pour ce lieu dont il évoque « la lumière » dans son poème « Biographie pressée » ? «Je ne l’ai jamais vu évoquer sans émotion et… érudition sa ville de naissance », écrit Raphaël Monticelli, l’un des meilleurs amis de l’écrivain. «   Je l’ai même entendu un jour tenir toute une partie de conférence, dans une université, sur le nom de Mons en Barœul, insistant sur la rareté de la forme « œu », dissertant sur le nom à travers l’histoire, nous remontant au moyen âge… Une légende…»

Au risque de paraître irrévérencieux, nous commencerons notre récit un tout petit peu avant : le 2 décembre 1924 jour de la naissance Geneviève, la sœur aînée de Michel. Le certificat de baptême précise qu’elle est née, 139 rue de Roubaix. Deux ans plus tard, lorsque Michel, Marie, François paraît, la rue a changé de nom. Elle se nomme à présent Daubresse Mauviez. Le 139 est le domicile du père de l’écrivain : Xavier Marie Joseph Butor, inspecteur de la Compagnie de chemin de fer du Nord, ainsi que l’indique  le certificat de naissance conservé à la mairie.

Le 139 – désormais rue du Général De Gaulle – a connu bien des vicissitudes. Siège de la Kommandantur pendant la guerre, il devient ensuite le commissariat de la ville avant de retrouver son usage privé. Jusqu’à une date récente, on pouvait encore y observer des cloisons matérialisant les bureaux des policiers. A 540 km à vol d’oiseau, dans son petit village de Lucinges, près de la frontière suisse, l’écrivain a-t-il encore une pensée pour cette maison qui l’a vu naître où l’a-t-il abandonnée définitivement à son triste sort ? Un élément de réponse nous est fourni le 25 avril 2000 par le quotidien La Voix du Nord à qui Michel Butor déclare : «Avant la guerre, je suis retourné voir cette petite maison, à l’organisation typiquement nordiste. Le petit Parisien que j’étais avait été frappé par l’enfilade des pièces et une salle à manger sans aucune fenêtre. J’ai deux vieilles sœurs. Je vais leur demander l’adresse. J’aimerais revoir cette maison où je suis né. Je veux boucler la boucle. »

Le 5 mars 2011, Michel Butor, bouclera enfin cette longue boucle de 84 ans avant de continuer à «courir le monde… même si c’est plus lentement » comme il l’écrit lui-même.  AC

Autobiographie pressée (extraits)

…le dallage d’un corridor…

Lumière de Mons-en-Baroeul

le dallage d’un corridor

j’aimais jouer au cuisinier

notre installation à Paris

dans la rue du Cherche-midi

……

Je désire courir le monde

encore pendant quelque temps

même si c’est plus lentement

si je me sens de l’autre siècle

je suis curieux de celui-ci

Michel Butor

Il y a 84 ans, l’écrivain Michel Butor naissait à Mons en Baroeul.

« Je serais incapable de rédiger moi-même mon autobiographie. Je crois que je commencerais par «  je suis né le 14 septembre 1926 à Mons en Baroeul ». Je m’arrêterais assez vite car ce n’est pas ma façon d’être avec moi-même ». Ainsi, s’exprime l’écrivain Michel Butor dans « Curriculum Vitae ».

Michel, Marie, François Butor est  né au 139 de la rue Daubresse Mauviez (actuellement la rue du Général de Gaulle). Son père, Xavier Marie Joseph était inspecteur de la Compagnie de chemin de fer du Nord, ainsi que le précise l’extrait d’État civil conservé à la mairie.

Michel Butor, chez lui à Lucinges en 2010
Michel Butor, chez lui à Lucinges en 2010

Michel Butor est le Monsois le plus célèbre de tous les temps. Il a marqué le siècle et l’histoire de la littérature. Il est considéré comme l’un des plus grands écrivains vivants. Sollicité aux quatre coins de la planète, en perpétuel décalage horaire,  entre deux avions, il trouve toujours le temps d’écrire. Comme il adore les voyages qui nourrissent son écriture, il se console volontiers : « je suis le jouet du vent » constate-t-il, désabusé. Parfois, il se repose, à deux pas d’un prieuré,  dans son minuscule village savoyard de Lucinges, si proche de Genève où il a été professeur toute sa vie. Sa maison est devenue un lieu de pèlerinage littéraire. Le maître des lieux  gère son agenda… très serré. Il continue à produire ses oeuvres étonnantes sans perdre une seconde.

Sa maison s’appelle « À l’écart ». Il y est bien loin de tout et en particulier de la petite ville du Nord dans laquelle il est né. Hormis les habitants des numéros 141 à 151 de la rue du Général De Gaulle, peu de Monsois connaissent son existence. À la rigueur, peuvent – ils citer « La Modification », qui lui a valu, à vie, le titre de pape du nouveau roman… mais c’est déjà très loin tout ça. Michel Butor, braconnier de la littérature a emprunté tous les chemins détournés sur lesquels on ne l’attendait pas : poésie, livres objets réalisés en collaboration avec des artistes comme le sérigraphe lillois Alain Buisse… plus proches de la bibliothèque du facteur Cheval que du domaine universitaire ou romanesque. Ses œuvres inclassables éparpillées chez une ribambelle d’éditeurs, grands et petits, déroutent le système littéraire. Insaisissable, « ne cessant de détaler devant sa légende » comme l’a écrit son ami Georges Perros, il n’a pas de meilleur critique que lui-même : «Les gens ne savent pas trop par quel bout prendre mes textes. Ils ont peur…Je tiendrais trop de place si on parlait de moi dans tous les domaines où j’ai travaillé. Je suis quelqu’un d’encombrant ».

Quelquefois il pense au Nord : « J’aimerais revoir cette maison où je suis né. Je veux boucler la boucle », déclarait-il en 2000. En mars 2011 l’écrivain a prévu un voyage dans sa région natale qui le mènera de Saint-Omer à Lille… et pourquoi pas Mons en Baroeul ?

Il écoutera sans doute avec bienveillance les hommages qui lui seront rendus avec l’air malicieux de celui qui a beaucoup voyagé et qui connaît la vie… lui qui a écrit dans « Le Tombeau d’Arthur Rimbaud » :

La pluie tombe sur Charleville

des lycées vont porter mon nom

on fêtera l’anniversaire

de ma naissance et de ma mort

de savants universitaires

vont me traiter de tous les noms.

AC

Eugène Kwiatkowski

Eugène Kwiatkowski, de Shangaï à Mons, il a peint la maison natale de Michel Butor

À 60 ans, Eugène qui a dessiné des cloisons mobiles pendant 40 ans, prend sa retraite et décide de vivre sa vie d’artiste.

Eugène Kwiatkowski peignant une aquarelleIl dessine et peint tout ce qu’il voit et enchaîne les expositions en France et à l’étranger. « Rapidement, j’ai été connu », s’étonne-t-il. Je dessine très vite. J’ai fait des études d’architecture à Cracovie en Pologne. Il y une matière incontournable et redoutable aux Beaux Arts : le dessin à la plume. Il faut respecter les proportions, la perspective et surtout il n’y a pas de rature possible. Quand je peins mes aquarelles, je ne fais pas d’esquisse préalable. J’ai le dessin dans ma tête. Je pose les touches de couleurs à toute vitesse et l’image s’organise ».

Eugène Kwiatkowski et l'aquarelle de la maison de Michel Butor

L’an dernier, Eugène a exposé à Shanghai. Il avait montré aux artistes chinois, reçus au Fort Macdonald de Mons en Baroeul, quelques-unes de ses aquarelles. Le directeur des Beaux-Arts de Shanghai était présent. C’est ainsi qu’Eugène a été invité – tous frais payés – au Festival International de l’Art de l’Aquarelle de Shanghai. « Il y avait les plus grands professeurs des écoles de Beaux-Arts chinoises ainsi que les grands noms mondiaux du monde de l’aquarelle », précise-t-il. «J’étais le seul petit Monsois perdu au milieu de ces sommités. J’ai été interviewé plusieurs fois et j’ai eu la surprise, dans ma chambre d’hôtel, de me voir passer en direct à la télévision chinoise. Après, je suis allé à Lushan, dans les Montagnes Jaunes. J’y ai fait une démonstration de réalisation d’aquarelle en direct devant une salle de 2500 étudiants des Beaux-Arts. A chaque fois que je finissais un motif, ils applaudissaient à tout rompre. On se serait cru dans un stade de foot !»

Le dernier exploit d’Eugène est la réalisation de l’aquarelle de la maison natale de l’écrivain Michel Butor. « Quand le Maire m’a fait cette commande, ça m’a fait énormément plaisir qu’on ait pensé à moi pour cet événement exceptionnel. Honnêtement, je ne savais pas qui était Michel Butor. Je suis allé voir sa maison masquée par des véhicules stationnés devant… sous la lumière grise. J’ai essayé d’imaginer comment elle serait sans rien pour la masquer et du soleil et je me suis lancé. C’est une maison magnifique avec une belle façade. À l’intérieur, il y a un une verrière et des vitraux de grande qualité. J’ai surtout aimé le dallage. Il est très simple et en même temps c’est une œuvre d’art. Je suis aussi très fier d’avoir eu le privilège de rencontrer Michel Butor. J’aimerais bien être comme lui si j’atteins son âge. C’est un homme plein d’esprit qui parle posément. J’aime beaucoup le timbre de sa voix et c’est un plaisir de l’écouter. Surtout, il est resté très simple. Il ne se met pas au-dessus des autres : il vit avec les autres et veut partager le même monde. La modestie est une grande qualité. Chez Michel Butor, c’est de la grandeur ».

Alain Cadet

Michel Butor

Michel Butor, 5 mars 2011, retour à la maison natale

Michel Butor, écrivain immense et mondialement reconnu, est né en 1926 au 139 de la rue du Général De Gaulle à Mons en Baroeul. Il y a vécu quatre ans avant de rejoindre Paris, de courir le monde et d’explorer de nouveaux genres littéraires.

Michel Botor« Je serais incapable de rédiger moi-même mon autobiographie », déclare-t-il dans « Curriculum Vitae »,. Je crois que je commencerais par «  je suis né le 14 septembre 1926 à Mons en Baroeul ». Je m’arrêterais assez vite car ce n’est pas ma façon d’être avec moi-même ». C’est toujours ainsi que, l’écrivain débute sa propre histoire … à quelques mots près. «Je ne l’ai jamais vu évoquer sans émotion et… érudition sa ville de naissance », écrit, à ce propos, Raphaël Monticelli, l’un de ses meilleurs amis. «   Je l’ai même entendu un jour tenir toute une partie de conférence, dans une université, sur le nom de Mons en Barœul, insistant sur la rareté de la forme « œu », dissertant sur le nom à travers l’histoire, nous remontant au moyen âge… Une légende…»

Pourtant, jamais auparavant, Michel Butor n’était revenu sur le lieu de sa naissance. Etait-ce un oubli ou l’attitude désabusée de celui qui a beaucoup voyagé, beaucoup vécu et acquis beaucoup de recul sur toute chose, y compris lui-même… lui, qui a écrit dans « Le Tombeau d’Arthur Rimbaud » :

Michel Butor devant sa maison natale
Michel Butor devant sa maison natale

La pluie tombe sur Charleville
des lycées vont porter mon nom

on fêtera l’anniversaire

de ma naissance et de ma mort
de savants universitaires
vont me traiter de tous les noms.

Mais ce 5 mars 2011, pour la première fois depuis 80 ans, l’écrivain était à nouveau devant le seuil de sa maison natale. Pour l’accueillir, il y avait de nombreux curieux, habitants le quartier ou venus de très loin ainsi qu’une nuée de journalistes avec micros, caméras et appareils photo. « On se croirait à Cannes ! » a commenté l’écrivain goguenard. «Cette maison est très grande et très belle. Elle est très bien entretenue. Dans mon souvenir elle était beaucoup plus petite. C’est étrange ! En général, lorsqu’on est petit, on voit les choses plus grandes en relation avec sa taille. Lorsqu’on découvre la réalité on est déçu ! Ici, c’est l’inverse ! C’est comme si je redevenais moi-même tout petit et que j’avais à nouveau quatre ans. Je suis très ému même si je fais tout pour ne pas le montrer ».

Michel Butor en grande discussion avec l'actuelle propriétaire
Michel Butor en grande discussion avec l’actuelle propriétaire

Ce projet un peu fou de ramener l’écrivain dans sa maison natale a germé, en 2009, chez les Amis de Michel Butor bientôt rejoints par les associations Eugénies, Lieux d’Être et Ass’Haut de Mons. Comme ils ne savaient pas que c’était impossible, ils l’ont fait pour le plaisir de nombreux Monsois dont Véronique Canivet, la propriétaire du 139. Elle avait étudié les textes sur la peinture de l’écrivain en préparant son diplôme de l’École d’Arts Décoratifs de Paris.

Plus tard, au Fort de Mons, le poète a été accueilli par Rudy Elegeest. «Ce moment de bonheur est un cadeau que vous nous faites Monsieur Butor», a entamé le Maire. « Vous n’avez pas simplement voyagé dans l’espace et dans le temps, vous avez aussi exploré tous les genres littéraires. Dans l’un de vos livres, le Génie du lieu vous avez montré ce qui est invisible derrière le paysage. Il y a certainement un génie du lieu de votre maison natale. Nous espérons que dans vos prochains écrits vous montrerez que vous êtes sensible à vos racines monsoises autant que nous sommes fiers que vous soyez né dans notre commune».

Vue du quartier de Michel Butor signée de sa main
Vue du quartier de Michel Butor signée de sa main

Pour le plaisir de Michel Butor et des spectateurs qui remplissaient quasiment la salle, il y a eu le film de Philippe Joannin, venu tout spécialement de Lyon, un programme poétique musical choisi par Dominique Sarrasin et accompagné par Fred Alan Ponthieux. Enfin est venu le temps des cadeaux : une aquarelle d’Eugène Kwiatowski, représentant la maison natale offerte par la municipalité et une valise Objet d’Art remplie de tous les cadeaux des amis de l’écrivain. En 2010, Michel Butor avait déclaré au quotidien La Voix du Nord : «Avant la guerre, je suis retourné voir cette petite maison, à l’organisation typiquement nordiste. Le petit Parisien que j’étais avait été frappé par l’enfilade des pièces et une salle à manger sans aucune fenêtre. J’ai deux vieilles sœurs. Je vais leur demander l’adresse. J’aimerais revoir cette maison où je suis né. Je veux boucler la boucle. »

En conclusion de cette cérémonie, de sa belle écriture, il a simplement ajouté sous ce texte : « C’est fait !».

Alain Cadet

 

Abel Leblanc – peintre

Les longues après-midi studieuses du peintre Abel Leblanc

Abel leblanc
Un portrait de portraitiste

À Roubaix, certaines après-midi d’hiver, l’air est doux et la lumière est vive.

Le peintre, vient vous ouvrir la grille qui longe le boulevard et mène au jardin. Quand le soleil ras qui vous frappe le visage a disparu derrière l’immeuble, vous découvrez Abel dans une nouvelle tenue extravagante. Aujourd’hui, coiffé d’une casquette et arborant un pull à larges motifs bleus et blancs, il évoque un aviateur ou un coureur automobile du début du siècle. On s’attend, à chaque instant, à découvrir sa Dedion-Bouton au détour d’un massif. Son petit chien, « Sava » adore ces petites escapades dans le jardin. Il réclame avec véhémence sa balle de tennis. Après avoir bien joué avec son chien, Abel vous fait monter et vous annonce qu’il a décidé de faire votre portrait. En cherchant ses crayons, il peste contre son aide familiale qui, selon lui, « a la manie de l’ordre » et se met au travail. Dessiner ne l’empêche pas de parler.

Abel Leblanc
Abel et Sava

Le dessin

«J’ai toujours aimé dessiner les gens qui vivent autour de moi… les objets aussi… En ce moment, je dessine des saxos. J’ai fait plusieurs exquises d’une fanfare où je joue parfois. J’espère pouvoir en faire, bientôt, un grand tableau. Depuis quelque temps, j’ai des problèmes de vue. Le dessin n’est plus aussi facile que par le passé, aussi naturel. Quand j’étais jeune, c’était incroyable la vitesse à laquelle je dessinais. Ma main courait toute seule… même si je pensais à autre chose. Je dois me montrer beaucoup plus appliqué, aujourd’hui. En ce moment, j’ai beaucoup de travail parce que je prépare en même temps trois expositions. J’y passe la plus grande part de mes après-midi. Je suis un vieil habitué des expositions. Cela fait des lustres que j’y accroche mes tableaux et que je visite celle des autres. Les expositions, il y en a de toutes sortes. Il y en a des sérieuses et appliquées qui présentent un peintre, un thème ou un style. Il y en a d’autres plus discutables. On y découvre les tableaux de la femme de l’organisateur, de son beau-frère et de ses amis avec au milieu, parfois, un vrai peintre. J’ai moi-même monté beaucoup d’expositions.Ça demande de l’énergie, le sens du contact et de l’organisation. Quand j’étais jeune, c’était mon truc ! J’ai été organisateur d’événements dans les domaines les plus inattendus. Pendant longtemps, j’ai animé le ciné-club de Roubaix. J’ai même monté un salon de littérature à la demande de mon ami Pierre Reboul qui était le doyen de l’université de lettres. Cela s’appelait Roubaix Littérature. C’était bien avant les années 68.

La littérature

Abel et sa premiere chansonQuand il m’en a parlé, j’ai bien rigolé. Je lui ai dit : tu te rends compte combien de fautes d’orthographe je suis capable de faire dans une seule page ? ça n’a pas d’importance, m’a-t-il répondu. La partie littéraire, c’est moi et la partie organisation, c’est toi !

Michel Butor

Alors, j’ai organisé ! J’ai fait venir des écrivains de partout. Je me rappelle de Michel Butor, un auteur qui est né pas loin d’ici. Nous avons passé une belle après-midi avec lui, ma femme et moi. C’est un homme très discret et très gentil. Ma femme, qui était très littéraire, était très impressionnée. Je crois que j’organisais ce salon autant pour elle que pour Pierre Reboul.

La Peinture

Aujourd’hui, je me contente de participer quand on m’invite. Je vais prochainement exposer à l’Hospice d’Havré, un bâtiment très beau et très ancien qui se trouve à Tourcoing. Je prépare en même temps l’exposition de Wasqhehal. J’y participe tous les ans. C’est très intéressant les efforts qui sont faits dans cette ville en faveur de la peinture. Les expositions sont bien choisies, bien présentées, bien éclairées. C’est vraiment très agréable. Il n’y a pas toujours le public qu’elles mériteraient. C’est très dommage. J’en prépare une dernière pour le Musée de plein air de Villeneuve-d’Ascq. Tu connais ? Non ! C’est une faute ! C’est un endroit qui gagne à être connu. A voir absolument, même lorsque je ne suis n’y suis pas exposé. On y a récupéré des petites maisons et des fermettes très anciennes, un peu partout dans la Flandre. On les a reconstruites dans un parc… une sorte de petit village ancien comme il n’en existe plus. Très joli ! Je connais son directeur depuis très longtemps. Jadis, il organisait les expositions de peinture du Septentrion. C’était un jeune homme à cette époque ! Il avait composé une « Nature morte magnifique. Je lui ai dit : « Je crois que je vais la peindre et je me suis mis au travail »

Abel Leblanc
La nature morte de l’hôtel Septentrion

Il m’a répondu : «cela me fait énormément plaisir . ». Je suis allé chercher mes pinceaux et mon chevalet et j’ai peint le tableau. Je l’ai gardé. Il se trouve dans l’escalier. Depuis, nous avons gardé de bonnes relations et je participe toujours à ses expositions.

C’est quoi la date aujourd’hui ? Voilà, je le signe. Je crois que j’ai fini ton portrait. C’est bien toi ? Non ?