Les campagnes de guerre de Julien Herbin

Voici ce qu’indiquent ses états de service :

Herbin Julien Henri

Numéro matricule de recrutement : 1285
Né le 29 octobre 1898 à Houplines; Canton d’Armentières ; Département du Nord
Résident au 12 rue Poissonnière à Paris, 2eme arrondissement, département de la Seine
Profession : Boucher puis ajusteur mécanicien (1925) et enfin  vérificateur  en mécanique (1938)
Fils de Julien Ferdinand et de Laure Dubreucq
Domicilié à Lille, département du Nord.
Marié  Prisonnier de Guerre.  Présent au 201e RI 21e compagnie du 6- 4 – 1918 au 25- 7 – 1918 

Retour à Limoges
Cette photo représente sans aucun doute la compagnie de Julien alors qu’il était au 127e on le voit, au bas de la photo vers le centre. Il est très jeune, presque un enfant. Il s’agit sans doute possible du début de son service militaire.
Julien Herbin en tenue de sortie.
Il est au 127e en tenue de sortie pour les manifestations et défilés. Il pose avec un fusil Lebel, baïonnette au canon et des cartouchière pour les munitions. Cette photo a probablement été prise au début de son service militaire.

 Incorporé à compter du 16 avril 1917 pour arriver au corps le 17 avril en tant que le soldat de deuxième classe ledit jour au 127eme régiment d’infanterie. Passé au 43e régiment d’infanterie le  12 octobre 1917. Nommé caporal le 15 janvier 1918. Passé au 201e régiment d’infanterie le 6 avril 1918. Prisonnier le 25 juillet 1918 à Plessier Huleu ,   En captivité en Allemagne . Avis officiel C. 9-856 du 1er oct 1918. Rapatrié le 20- 1-1919. et reversé au 43e RI le 28 fev 1919. Sergent le 12 – 0 6 – 1920. Certificat de bonne conduite accordé.  Affecté au 1er régiment d’infanterie le 15 août 1921. Maintenu  au 1er régiment d’infanterie de Cambrai Passe dans al réserve le 16 avril. Renvoyer dans ses foyers le 29 mai 1920 au titre de la Compagnie lilloise des moteurs de Lille Fives. Passe dans la réserve de l’armée 1er RI de Cambrai Réaffecté au 16e RT le 13-2-1940. Démobilisé le 19 juillet 1941.

 Du 16 avril au 12 octobre 1917,  Julien Herbin est affecté au 127e régiment d’infanterie. Voici le résumé du journal du régiment pour cette période.

 SECTEUR DE VAUCLERC  (Front de l’Est, en Champagne, pas très loin de Vitry-le-François)

Historique du 127ème  RI (Anonyme, P. Fassiaux-Dufrenne, 1920) numérisé par Julien Brasseur

De retour à la  Cheppe, le 127 se transporte par étapes dans la région de  Beaurieux. Le 21 janvier, il prend secteur au  Moulin Rouge. Il travaille à son organisation en vue d’une attaque et en assure la défense jusqu’au 10 Mars 1917, date à laquelle il est relevé par le 273e régiment d’Infanterie. Emmené au repos puis à l’entraînement dans la région de  Festigny, le Régiment reprend ses travaux d’organisation du secteur du Moulin Rouge du 1er au 8 Avril.

Jeunes recrues du 43ème.
Jeunes recrues du 43ème. On a écrit , au crayon « Vive la route »

Le 8 Avril, il occupe les tranchées au Nord d’Oulches. La préparation d’artillerie en vue de l’attaque du plateau de Vauclerc se poursuit jusqu’au 16 Avril matin. La réaction de l’artillerie ennemie est  d’une extrême violence sur le secteur occupé par la Division d’Infanterie. Les hommes serrés à force dans les abris solides s’ennuient et attendraient plus patiemment l’heure, s’ils avaient du tabac. Mais s’ils sont chargés de munitions et de vivres pour 4 jours, pour une progression qu’on prévoit étendue, ils n’ont pas de tabac !

Julien Herbin simple soldat
À cette époque, il est au 43e RI. Il est jeune.. Il s’agit de la première période (entre octobre 17 et avril 18). Il est simple soldat.

OFFENSIVE DU 16 AVRIL 1917

Le 16 Avril, à 6 Heures, l’attaque d’infanterie est déclenchée. Le 1er  Bataillon s’élance des tranchées et en  quelques minutes, malgré les feux ennemis, atteint la tranchée Von Schmettau, première tranchée ennemie. Le régiment de droite, gêné par les mitrailleuses (bois B. I.), progresse difficilement. Les difficultés de direction et de liaison sont rendues très difficile à cause des énorme entonnoirs creusés par la préparation de notre artillerie. La gauche le 1er  Bataillon, continuant sa progression, enlève la tranchée des Friches, puis la tranchée de l’Abri qu’elle dépasse de 200 mètres environ et pénètre dans la forêt de Vauclerc. La droite progresse plus difficilement par les boyaux, tout en continuant à assurer  la liaison avec le Régiment de droite, toujours arrêté par les feux des mitrailleuses de la première tranchée allemande, dont les défenseurs,  l’abri dans de profonds tunnels et dans de fores casemates, prennent le 127e Régiment d’Infanterie de flanc. L’ennemi réagit énergiquement, son artillerie bombarde violemment le plateau et empêche la nôtre de s’y installer. Des fractions de nègres, de la Division de gauche, privées de leurs cadres blancs qui ont été tués, égarées dans la bataille, viennent se jeter dans nos lignes et formant sur le plateau de gros rassemblements très visibles, attirent, tout particulièrement sur le Régiment d’Infanterie, la réaction de l’artillerie.Les 1e  et 2e Bataillons subissent de fortes pertes. Le 2e Bataillon, derrière le 1er, occupe la tranchée des  Friches et s’y maintient malgré les tirs d’enfilade des mitrailleuses et le bombardement auquel est soumis tout le plateau. Le 3e Bataillon occupe la tranchée Von Schmettau et établit la liaison avec le 2eBataillon d’une part et le Régiment de droite. En fin de journée, aucune progression n’ayant pu être réalisée malgré plusieurs tentatives du Régiment de droite, la gauche du 1er bataillon se replie dans la tranchée de l’Abri où elle est relevée par les éléments du 273e Régiment d’Infanterie chargée d’assurer la liaison de gauche. Le 1e  Bataillon, avec son Chef, le Commandant de Bouchony, par l’énergie et la vaillance qu’il a déployées en cette journée a mérité d’être cité à l’ordre de la Division.

Mas D’artiges. Il s’agit de la classe 18 (les as de la quatrième.) Julien est au dernier rang). Cette photo est prise pendant les classes. Les jeunes recrues sont en tenue de combat avec casque.
Mas D’artiges. Il s’agit de la classe 18 (les as de la quatrième.) Julien est au dernier rang). Cette photo est prise pendant les classes. Les jeunes recrues sont en tenue de combat avec casque.

Les 17, 18 et 19 Avril, les emplacements occupés sont rectifiés par l’enlèvement de boyaux conquis pied à pied à la grenade. C’est là que se distingue le Sous-Lieutenant Kinnen, qui combat pendant deux jours dans un boyau pour atteindre l’entrée du tunnel. Toutes les contre-attaques sont repoussées et le Régiment d’Infanterie se maintient ainsi pendant quatre jours sur le plateau, sans abris, sous un bombardement toujours violent, au milieu des cadavres amoncelés de blancs et de noirs, sous la neige, puis sous la pluie qui transforme le plateau en un lac de boue.

Dans la nuit du 21 au 22 Avril, le 127e Régiment d’Infanterie est relevé sur les positions qu’il a conquises par le 123e Régiment d’Infanterie. Rassemblé d’abord dans la région de  Baslieux-les-Fismes, le Régiment d’Infanterie se transporte par étapes jusqu’à Ussy, Sammeron où il séjourne jusqu’au 8 Mai.

CAMP DE MAILLY, 8 Mai – 12 Juin 1917

Le 9 Mai, le Régiment d’Infanterie  continuant son mouvement par étapes gagne le Camp de Mailly. Là il développe son instruction, par des exercices, des manœuvre où l’on utilise et on perfectionne les enseignements acquis pendant les attaques et les combats. Le général Lacapelle, qui a pris le commandement du 1er Corps d’Armée après les opérations d’Avril, passe une revue magnifique des valeureuses troupes, dont on put voir avec émotion pour la première fois réunis les douze drapeaux, claquant fièrement au vent leur soie déchirée.

On quitte bientôt, sans regret, la région pour s’éloigner des soldats russes dont le mauvais contact, pas plus que les mauvais vents qui souffle alors, n’a d’action sur les belles troupes les belles troupes qu 1er Corps d’Armée qui cantonnent au camp. Le 13 Juin, le Régiment d’Infanterie gagne par étapes dans la région de la Brie, Cerneux-Monglas où il prend au repos jusqu’au 3 Juillet, les forces nécessaires pour de nouvelles opérations.

LES FLANDRES

Julien Herbin
Julien Herbin

De concert avec l’Armée britannique, l’armée française va exécuter une offensive en Belgique ; elle a besoin de troupes aguerries et valeureuses, et fait appel au 1er Corps d’Armée, originaire de la Région des Flandres. Le 4 Juillet, embarqué à la Ferté-Gaucher, il est transporté en chemin de fer à Bergues et cantonne ensuite à Rexpoëde et environs. Le 10 Juillet, il relève les Belges dans le secteur de la Maison du Passeur et occupe ce secteur jusqu’au 17 Juillet.

SECTEUR DE BIXSCHOOTE

Faisant mouvement par étapes, le 127e Régiment d’Infanterie relève, le 5 Août,le 33e Régiment d’Infanterie, dans le secteur de Bixschoote, droite de la 162e Division d’Infanterie, puis, en liaison avec la 2e Division d’Infanterie, se prépare à continuer la progression de la 51e Division d’Infanterie.

ATTAQUE DU 16 AOUT 1917

La 16 Août 1917, à 4 heures 45, avant le lever du jour, le 2e Bataillon (Commandant Baras), qui occupe les premières lignes à hauteur du village de Bixschoote, se porte à l’attaque. La première Compagnie (Lieutenant Lévèque) est chargée d’assurer à droite la liaison avec la 2e Division d’Infanterie (qui elle-même appuie l’attaque anglaise du village de Langemark). L’ennemi réagit aussitôt par son artillerie. A travers un terrain marécageux où l’homme enfonce jusqu’aux genoux, la progression est pénible, la direction est difficile, car dans l’obscurité il faut contourner de grandes mares d’eau, franchir des canaux de drainage. Les troupes d’attaque gagnent néanmoins leurs objectifs. A gauche, les groupes de tête de la 7e Compagnie (Lieut.Maréchal) pénètrent sous un violent barrage d’artillerie dans l’ouvrage bétonné appelé « Ferme du Cimetière ». La section ennemie qui l’occupe tente de résister. Le Lieutenant Bonnardot est grièvement blessé, mais après une lutte courte et violente, la ferme est prise : 1 officier, 12 hommes et 1 mitrailleuse tombent entre nos mains. A droite, la lutte est plus sévère ; un ouvrage bétonné ancienne batterie casematée, est solidement tenu par l’ennemi, couvert par un barrage d’artillerie et les feux de flanc des mitrailleuses ennemies.

Julien Herbin
Julien Herbin

La e Compagnie (Capitaine Carette) occupe rapidement la partie Ouest de l’ouvrage, mais l’ennemi résiste de l’autre côté. Pendant une demi-heure, la lutte se prolonge à vingt mètres de distance. Enfin le dernier abri est emporté par le SousLieutenant Dumont. Une quinzaine d’hommes et 1 mitrailleuse sont pris. Les premiers objectifs sont atteints : à gauche, la 7e Compagnie continue sa progression à travers le grand cimetière ennemi, atteint ses objectifs définitifs. A droite, la 6e Compagnie doit s’arrêter dans sa progression, la division de droite n’ayant pu progresser. A 15 heures, la 6e Compagnie reprend son mouvement appuyée à droite par un peloton de la 1re Compagnie. D’un élan, la 2e ligne ennemie est enlevée. Tout ce qui n’est pas tué est pris : 30 prisonniers et 3 mitrailleuses sont pris. C’est pendant ce mouvement que le Soldat de 1re  classe, Van Kemmel, de la1ere Compagnie, mérita la Legion D’honneur avec la citation : « précipité sur une mitrailleuse en action qu’il a enlevée après avoir mis les servants « hors de combat. » « Deux blessures. Médaille pour un fait de guerre absolument semblable lors « de l’attaque du Plateau de Vauclerc, le 16 Avril 1917. » La progression est ensuite continuée par des éléments de la 5e Compagnie jusqu’au ruisseau de Saint-Jansbeck, à 1500 mètres de nos lignes de départ. Le 2e Bataillon s’installe alors sur les positions conquises et organise le terrain sous un bombardement incessant. Cette brillante opération vaut au régiment sa deuxième citation à l’Armée : « Très bon Régiment qui s’est brillamment comporté à Verdun, sur la somme « et sur l’Aisne. Vient, sous le commandement du Lieutenant Colonel Pravaz, de « donner la mesure de sa tenacité et de son esprit offensif, au cours des opérations « dans les Flandres, s’emparant, malgré la résistance de l’ennemi dans des « organisations bétonnés, d’une zone de terrain profonde de 1.500 mètres, sur une  « longueur de même importance. » L’attaque du 16 Août, continuée jusqu’au 30 Août par une série d’opérations de détail, s’est faite sur un front de  15 kilomètres, au Nord de la route d’Ypres à Menin. Sur ce front, entre Drie-Grachten et Saint-Julien, elle permet la rupture de tout un système de tranchées et de points d’appui et aboutit à la prise de Langemarck.

Le 19 Août, le Régiment, enlevé en autos, est ramené dans la région de Warhem, où il stationne jusqu’au 2 Octobre, les unités étant à tour de rôle employées aux travaux de deuxième ligne. Le 6 Octobre, après avoir stationné quatre jour au Camp de  Roosbrugge, le Régiment vient à Quadypre, où il séjourne jusqu’au 22 Octobre.

REVUE DU GÉNÉRAL PETAIN

Dès son arrivée, le 6, un bataillon est passé en revue à Bergues par le Général Commandant en Chef qui remet la Croix de guerre au drapeau du Régiment.

SECTEUR DE LA FERME PAPEGOED

Le 27 Octobre, la 162e Division d’Infanterie étant mise à  la disposition du 36e Corps pour relever la 1re  Division d’Infanterie, le 127e Régiment d’Infanterie embarque en camions-autos pour se rendre dans la Région Nord de Woesten et il relève dans le secteur de la Ferme Mondovi-Papegoed le 233e Régiment d’Infanterie. Sous un bombardement violent d’obus  de tous calibres et dans un terrain marécageux couvert d’entonnoirs profonds mais pleins d’eau, le Régiment organise le secteur qui borde la Forêt d’Honthulst. La première ligne est constituée par des trous d’obus dont l’homme occupe la partie supérieure sous une tôle ou une toile de tente, car ses pieds sont dans l’eau, et il reste là tout le jour accroupi, tout déplacement n’étant possible que la nuit dans ce terrain parfaitement plat. Il a seulement la consolation de savoir que l’ennemi d’en face n’est pas mieux logé.  Les quelques abris bétonnés où serrent les troupes de soutient sont soumis à un bombardement continuel. Malgré tout les corvées vont et viennent sur les caillebotis, insouciantes des obus moins dangereux dans le sol mou, et l’organisation continue jusqu’au 20 Septembre 1917. Après ce séjour particulièrement pénible, le 127 me Régiment d’Infanterie est ramené en autos dans la région de  Quaedypre  d’où il part, le 2 Septembre, pour gagner par voie ferrée Lilliers puis par voie de terre la région Montmorency-Groslay.

 Au 12 octobre 1917, À l’issue de sa période de repos avec son régiment, Julien Herbin est affecté au 43e régiment d’infanterie. Il participera à la bataille de l’Yser. Fera une longue marche vers Paris pour se rendre, par voie ferrée, à la lisière de la Somme et de l’Oise (régions de Noyon et de Montdidier) Il y restera jusqu’au 5 avril 1918 Voici le résumé du journal du régiment pour cette période.

Julien Herbin
Julien Herbin à gauche

Octobre 1917

le 43e régiment d’infanterie est chargé de tenir un secteur dans la région de Bixschoote, dans les Flandres maritimes belges, qui comporte plusieurs fermes dont celle de la Borne. Au début d’octobre, une attaque audacieuse dans ce secteur marécageux et inondé volontairement par les forces alliées, permet au régiment de gagner environ 2 km de profondeur par rapport au front précédent. Le 43e garde aussi, un peu plus tard, les forts de Dunkerque, Petite Synthe, Fort français, Fort des dunes.

Du 22 au 25 octobre, ce sont les préparatifs de départ. Le 26, ont fait mouvement. Le régiment a pour mission de s’établir dans le secteur appelé « La chaudière » avec l’armée britannique à droite et à le 127e régiment d’infanterie. Le régiment doit défendre un front qui va de la ferme Jean Bart au bois Lemoine. Le champ de bataille se situe un peu au Nord de Poperinge (B). Au  début novembre, il se produit des escarmouches de part et d’autre et l’artillerie bombarde continuellement. Il n’y a pas pour autant d’attaque massive. Le 43e régiment d’infanterie est dégagé quelques jours du front. Il cantonne dans la ville proche de Woesten.  Le 16 novembre, un tir d’artillerie artillerie important est déclenché par l’armée allemande. Il est suivi d’une attaque importante d’infanterie.

Les troupes allemandes tentent de s’infiltrer entre les lignes françaises. Un tir de barrage fait échouer la manœuvre germanique. Jusqu’au 1er décembre 1917, le secteur est calme. Le régiment est acheminé vers un autre théâtre d’opérations. Il repart en camion, en automobile et  à pied. Bientôt on le retrouve dans la région de Lillers.

Le 4 décembre, il traverse Maisnil Saint Pol, Buneville,  Moncheaux les Frévent dans la région d’Arras et Saint Pol sur Ternoise. Puis, le 6 décembre, il repart vers Bouquemaison. Le 7, 8 et 9 il fait route vers Amiens…stationne à Camy et Longeau. Les moyens de déplacement sont très divers : voiture, camion, charrette hippomobile et même… à pied !  Le 12 décembre on est à Flers sur Noye,  Bonneil les Eaux,  Essserteaux (pas très loin de Breteuil sur Noye, 60) on continue vers Hardivillers et Troussencourt puis Froissy, Maisoncelles Tuileries, Haudivillers, Mouy. De cette manière on atteint la région parisienne. On note sur le journal, le  31 décembre 1917 que le régiment comporte 2315 caporaux et soldats et 239 officiers et sous-officiers.

Janvier 1918

Le 4 janvier, on s’embarque, par le train, à Goussainville (banlieue de Paris ). On débarque à La Fére en Tardenois. (Entre Soissons et Château-Thierry). On stationne au camp de Chéry Chartreuse, légèrement au nord du lieu de débarquement ainsi qu’à Mareuil. Le 26 janvier, ont fait mouvement en direction de Ventelay par Fismes. On prend position dans le secteur de la Ville au Bois. Au cours de ce mois de février le 43e régiment d’infanterie tiendra ce secteur. Le front et relativement calme. De temps à autre, il y a un mort du fait des bombardements. Sur le journal du régiment il y a une carte qui représente l’implantation des lignes françaises et allemandes. Les tranchées sont crénelées, sur ce plan, rappelant la fortification des châteaux forts. Il  y a plusieurs lignes successives de défense. C’est un dispositif très efficace qu’il est difficile de percer.

Le 1er mars ont lieu de très violents bombardements et une tentative de coup de main du côté allemand. Il y a, côté français, plusieurs victimes (5 morts, 7blessés et 2 disparus). Côté français, on monte une opération dans le but de faire des prisonniers et de s’informer sur le dispositif ennemi. Trois colonnes se mettent en mouvement. Un bombardement est effectué juste avant l’attaque. On a prévu  ce coup de main pour le 4 mars. C’est un échec total. Les trois colonnes sont repoussées.. Le 21 mars une troupe d’une centaine d’Allemands attaque violemment les lignes françaises et pénètre dans la tranchée Vérancourt. Ils tentent d’investir la ligne principale. Un groupe de combat du 43e attaque en utilisant surtout les grenades. L’ennemi doit battre en retraite. Côté français, il y a un tué sept blessés et un disparu. Côté allemand beaucoup plus.

Le 25 mars, le régiment embarque en camions sur la route de Ventelay.     Il part en direction de Noyon dans l’Oise. Il doit tenir la rive du fleuve. Le régiment n’est pas très loin du mont  Renaud et de l’ancien moulin du Terzey à la lisière sud de Caudry sur Matz. Le 27 mars, l’ennemi attaque sans résultat et subit de lourdes pertes. Le régiment est réuni sur la route d’Attichy et de Tracy le Marest. Il est embarqué pour la région de Ressons sur Matz. Le 30 mars, le retrouve près de Lassigny. Il  marche sur Maignelay et s’établit près de Sérévillers. Le 43e doit mener la contre-attaque en direction de le Plessier. Il va  vers  Crève-cœur Lepetit pour occuper la route qui va de Montdidier à Saint-Just en Chaussée. L’ennemi s’est emparé de Fontaine sous Montidier, Cantigny, et Maisnil Saint Georges (à l’ouest de Montdidier.) Le 31, le 43e RI contre-attaque dans le but de reprendre le village de Maisnil Saint Georges On attaque de front et on cherche à déborder des deux côtés.  On gagne un peu terrain mais en avance de manière limitée. On décide de consolider les positions conquises plutôt que d’atteindre coûte que coûte l’objectif initial. Dans l’opération, on a perdu 13 hommes, quatre caporaux et un officier.

Dans la nuit du 3 aux 4 avril la relève arrive. Le 5, le 43e s’installe à Plainville (entre Montdidier, 80 et Breteuil sur Noye, 60) comme troupe de réserve.

Le 6 avril 1918,  Julien Herbin est muté au 201e régiment d’infanterie. À cette époque, le 201e se trouve au sud de Noyon, à proximité de l’Oise. Chacune des deux armées essaie de regagner du terrain. Les combats sont extrêmement violents.

Julien Herbin est caporal
Il est caporal. Il est décoré de la Croix de guerre avec une citation à l’ordre du régiment (une étoile).

La ligne de défense (et d’attaque) se situe aux abords du village d’Ourcamps. Il y a là une abbaye cistercienne fondée au XIIe siècle par l’évêque de Noyon. Le 201e est chargé de défendre les positions françaises au bord de l’Oise. Chaque jour, un tir fourni d’obus fait quelques blessés… parfois un mort. Le 6 avril, jour de l’arrivée du soldat, l’officier rédacteur note : « 1334e journée : mêmes missions, mêmes emplacements que la veille ».

Fin avril 1918

Le 23 on envoie une patrouille de reconnaissance De l’autre côté de l’Oise, où se trouvent les lignes allemandes.  Il se produit un accrochage avec les tirailleurs allemands bilan : deux blessés et trois disparus.

Début mai

Les Allemands (en plus des bombardements traditionnels) utilisent le gaz (Ypérite). De nombreux soldats sont blessés aux yeux. Le 3 mai une patrouille est envoyée en embuscade sur l’autre rive avec l’objectif de ramener un prisonnier. Elle y parvient. Le 9 et le 10 mai, c’est la relève. Le 201e est cantonné à Plessis Brion, Choisy au bac et  Montmucq.

Fin mai

Le 27 mai, on embarque le 201e en camion. Direction la commune de Venizel (dans le département de l’Aisne, près de la ville de Soissons). Le 28 mai, 5 tués 17 blessés et 37 disparus pour une moitié du régiment et 6 tués 19 blessés 57 disparus pour l’autre. Le lendemain c’est plus terrible encore il y a près de 1000 hommes (tués et blessés et disparus) qui sont mis hors de combat. Les Allemands, avec un rapport numérique supérieur, attaque sans relâche. Le régimentaire presque 500 hommes chaque jour.

Début juin

La bataille du 4 juin les très violente. Les tous françaises défendent la ville de Villers-Cotterêts. Et malgré une farouche résistance, l’ennemi avance. Les pertes sont lourdes. Les Allemands n’hésitent pas à utiliser massivement les gaz de combat. En quelques jours, les Allemands ont gagné un terrain important. On se dispute la possession du bois de Retz . Les deux armées l’occupent tour à tour. On se bat au corps à corps. Il y a beaucoup de morts dans chaque camp. L’armée française y rencontre quelques succès. Elle fut 19 prisonniers et s’empare de plusieurs mitrailleuses. L’ennemi qui faiblissait reçoit des troupes fraîches Et recommence à gagner du terrain.

Le 233 régiment d’infanterie vient relever le régiment et l’armée française de reprendre sa marche en avant et gagner quelques centaines de mètres. On tient le secteur de Corcy et la Grille de Laie du parc. On s’avance vers Longpont.

Juillet

Le 12 juillet, le 201e quitte la zone de Nanteuil le Haudoin où il avait été cantonné quelque jour pour revenir dans la zone de la forêt de forêt de Retz où il était précédemment. Le régiment est échelonné entre le point d’Orléans et la forêt Saint Rémi.

Le 18 juillet l’ordre d’attaque générale arrive. Des positions sont conquises et les objectifs fixés atteints mais les pertes sont considérables (4 officiers tués, 13 blessés et 543 hommes tués et blessés ou disparus). Le 24 et les journées qui vont suivre seront des journées noires pour le 201e. Les Allemands vont gagner beaucoup de terrain. «Les hommes sont à bout de souffle. Ils n’ont pas dormi pendant sept jours et sept nuits. La fatigue des déplacements durant ces longues journées de combat est très grande», note le rédacteur du journal du régiment. Il y a beaucoup de blessés et de disparus. Julien Herbin fait partie  de la liste. Nous sommes le 25 juillet 1918, 1444e jours du conflit.  On note ce jour là  30 disparus. À la fin de cette bataille, comptera 120 disparus, 27 blessés et quatre tués. Le rédacteur du journal écrit : « l’ordre pour la reprise de la station et des anciennes positions, à l’est, n’était plus possible faute d’hommes. Il y a eu un grand repli. Les causes en sont connues. Les hommes étaient épuisés et leur résistance amoindrie. Ils auraient pu se replier sans combattre sur la ligne de soutien mais ils avaient reçu l’ordre de tenir la ligne à l’est de la station. Ils s’y sont sacrifiés et ce n’est qu’une infime minorité qui a pu nous rejoindre avec le lieutenant Aragoy et lelieutenant Beulhongines».

Dans la soirée le lieutenant-colonel est averti de la tournure des opérations. Le régiment est relevé le lendemain par des éléments de la 25e division d’infanterie. Le régiment est mis au repos fin juillet pour quelques jours. Quelques temps plus tard  (1er octobre 1918) on trouvera le nom de Julien Herbin sur la liste des prisonniers communiquée par l’armée allemande.

Entre juillet 1918 et le 28 février 1919, date à laquelle il sera « reversé dans son régiment » on ne connaît rien de sa période de captivité hormis l’avis officiel du 1er octobre 1918 émanant des autorités allemandes et déclarant qu’il faisait partie de la liste des prisonniers.

Contrairement à ce qu’atteste le document décrivant ses états de service, le caporal-chef Julien Herbin ne sera jamais « reversé à son régiment ». En réalité, le 201e a été dissous, 15 jours auparavant. Le 13 février 1919, à Hockheim, en Allemagne, a lieu une dernière revue. C’est une cérémonie très solennelle. Le lieutenant-colonel Mougin, commandant le 201e RI prononce le discours le plus émouvant, probablement, de sa carrière de soldat: « Par décision du maréchal de France commandant en chef, le 201e RI, aujourd’hui 13 février 1919 est dissous. C’est un jour de deuil puisqu’il est celui de la séparation ; les amis avec lesquels on a souffert s’éloignent, les camarades près desquels on a combattu disparaissent. Jour d’allégresse aussi puisqu’il marque la libération prochaine, le retour au foyer, la victoire définitive.

Officiers, sous-officiers, caporaux et soldats, en votre nom, je m’incline bien bas devant nos camarades tombés au champ d’honneur et je salue avec fierté notre drapeau qui doit toute sa gloire à votre bravoure, à votre courage, à votre esprit de sacrifice… à tous vos mérites. Vous avez été partout au cours de cette campagne et, partout, vous vous êtes dignement signalés. Jamais une faute, pas une défaillance, mais le devoir toujours noblement accompli. Soyez fiers de votre régiment vous n’en trouverez pas de plus beau. En ce qui me concerne, je vous suis tous reconnaissants de m’avoir fait vivre, pendant les deux ans de mon commandement, les plus belles heures de ma carrière militaire, déjà longue. Fier d’avoir été votre chef,  je serai fier aussi de rester votre ami.

A partir du 28 février 1919, le caporal Julien Herbin est affecté de nouveau au 43e régiment d’infanterie.

Julien Herbin
Julien Herbin avec des soldats de nationalités différentes (probablement des Anglais…)

Malheureusement, le JMO du 43e s’achève le 31 décembre 1918 de telle sorte, qu’actuellement, nous n’avons pas d’information sur son action en 1919 et 1920 et notamment, nous ne savons pas s’il a participé à la mise en place des cimetières de Lorette et de la Targette.

Alain Cadet

Histoire d’une photographie, photographie d’histoire (II /II) La Bataille de Lorette

Le cimetière de la Targette
Le cimetière de la Targette, juste après-guerre, au moment de sa constitution

 Cette photographie a appartenu à Julien Herbin, soldat de 14-18.

La guerre terminée, il reçut pour mission d’enterrer les soldats français morts au combat lors de la bataille de Lorette. Nous sommes, après-guerre, au cimetière de la Targette, près d’Arras (7473 tombes et un ossuaire contenant 380 corps). On y regroupe les morts des batailles d’Artois… dépouilles exhumées du champ de bataille, soldats provisoirement enterrés dans les cimetières des villages proches. C’est un des plus grands cimetières français de la région, après celui de Notre-Dame de Lorette (19 000 croix et plus de 20 000 inconnus dans les ossuaires).

 Beaucoup de ces soldats sont tombés pour la conquête de cette colline de Lorette (165 m), verrou stratégique et point d’observation, dominant l’Artois et le bassin minier. La bataille a fait plus de 100 000 victimes du côté français (et probablement au moins autant, du côté allemand). Elle a duré 12 mois (oct 1914 – oct 1915)

 L’état-major allemand veut prendre Paris. C’est ainsi qu’il délaisse l’Artois, à sa portée. Mais la bataille de la Marne ne tourne pas à son avantage. L’hiver approche. Le temps est pluvieux. Les deux armées sont solidement campées dans des tranchées bien défendues. Les conditions d’une offensive victorieuse rapide ne sont plus au rendez-vous, à l’Est. Le nouvel objectif stratégique de l’armée allemande, en cette fin 1914, consiste à couper la route de la mer conduisant à l’Angleterre. Il faut s’emparer des ports belges et des ports français de Calais et Boulogne. Pour cela, Amiens et Arras doivent être conquises.  Mais Arras est désormais défendue solidement sous le commandement du général Barbot. Il laissera sa vie dans les combats, mais la ville ne sera jamais prise. Fin septembre, l’ennemi est pourtant à deux doigts de réussir. À partir de Saint Laurent Blangy et Ficheux, dans la proche banlieue, il tient la ville en tenaille Il n’ira jamais plus loin. À partir du 2 octobre 1914, son offensive est brisée.

 Le 5 octobre, des troupes bavaroises investissent le plateau de Notre-Dame-de-Lorette. Ils s’y installent solidement. Henri René (pseudonyme du commandant Laure, chef de la 3e division du 149e RI et qui a participé à tous les combats) écrit, le 1er novembre, dans « Une Bataille de 12 mois », 1916 : «Les espérances de l’infanterie se sont figées. La « course à la mer » se résolut par l’immobilisation de deux armées formidables, trop également parfaites dans leur organisation et dans leur obstination. Notre plateau de Lorette commence à se hérisser d’ouvrages sortis des pioche des fantassins». Dans cette guerre de position, chaque centaine de mètres gagnés à un prix, lourd de vies humaines. L’auteur poursuit : «Les cimetières se multiplient.  Il s’en crée, au fur et à mesure des besoins… au revers des tranchées, dans des conditions d’ensevelissement précaires, avec la seule oraison funèbre des camarades » Et cela, sans compter tous ceux qui ne trouveront jamais de sépultures : « Lorsque l’angoisse vous étreindra de n’avoir pas lu le nom du « vôtre » sur une petite croix d’un cimetière… Il est là-bas fier d’y reposer, même si la croisée d’une baïonnette rouillée est le seul monument funéraire dressé à sa mémoire… Ne pleurez pas, si vous ne lisez pas son nom. Vous l’entendrez passer avec le vent, sur ce plateau désert où les poussières soulevées ne seront plus, désormais, que la cendre de nos héros »

Histoire d’une photographie, photographie d’histoire (I /II) La Targette

La Targette
La Targette : extraite de l’album de Julien Herbin

Cette photographie est extraite de l’album de Julien Herbin, né en 1898 à Houplines, soldat de la Grande guerre.

Bien qu’appartenant à la classe 18, il est appelé sous les drapeaux en 1917.  À cette époque, il travaille à Paris tandis que le Nord est en zone occupée. Il est affecté au 43e RI, un régiment lillois. D’avril à octobre 1917, il l’accompagne en Champagne puis en Flandres belge. Ce n’est que bien plus tard qu’on le retrouvera sur les collines de l’Artois.

 Julien était un « taiseux », surtout s’il s’agissait d’évoquer la Grande guerre. Ses enfants et ses petits-enfants ne connaissaient rien de son passé militaire. Il y eut cependant une exception. À une époque où l’ancien soldat était déjà âgé, il entreprit avec sa fille,  son beau-fils et le père de ce dernier, Alexander, un sous-officier de l’armée britannique qui avait combattu pendant toute la guerre, en Artois, la visite du cimetière militaire de Lorette * et des anciens champs de bataille. Pour la première – la seule fois de sa vie – on vit Julien pleurer à chaudes larmes. Il raconta alors « qu’à la fin de la guerre, il avait enterré, non loin de là, beaucoup de soldats français avec l’aide de prisonniers allemands ». Cette scène, saisie par le photographe (probablement en 1919) témoigne de cet épisode de la vie du soldat. Sur le dos de la photo, Julien a écrit : « 1914, les premiers morts de Lorette ». Nous sommes dans le cimetière de La Targette, près d’Arras, plus de 7000 tombes, l’une des plus vastes nécropoles de la Grande guerre. On est à mi parcours de sa constitution. Les « prisonniers allemands » (à partir de la gauche : 2e, 5e,7e,8e,10e) et leurs gardiens français sourient malgré le caractère macabre de leur tâche. La guerre est finie. Il y a deux Chasseurs alpins du 12e régiment (1er, 6e), un sous-officier et un officier et deux soldats d’un régiment d’infanterie (4e, 9e). L’homme de troupe, calot réglementaire, baïonnette au canon garde les prisonniers. Son chef, en tenue de sous-officier (le 4e en partant de la gauche), c’est Julien ! Fait prisonnier, pendant la guerre, à son retour d’Allemagne, il a été affecté, à nouveau, au 43e RI. Il se repose sur une canne et arbore fièrement une croix de guerre avec étoile et palme. Il avait eu une guerre très intense. Muté au 127e, en octobre 1917, il se bat dans les Flandres belges dans la région de Bixschoote, puis ce sera l’Oise (Noyon) et la Somme (Montdidier). Le 6 avril 1918, Julien rejoint le 201e RI. C’est là qu’il va connaître l’épisode le plus douloureux de sa carrière de soldat. Le régiment est positionné dans la forêt de Retz, près de Villers-Cotterêts (02). Au moins juillet, les combats sont terribles. Les troupes françaises et allemandes se disputent le terrain… l’occupant tour à tour à l’issue de terribles corps à corps Les pertes, des deux côtés, sont considérables. Le 25 juillet 1918, 1444e jour du conflit, Julien Herbin fait partie de la liste des disparus avec 30 autres soldats. Fin juillet le bilan est très lourd : 120 disparus, 27 blessés et 4 tués. Le rédacteur du Journal de marches et opérations notera : «Les hommes sont à bout de souffle. Ils n’ont pas dormi pendant sept jours et sept nuits. La fatigue des déplacements, durant ces longues journées de combat, est très grande. L’ordre pour la reprise de la station et des anciennes positions, à l’est, n’était plus possible faute d’hommes »

*La Bataille de Lorette se déroula d’oct 1914 à oct 1915. De nombreux cimetières de l’Artois témoignent de la dureté des combats dont ceux de Lorette et de la Targette

 Note : Au départ, je n’avais en main que 2 photographies très énigmatiques. Je me suis donc livré une sorte d’enquête pour les décrypter. J’ai beaucoup été aidé dans mon entreprise par deux habitants de Neuville Saint Vaast : Monsieur Bardiaux, le conservateur du musée de la Targette et Monsieur Donald Browarski, un autre passionné de la guerre 14 18 qui a installé un petit musée dans sa propriété.

Frédérique Delbarre, fille et petite fille de l’Art, n’en fait qu’à sa tête.

Frédérique Delbarre, alias Frédé est la fille de Raoul, dit Raoul de Godewarsvelde.

Le  célèbre chanteur, emblématique de la région Nord-Pas-de-Calais, a vécu surtout de la vente de ses clichés. «Mon père était la deuxième génération d’une famille de photographes », explique Frédé. « Mon grand-père, Francis Albert Victor Delbarre, avait ouvert sa première boutique, rue Saint-Sauveur, en 1912. Il avait fait écrire sur la devanture de son magasin : On opère par tous les temps… même  la nuit.  J’ai été élevée dans un milieu d’artistes. Il en venait beaucoup à la maison… particulièrement des peintres, Majhoud  Ben Bella, Arthur Van Hecke et surtout Roger Frezin, le meilleur ami de mon père. Ils se connaissaient depuis l’enfance ».

 En ce temps là, Frédérique dessine beaucoup… surtout des têtes de personnages qui viennent remplir la feuille. Après le bac, Frédérique rangera ses pinceaux et deviendra attachée de presse à Fréquence Nord, au Bateau Feu de Dunkerque puis à l’Aéronef. La peinture et les peintres se sont éloignés à une exception près. À la mort de Raoul, en 1977, c’est son ami Roger qui deviendra, pour son frère et elle, leur père adoptif. Ils resteront très proches, jusqu’au décès du peintre, l’an dernier.

Frédérique Delbarre
Frédérique Delbarre

Roger Frezin était monsois. Il possédait, rue Parmentier, un vaste atelier, hérité de son père, graveur réputé. En 2009, le peintre décide de vendre le local. A l’intérieur se trouve un immense bric-à-brac de chevalets, de toiles vierges ou ébauchées, de vieux pinceaux et peintures. Avec quelques fidèles, Frédé est chargée de faire place nette. « Il s’est passé quelque chose de très bizarre», confesse-t-elle. « J’ai eu l’impression de sortir d’une période d’amnésie de presque 30 ans. Il y avait parmi un amoncellement de toiles,  un immense portrait de mon père peint je ne sais quand. J’ai récupéré plusieurs objets : des tables et des chaises maculées de peinture, du petit matériel et un lot de toiles vierges. En rentrant à la maison, immédiatement, je me suis remise à peindre ». Frédé a repris la peinture à l’endroit exact où elle l’avait  laissée. Elle accumule ses têtes de personnages sur les supports les plus divers : «J’utilise souvent des objets de récupération », explique-t-elle. « De vieux mannequins, des tubes en carton, de vieilles poupées. J’essaie de travailler sur le volume. Ce qui caractérise mon travail, c’est aussi son côté multiple. Mes « têtes » se répètent à la manière d’un papier peint même si, depuis quelque temps, on voit apparaître, ici ou là, quelques éléments de décor. Je peins ce qui me plaît… selon ma fantaisie. »

 Frédé a acheté une maison, rue des Prévoyants, pas très loin de l’atelier de la rue Parmentier, sur le trajet précis qu’empruntait Roger, lorsqu’il était enfant, pour venir glaner dans les champs. Elle se revendique comme peintre monsois. Depuis 2010, elle expose au Fort mais aussi dans les galeries du vieux Lille et du Touquet… à l’hôtel L’Hermitage Gantois de Lille.

On les trouvera les curieuses têtes de Frédé, du 4 au 12 janvier à l’exposition Assemblages, qu’organise Eugénies dans la grande salle du Fort.

Alain Cadet

Illustration : Frédé pose devant l’une de ses œuvres, avec une veste Hollington, qui a appartenu à Roger Frezin.

 Contact : f.delbarre@wanadoo.fr /  Tel: 03 20 33 07 99

TELQUE : quand la passion de la sculpture est plus forte que tout

TELQUE est le nom d’artiste qu’elle a choisi.

Chris TelqueOn peut à la rigueur lui accoler son prénom et l’appeler Chris TELQUE. Elle ne tient pas à ce qu’on la désigne par son nom de famille, bien qu’il soit très honorable. Pour elle, le métier de sculpteur était à la fois la chose la plus improbable et une sorte de fatalité.

 « À l’école, je dessinais tout le temps, c’était une sorte d’obsession», avoue-t-elle. « Impossible de compter les heures de colle parce que j’avais été surprise à griffonner une caricature pendant les cours ». Quelques mois avant le bac, ses parents décident de lui faire donner quelques cours particuliers, dans différentes matières. « C’est ainsi, qu’est venu à la maison un professeur de dessin », poursuit-elle. « C’était un très vieux monsieur extrêmement poli et compétent. Il était à la retraite et avait été le directeur de l’École des Beaux-arts. Il a demandé à voir mes parents et leur a dit que m’inscrire à cette satanée école était ce qu’il y avait de mieux pour moi. Mes parents étaient industriels. Ma mère lui a répondu que : Artiste, ce n’est pas un métier ! ».

Chris Telque
Chris TELQUE et sa vache « Pierrette, le pis à lait » en fer à béton.

 Chris TELQUE va – presque – suivre les recommandations familiales. Elle étudie le commerce et la gestion à l’EAC, une école spécialisée dans le marché de l’art. La voilà, quelque temps, au ministère de la culture expliquant aux investisseurs les intérêts du mécénat puis chez Vivendi, organisant les événements culturels. « C’étaient des choses comme Orsay avant Orsay ou bien Jazz à Juan », se souvient-elle. Il s’agissait de recevoir les VIP, grands cadres de l’industrie ou de la banque, élus des collectivités territoriales et de la nation… tous partenaires de la Société. » La future sculpteuse bifurque pour de longues années dans le « contrôle de gestion pur et dur». Mais, un beau matin, il y a trois ans environ, ses enfants ayant terminé leurs études, la voici qui décide de prendre un congé sans solde et de consacrer tout son temps à sa passion.

On ne peut pas donner totalement tort à ses parents. Artiste, n’est pas un métier qui  nourrit sa femme. « On ne fait pas ce travail-là pour l’argent» convient Chris TELQUE. «Ceux qui en vivent correctement sont très rares. Malgré tout, je ne me plains pas. Totalement autodidacte, au bout de trois ans, j’arrive à financer mes fournitures et mes déplacements. Il n’y a que pour les bronzes, que  je suis encore déficitaire. C’est un travail compliqué qui demande beaucoup de temps. Chacun d’entre eux me coûte une fortune !». Outre le bronze, l’artiste travaille le plâtre, la terre, la cire et même le fer à béton ! Ses périodes d’atelier alternent avec le temps des salons et des expositions comme le Salon d’automne de Paris, dont elle est une habituée, ou bien encore les EWAA Awards de Londres, d’où elle revient. Cette année, elle a été sélectionnée avec 11 autres artistes venus du monde entier… la plupart très célèbres. « Avec mon ridicule CV de deux ans je fais des complexes par rapport à tous ces gens qui ont fait les meilleures écoles et qui ont 30 ou 40 ans de pratique » convient-elle. Mais les petites bébêtes de Chris (elle sculpte beaucoup d’animaux) sont en train de monter. On les trouvera du 4 au 12 janvier à l’exposition Assemblages, qu’organise Eugénies dans la grande salle du Fort.

Alain Cadet

 Illustration : Chris TELQUE et sa vache « Pierrette, le pis à lait » en fer à béton.

Coordonnées : TELQUE animal sculptor 33 (0) 6 58 83 59 93 / mail : chris@telque.fr / www.telque.fr

Le monde de la photographe Ellen Kooï, humain et fantastique

Avec « Sables Mouvants », Le monde d’Ellen Kooï, humain et fantastique, s’empare du Fort Macdonald.

Ellen Kooï devant un agrandissement géant d’une photo réalisée rue des Trois Couronne, à Lille
Ellen Kooï devant un agrandissement géant d’une photo réalisée rue des Trois Couronne, à Lille

  En octobre et novembre 2012, dans le cadre de Lille Fantastic, la salle d’exposition du Fort de Mons-en-Baroeul (dans la banlieue lilloise) a accueilli une artiste hors du commun. Ellen Kooï, photographe néerlandaise vit à Harleem et expose partout dans le monde de Moscou à New York en passant par de nombreux pays européens. Elle a été citée l’an dernier parmi les 100 plus grands artistes contemporains du monde, toutes disciplines confondues. Elle est la preuve par l’action que la photographie est un art majeur. Son univers proche du conte et pourtant profondément ancré la réalité a d’emblée séduit les organisateurs de Lille Fantastic. « J’ai été invitée à venir ici il y a un peu plus de deux ans », raconte Ellen Kooï. «  On m’a fait visiter différents lieux de la ville, du centre historique de Lille à la banlieue industrielle. Ils étaient très différents, Ils constituaient un terrain d’action très riche me permettant de produire des images très variées et  correspondant à mon univers».

L’une des photographies de l’artiste : le lâché des « loups » - en réalité ce sont des Bergers suisses – devant l’opéra de Lille
L’une des photographies de l’artiste : le lâché des « loups » – en réalité ce sont des Bergers suisses – devant l’opéra de Lille

  Cette exposition  est la partie émergée d’un long travail de l’artiste, qui va la conduire de la rue des Trois Couronnes, à Lille, où elle lâche des « loups » blancs, à l’esplanade de la Citadelle où elle plante ses échelles, tendues vers le ciel  ou encore dans les petites rues obscures de Roubaix et Tourcoing. Il y a aussi beaucoup d’autres images venues d’ailleurs dans cette exposition. L’artiste travaille à l’ancienne avec un appareil argentique grand format. L’image est toujours très précise. Elle allie la magie du lieu à celle des corps. Ellen Kooï, passionnée de danse moderne et qui à été photographe de théâtre, s’intéresse à l’expression des visages… aux postures. Elle n’est pas rebutée un travail minutieux, patient,  avec ses modèles. Ses personnages, entre ciel et terre ou bien cernés par la ville se répètent comme dans un ballet ou, au contraire, s’opposent. Parfois la photo est une simple intuition. D’autres fois, composite, mélange d’instantané et de montage elle met en place un projet compliqué qui donne l’illusion du naturel et de la simplicité. « Je prends beaucoup de temps pour réaliser une seule photographie», précise-t-elle. « Je réfléchis beaucoup à mon projet avant la prise de vue. Parfois même, je dessine une sorte de story board. Il me faut plusieurs heures pour réaliser un cliché… parfois la journée entière. Je pars d’un paysage, d’un morceau de réalité et j’essaye de le repousser plus loin. J’y place mes personnages dans une situation inattendue.  C’est long et minutieux. C’est pour cela que j’aime beaucoup travailler avec les enfants. Ils sont très ouverts à mes propositions et se montrent toujours très patients.»

L’univers Ellen Kooï est-il réaliste ou fantastique ? « Les deux ! », répond-elle «Je pars d’un paysage qui reflète une ambiance. Il a très souvent de tonalités sombres et bleutées. J’essaie,  en y introduisant mes personnages, de le faire vivre, de l’amener plus loin tout en racontant l’histoire que je veux dire avec en plus, si c’est possible, une petite touche de magie. »

Alain Cadet

Michel Butor : quand l’écrivain retrouve ses racines monsoises

Michel Butor est probablement le Monsois le plus connu de tous les temps.

Il est né, le 14 septembre 1926, au 139 de la rue de Roubaix devenue, au fil du temps, rue du Général de Gaulle. Sollicité aux quatre coins de la planète, pour des conférences, des rencontres… des hommages,  l’écrivain voyage une bonne partie de l’année. Pourtant, ce globe-trotter impénitent n’était jamais revenu, jusqu’à l’an dernier, sur son lieu de naissance. Au mois de mars 2011, il avait pu visiter sa maison natale. En mai 2012, l’exposition photographique de son ami Maxime Godard («En compagnie de Michel Butor »), lui a fourni un bon prétexte pour revenir à Mons. Ainsi a-t-on pu recueillir ses impressions sur sa première visite et ce que représente la commune, pour lui.

Michel Butor
Michel Butor

Est-ce que la visite de votre maison natale à ravivé vos souvenirs ?

Je n’ai pratiquement pas de souvenirs de mon enfance.  Mons-en-Baroeul, pour moi, c’est une enfance oubliée. Je l’ai quittée lorsque  j’avais 3 ans. Je devrais avoir des souvenirs plus précis que ceux que j’ai. Quand je suis revenu dans cette maison, l’an dernier,  je me suis imaginé marchant à quatre pattes sur ce carrelage mais ce n’était pas de vrais des souvenirs. Il y a quelque chose qui s’est recouvert. Qu’est-ce qui fait que j’ai aussi peu de souvenirs de ce temps-là ? Il y a toutes sortes de choses qui sont venues par-dessus : la vie parisienne, la guerre… peut-être, qu’un jour, tout d’un coup, une image me reviendra

Vous aviez totalement oublié Mons ?

Le nom de Mons-en-Baroeul a toujours été très important pour moi. A à chaque fois que j’avais à remplir des papiers, je devais donner mon lieu de naissance. Comme Mons-en-Baroeul a une orthographe tout à fait particulière, les employés de mairie avaient beaucoup de difficultés avec ce « o » dans l’ « e »»…  « u, l». C’est un groupe qui, dans la langue française correspond à un certain nombre de mots très importants. Surtout le mot « cœur » ! C’est magnifique ! Mon cœur y est attaché de toute façon ! Il doit quelque chose à Mons-en-Baroeul et à sa lumière. C’est quelque chose qui m’avait frappé lorsque j’étais  revenu dans le Nord – sans jamais  revenir à Mons –,  la lumière des rues. C’était pour moi la lumière normale. Tout le reste, était un peu exotique, même Paris. Pourtant j’ai passé toute mon enfance et ma jeunesse à Paris. Mon éducation est parisienne. Il y a une espèce d’horizon, ici, de degré zéro à partir de quoi tout le reste se mesure.

Est-ce que Mons-en-Baroeul vous appartient un peu plus désormais ? Est-ce que votre maison natale fait partie de votre imaginaire ?

Elle fait partie de mon imaginaire ! Tout à fait ! Et puis, j’ai cette aquarelle qui m’a été donnée l’année dernière et qui est dans ma chambre. C’est une espèce de mémento de cette maison. Vous voyez, ce lieu de naissance, sur lequel j’avais écrit tant de fois, s’est rempli. Avant, c’était quelque chose de tout à fait vague et lointain, un peu imaginaire. C’est devenu quelque chose de concret… un peu la différence qu’il y a entre le noir et blanc et la couleur, un dessin très vague et un lieu habité, avec sa sonorité et ses  mouvements. J’ai reconstruit un morceau de mon passé. C’est une sorte d’accroche… un clou sur le mur. J’ai pu accrocher quelque chose à ce mur.

Propos recueillis par Alain CADET (membre des Amis monsois de Michel Butor)

Pétrification

De retour au pays natal
Pour quelques heures seulement
Le voyageur compte les briques
Du mur des années révolues…

Michel Butor

De Mons a Wazemmes : il était une fois le gaz de ville. (II/II)

Le réseau de gaz urbain, compte tenu de la situation excentrée de la commune, est arrivé très tôt. À la fin du XIXe siècle, la plupart des maisons des rues principales et les belles demeures étaient raccordées. Le gaz de ville évoque une époque révolue. Au début du XXe siècle, c’était pourtant le symbole de la modernité et du confort.

Le Petit château blanc (une des belles demeures de la commune) avec son réverbère
Le Petit château blanc (une des belles demeures de la commune) avec son réverbère

 En ce temps-là, la commune est un bourg rural. Elle est proche de Lille, mais préservée de toute pollution. Beaucoup de riches familles y font construire de luxueuses résidences… parfois des châteaux.  En 1882, la commune de Mons-en-Baroeul signe une convention avec la Compagnie Continentale du Gaz de Londres. Elle autorise cette dernière à implanter un réseau de canalisations de gaz et à raccorder les habitations. C’est une multinationale puissante. Elle a obtenu la concession exclusive de la plupart des grandes villes européennes : Paris, Lyon, Bruxelles, Vienne et, en 1832, Lille. Dans la métropole, année après année, elle augmente son rayon d’action, annexant, une par une, les communes avoisinantes. La Compagnie construit trois immenses usines à gaz : Saint André, Vauban et Wazemmes. Cette dernière dessert Fives,  le faubourg Saint Maurice et très probablement le réseau communal.

L’usine à gaz de Wazemmes, à la fin du XIXe siècle
L’usine à gaz de Wazemmes, à la fin du XIXe siècle

Tandis que les Monsois  fortunés profitaient d’un cadre bucolique et du confort moderne, à Wazemmes, c’était un autre paysage. Fred Laporte, dans Voyage autour de Lille,1932, note qu’en sortant de l’Hôpital  Général (actuellement lycée Montebello) il voit « les gazomètres de l’Usine à Gaz », et plus loin,  il décrit une usine :« Elle a une superficie est de 18.000 mètres carrés et vingt fours à cornues. La colonne de coke mesure 20 m de hauteur. Les deux usines consomment 60.000 tonnes de charbon qui vient par le canal ». L’auteur emploie le ton du guide touristique. Pour les Wazemmois, c’est une autre chanson. La combustion de la houille provoque en permanence des fumées et des émissions de gaz, nauséabonds et toxiques. Régulièrement, pendant presque un  siècle, quelques riverains idéalistes, s’emploieront  à tenter de faire fermer l’usine… en vain ! L’alimentation en gaz représente un enjeu énorme.

 En 1925, à Mons, on installe le réseau électrique. Le déclin du gaz n’est pas immédiat. La commune est très étendue et les maisons éparpillées. Le raccordement est beaucoup plus onéreux que dans un réseau urbain plus dense. « Avant la guerre, il n’y avait que les riches qui avaient l’électricité », se souvient Pierre Parent. A l’époque, il travaillait chez son père, le premier électricien de Mons. « Les gens voulaient quand même avoir la radio. Elle marchait sur batteries. Je me souviens que mon premier boulot, dans les années 36- 38 consistait à recharger les accus des clients, à remettre de l’acide et à vérifier la corrosion des contacts. Il y avait tout un atelier, au magasin, qui ne faisait que cela». La guerre va donner un coup d’accélérateur à la restructuration urbaine et précipiter la mort du réseau de gaz de ville. Pierre Parent se souvient, qu’après la Libération, il a démonté, à grande échelle, les réseaux de gaz  et installé l’électricité dans les maisons. Pourtant, il faudra attendre 1962 pour que le réseau électrique atteigne la totalité des rues de la ville.

 

 

 

Pierre, qui est né avant la guerre, a connu l’allumeur de réverbères (I/II)

Le réseau de gaz urbain, compte tenu de la situation excentrée de la commune, est arrivé très tôt. À la fin du XIXe siècle la plupart des maisons des rues principales et les belles demeures étaient raccordées. Le gaz de ville évoque une époque révolue mais beaucoup de Monsois s’en souviennent encore.

Le portail de l’église Saint-Pierre en 1906
Le portail de l’église Saint-Pierre en 1906 avec, de chaque côté, 2 becs de gaz

Pierre Parent est né en 1922, rue du Général De Gaulle. Il y habite encore. Il se souvient, comme c’était hier, du système d’éclairage urbain avec ses réverbères répartis, de loin en loin, tout au long de la rue : «J’ai toujours connu ce bec de gaz que l’on peut voir, installé en mitoyenneté, entre ma maison et l’ancien bureau de poste. C’est peut-être pour cela qu’on avait choisi cet endroit ? Ou parce que la navette du tramway I barré qui reliait Lille à Roubaix, s’arrêtait ici ? Je n’en sais rien ! En tout cas, avant la guerre, la nuit, il éclairait la rue ! »

 Le I barré  roulait de jour comme de nuit : « On le voyait arriver de loin avec son phare avant et, une grande lumière à l’arrière», poursuit Pierre. «C’était un  abat-jour, avec 5 lampes de 110 V, en série, à l’intérieur,  parce que la tension du trolley qui alimentait la rame était de 550 V. Il faut avoir été électricien pour savoir des choses comme ça ! Il arrivait que la perche à roulette, qui faisait contact avec le câble électrique, sorte de son logement. A ce moment-là, le wattman le replaçait avec une grande canne et cela produisait d’énormes gerbes d’étincelles ». Ce spectacle des tramways la nuit, à la lumière des réverbères à été évoqué dans un spectacle Son et lumière, donné au Fort. On voyait les gerbes d’étincelles et l’électricien qui vendait des postes radio, tempêter parce que cela produisait d’énormes parasites dans les émissions de Radio Lille. Ce marchand de postes a réellement existé. C’était Lucien Parent, le père de Pierre.

Pierre pose devant le réverbère de son enfance
Pierre pose devant le réverbère de son enfance et montre le geste de l’employé de la compagnie du gaz

 «Il y avait une canalisation de 30 mm qui courait dans toute la ville à la base des façades»  enchaîne l’ancien l’électricien. « Au niveau de chaque lampadaire et de chaque maison, on avait aménagé  un T, au bout duquel remontait le tuyau d’alimentation. On a démonté les tuyaux  extérieurs, mais, dans la plupart des vieilles maisons de la ville, ceux de l’intérieur sont encore là, enfouis dans les murs.   

Le clou du récit de Pierre, c’est l’évocation de l’allumeur de réverbères de son enfance. L’employé de la Compagnie du gaz passait chaque jour, dimanches et fêtes compris, qu’il pleuve ou qu’il neige. «Il arrivait  à l’heure du lever et du coucher du soleil. Il avait une grande perche avec laquelle il actionnait un robinet à bascule muni d’anneaux. Alors, le gaz, enflammé par une veilleuse (qui n’était jamais éteinte) entrait dans le manchon et brûlait avec une belle lumière jaune. Je revois encore la scène comme si j’y étais ».

 Pierre n’a pas oublié le geste de l’allumeur de réverbères. Avec sa gaffe de pêche au gros, il a tenu à montrer le geste antique de l’employé de la Compagnie Continentale. Il a exigé que la scène soit photographiée à la tombée de la nuit parce que c’est ainsi que cela se passait réellement…  dans ce temps-là.

 

 

Véronique habite, depuis huit ans, la maison de Michel Butor.

Véronique Canivet connaît le nom de Michel Butor depuis son adolescence. Diplômée de l’École des Arts Décoratif de Paris, elle a même étudié l’écrivain à l’école. 

Véronique Canivet
Véronique Canivet

«Pour moi, c’était un auteur parmi beaucoup d’autres», se souvient-t-elle. «J’ai encore en mémoire ses écrits sur Delacroix. J’avoue qu’au fil des années, je l’avais un peu oublié. Acheter la maison où il est né n’était pas prémédité. Je ne  l’ai découvert qu’après avoir signé le contrat».

« Nous avons acheté cette maison en un quart d’heure», enchaîne Christophe, le mari. «Quand nous l’avons visitée et nous avons eu immédiatement l’envie de l’habiter. C’était une vraie maison… une maison qui a une âme. Elle était compatible avec notre budget. Il y avait énormément  de travaux : pas de chauffage central, des cloisons biscornues, l’électricité à refaire, les murs et les sols à revoir … mais cela pouvait s’arranger. Il y avait aussi le jardin. À cette époque, l’immeuble de derrière n’était pas construit. On avait une vue magnifique.»

Sans perdre une minute, Christophe et Véronique se rendent à Fives, siège de l’agence : «Nous nous demandions si nous ne pourrions pas faire baisser légèrement le prix en prenant un petit temps de réflexion. La gérante, Mme Truffaut, nous en a aussitôt dissuadé. Quand elle a appris que notre projet était tout simplement d’y faire vivre notre famille elle ne voulait plus d’autre acquéreur. Il y avait un autre acheteur qui était sur les rangs. Cet « investisseur » avait l’intention de découper l’immeuble  en appartements  minuscules. Mme Truffaut était Monsoise. Pour elle, ce projet aurait complètement défiguré la maison. Elle a su être très persuasive. Elle était tellement heureuse de notre décision qu’elle nous a offert  son exemplaire personnel d’un livre d’histoire locale, auquel, pourtant, elle tenait beaucoup, Mons en Baroeul, de la campagne à la ville. Il y avait deux pages sur Michel Butor. Ainsi, nous avons appris que nous venions d’acheter la maison de l’écrivain. »

« Nous ne remercierons jamais assez Mme Truffaut » ajoute Véronique, émue.  Finalement, pendant ce quart d’heure de folie nous avons pris une décision très raisonnable. Nous avons modernisé la maison en essayant de préserver son cachet. Nous l’avons rendue agréable. Nous sommes heureux d’y vivre. Même le voisinage a apprécié.  Dans le jardin, il y a un portique avec une balançoire. La voisine est venue nous dire le plaisir qu’elle avait d’entendre à nouveau, après de si longues années d’interruption, le crissement de la corde qui accompagne le balancement. Cette maison s’est remise à vivre… »

Véronique est un peu nerveuse depuis qu’elle sait qu’elle doit recevoir la visite de l’écrivain. Elle est allée à la bibliothèque. Elle consulte Internet… Véronique exerce un métier original : elle est  marionnettiste : « une marionnettiste de talent » précise son mari. Elle est directrice de la compagnie Babayaga. Beaucoup de ses amis appartiennent aux  milieux artistiques et culturels. Ainsi, pour le 5 mars a-t-elle a invité Didier Philipoteaux, un poète français et Matega une poétesse slovène qui animent la maison de la poésie de Reims. Elle a peur que l’événement ne soit pas à la hauteur de l’attente… que l’écrivain soit déçu… que cela ne soit pas aussi gai qu’elle l’avait imaginé. Mais Véronique qui fonctionne d’abord  au « coup de cœur » se trompe rarement. AC

Michel Butor, les livres objets, la peinture et les peintres

Michel Butor
Michel Butor

En mai 2012, à l’occasion d’une exposition des photographies de son ami, Maxime Godard, Michel Butor est revenu dans sa commune natale, à Mons-en-Baroeul, dans la banlieue de Lille.Sur certaines photos de Maxime, Michel a ajouté un petit poème. Ce n’est pas la première fois. Le photographe et l’écrivain ont publié, ensemble, plusieurs « Livres–objets».

Le texte, imaginée par Michel Butor est écrit à la main puis recopié sur une petite dizaine d’exemplaires. Ces livres-objets, fruit d’une collaboration avec plusieurs dizaines d’artistes, sont représentatifs du travail contemporain de l’écrivain. En 2011, Michel Butor en a réalisé l’inventaire et en a compté 2014 en langue française.

Voici comment l’écrivain explique ce travail particulier:

« Qu’est-ce que j’écris aujourd’hui ? Essentiellement des poèmes et des petits livres en collaboration avec des artistes ! Vous savez, je suis un écrivain très âgé. J’ai beaucoup écrit et beaucoup publié au cours de ma vie. D’ailleurs on peut même trouver en librairie une édition de «mes œuvres complètes ». Le terme n’est pas complètement exact… tant que je vis, j’écris encore des choses.  Malgré tout, pour ce qui est de mon œuvre, je considère que désormais, « c’est fait ! ». Je serais désormais incapable d’écrire un roman ou un essai. Pour cela, il faut pouvoir ramasser énormément d’énergie… même les préfaces, je n’en écris plus guère.

Michel Butor et PicassoCe que j’écris maintenant c’est une sorte de coda de mon œuvre : des textes en liberté ! Ce sont souvent mes amis les peintres qui me sollicitent et me forcent à écrire. Ils conçoivent des livres à partir de leurs images et me demandent d’y ajouter un texte. En général ça marche ! D’autres, parfois, ne sont pas très contents. Pour ce qui est du livre sur Dirk Bouts, dont on parle aujourd’hui, il ne sait pas ce que j’ai écrit sur lui et ne se plaint pas! Ce travail me plaît. Il me permet de rester jeune. Voilà comment ça se passe, en général. L’artiste m’envoie sept exemplaires de son livre contenant ses images. Pas plus ! Comme je recopie chaque exemplaire à la main, écrire en plus grand nombre serait trop fastidieux ! Chez moi, il y a plusieurs piles de projets en attente. Il se produit, dans mon bureau, comme un embouteillage. Il ne faut pas être trop pressé. Il faut que cela mature dans ma tête. Un jour, l’idée me vient et je me dis, tiens, je vais pouvoir écrire tel ou tel livre. Je n’ai pas d’idée précise sur le texte avant d’avoir vu le livre. Je ne me presse pas. J’écris mon texte à feu doux. Son écriture doit être aussi une forme de découverte pour moi.

Il reste des endroits qui sont libres sur la page. Ils peuvent être très limités – juste  sous l’image –  ou, au contraire, avec des pages entières complètement vierges. Le format compte beaucoup aussi ! Quand c’est un format à l’italienne, je fais souvent des phrases très longues et très compliquées. Si le format est étroit, le mieux c’est d’écrire des vers. J’écris généralement des octosyllabes : c’est quelque chose de très facile et qui semble avoir été créé pour moi ! Je peux évoquer les images de la page ou au contraire m’en écarter. Parfois je mets de la couleur. J’utilise des encres de couleurs différentes particulièrement lorsque les images en noir et blanc. La couleur du texte retentit sur l’image noir et blanc de l’artiste. Elle est aussi choisie en fonction de ce que j’écris.

Séance de dédicace

Ces petits livres sont très différents des essais que j’écrivais, jadis, sur la peinture. Quand on écrit, sur un peintre ou sur un tableau, il y a l’œuvre et la culture du peintre. Il appartient à son époque et s’explique par son environnement. Il y a aussi  tout ce qu’on a pu dire, au cours des siècles, sur sa peinture. Enfin, il y a un point de vue contemporain qu’on peut et doit avoir à propos d’un tableau d’un siècle passé. C’est le cas lorsque j’ai écrit  sur Delacroix. L’œuvre est monumentale. Il existe beaucoup de textes de textes différents, écrits au cours des siècles. Ils ont alimenté ma réflexion et nourri mon propre texte.

Lorsque j’entame un Livre-objet, je commence par faire un brouillon sur une feuille de papier. Puis et puis je le recopie directement dans le premier livre. Il faut noter qu’aucun des sept livres n’est jamais totalement identique à un autre. Comme j’écris à la main, chaque exemplaire est le brouillon du précédent. Je peux changer la disposition et même le texte. Il me vient des idées nouvelles. Je perfectionne le texte d’origine au cours de mes recopie successives. Du coup chaque livre est un objet unique. Souvent, le peintre procède de la même façon : il y a des différences d’un livre à l’autre, dans ses images dessinées à la main.

Je ne vends pas ces livres, mais l’artiste le fait le plus souvent…  parfois à un prix raisonnable, parfois très cher ! Il peut arriver que certains livres soient reproduits en fac-similé par un éditeur. C’est intéressant parce que, dans ce cas, on peut en diffuser un assez grand nombre.

J’ai toujours aimé la peinture et les peintres. Ce n’est pas du tout un hasard si j’écris avec eux. J’aime leur façon de vivre. Ils ont choisi un mode de vie particulier. Ils vivent dans des ateliers (enfin pour ceux qui ont réussi… J’en ai aussi connu beaucoup qui tentaient de peindre dans une chambre de bonne.) L’atelier, c’est un lieu de vie éclairé et  spacieux, c’est un lieu de liberté. C’est un endroit où le désordre fait partie de la création. Le peintre crée une œuvre destinée à être entourée d’un beau cadre et à être exposée sur le mur lisse d’un musée. Mais dans sa matrice, posée dans un coin d’atelier, elle exprime quelque chose de différent. Voir peindre est un spectacle. On voit l’œuvre naître et grandir. Le travail du peintre en action est un bonheur. »

Retour vers la maison natale

Le 139 rue du Général de Gaulle où naquit Michel Butor
Le 139 rue du Général de Gaulle où naquit Michel Butor

« Je serais incapable de rédiger moi-même mon autobiographie. Je crois que je commencerais par «  je suis né le 14 septembre 1926 à Mons en Baroeul ».  Je m’arrêterais assez vite car ce n’est pas ma façon d’être avec moi-même ». C’est ainsi que Michel Butor dans « Curriculum Vitae » commence sa propre histoire. Il la débute toujours ainsi… à quelques mots près. Quel sentiment nourrit-il pour ce lieu dont il évoque « la lumière » dans son poème « Biographie pressée » ? «Je ne l’ai jamais vu évoquer sans émotion et… érudition sa ville de naissance », écrit Raphaël Monticelli, l’un des meilleurs amis de l’écrivain. «   Je l’ai même entendu un jour tenir toute une partie de conférence, dans une université, sur le nom de Mons en Barœul, insistant sur la rareté de la forme « œu », dissertant sur le nom à travers l’histoire, nous remontant au moyen âge… Une légende…»

Au risque de paraître irrévérencieux, nous commencerons notre récit un tout petit peu avant : le 2 décembre 1924 jour de la naissance Geneviève, la sœur aînée de Michel. Le certificat de baptême précise qu’elle est née, 139 rue de Roubaix. Deux ans plus tard, lorsque Michel, Marie, François paraît, la rue a changé de nom. Elle se nomme à présent Daubresse Mauviez. Le 139 est le domicile du père de l’écrivain : Xavier Marie Joseph Butor, inspecteur de la Compagnie de chemin de fer du Nord, ainsi que l’indique  le certificat de naissance conservé à la mairie.

Le 139 – désormais rue du Général De Gaulle – a connu bien des vicissitudes. Siège de la Kommandantur pendant la guerre, il devient ensuite le commissariat de la ville avant de retrouver son usage privé. Jusqu’à une date récente, on pouvait encore y observer des cloisons matérialisant les bureaux des policiers. A 540 km à vol d’oiseau, dans son petit village de Lucinges, près de la frontière suisse, l’écrivain a-t-il encore une pensée pour cette maison qui l’a vu naître où l’a-t-il abandonnée définitivement à son triste sort ? Un élément de réponse nous est fourni le 25 avril 2000 par le quotidien La Voix du Nord à qui Michel Butor déclare : «Avant la guerre, je suis retourné voir cette petite maison, à l’organisation typiquement nordiste. Le petit Parisien que j’étais avait été frappé par l’enfilade des pièces et une salle à manger sans aucune fenêtre. J’ai deux vieilles sœurs. Je vais leur demander l’adresse. J’aimerais revoir cette maison où je suis né. Je veux boucler la boucle. »

Le 5 mars 2011, Michel Butor, bouclera enfin cette longue boucle de 84 ans avant de continuer à «courir le monde… même si c’est plus lentement » comme il l’écrit lui-même.  AC

Autobiographie pressée (extraits)

…le dallage d’un corridor…

Lumière de Mons-en-Baroeul

le dallage d’un corridor

j’aimais jouer au cuisinier

notre installation à Paris

dans la rue du Cherche-midi

……

Je désire courir le monde

encore pendant quelque temps

même si c’est plus lentement

si je me sens de l’autre siècle

je suis curieux de celui-ci

Michel Butor

De Mons à Richmond : morceaux de vie de Patrick Ramskindt

Patrick Ramskindt, hormis une parenthèse, à Cannes, sur la Côte d’Azur, a toujours habité la commune.

Patrick Ramskindt
Patrick Ramskindt

Actuellement, on le trouve dans le nouveau Mons, chez sa mère malade, dont il s’occupe désormais. Il a l’amour des chats. Il y en a quatre à la maison et Patrick a installé plusieurs niches dans le jardin. Les félins de passage peuvent venir se nourrir et s’abriter des intempéries. Patrick a longtemps exercé le métier de peintre en bâtiment tout en cultivant une passion pour la photographie. « J’ai commencé tout gamin », se souvient-il, « mon premier appareil photo a été celui de Pif-gadget. Je suis passé au Rollei, puis au Zénith. Depuis une vingtaine d’années, fidèle au Canon, j’en ai usé plusieurs exemplaires ». Patrick envisageait une reconversion professionnelle et était sur le point de s’établir, à plein temps, comme photographe. Il avait engagé des démarches pour suivre une formation quand, en 2009, un accident sérieux est venu briser ses rêves. «J’étais en train de faire un reportage », témoigne-t-il, «quand je me suis aperçu que je j’avais oublié comment on fait pour prendre une photo. Je ne savais plus rien de ce qu’il fallait faire.». Son médecin le dirige vers l’hôpital Salengro, en neurologie. Le diagnostic tombe bientôt, « il s’agit d’un AVC et, malheureusement, ce n’est pas le premier» lui dira-t-on. « C’est à cause de la clope tout ça », commente Patrick. « J’ai fumé plus de deux paquets par jour pendant plus de 30 ans.».

Patrick Ramskindt et son chat
Patrick Ramskindt et son chat

Patrick se rend compte, très vite que, depuis son accident, les choses sont devenues différentes. Il éprouve des difficultés en lecture, en écriture, pour l’attention et la mémoire. Il travaille désormais avec un orthophoniste. Malgré tout, il se débrouille avec Internet. Ancien fan d’Elvis Presley, il a beaucoup surfé sur les sites américains. L’idole descendait d’une famille de confédérés américains. C’est ainsi qu’il a fait la connaissance de Tripp, un citoyen de  Richmond (Virginie), dont les aïeux ont écrit quelques  pages de l’histoire de la guerre de sécession.   Les deux compères ne parlent pas un traitre mot de leurs langues respectives, mais communiquent à l’aide d’un traducteur automatique. Tripp est un spécialiste du Blue Grass et du Hillbilly, deux styles de musique que le français apprécie aussi beaucoup. L’an dernier, Patrick a franchi le pas et s’est rendu à Richmond. Cette année il y retourne. Tripp  doit l’emmener visiter Appotomax, un petit village où s’est déroulé une des grandes batailles de la guerre de sécession. Le 3 juin, il sera de retour à Richmond où, comme chaque année, on célèbrera la naissance de  Jefferson Finis Davis, le chef des confédérés. Patrick prendra des photos de la ville et de la cérémonie qui alimenteront les sites internet de ses amis américains. Enfin, il reviendra à Mons pour poursuivre d’autres rêves.

Régis Goudey a retrouvé son équilibre à travers la vie associative.

Régis ne rate aucun événement citoyen de la commune.

Régis Goudey
Régis Goudey

Il a belle allure et porte toujours la même paire de lunettes de soleil. « Je suis aveugle », explique-t-il. « Mes lunettes c’est ma manière à moi d’être anonyme, de ne pas afficher d’entrée de jeu mon état et de ne pas déranger les gens ».

Régis a fait des études hôtelières. Pendant de nombreuses années, il a servi, en salle, dans un restaurant lillois de prestige. « On y voyait beaucoup de figures de la politique et du showbiz». témoigne-t-il, « Ce travail me plaisait beaucoup ». En 1999, Régis est frappé par une grave maladie. Il perd totalement la vue en moins d’un mois. « Lorsque je me suis rendu compte que j’étais aveugle, cela a été un choc terrible », poursuit-il. « Pendant trois ans, j’ai cessé de vivre. Je n’ai aucun souvenir de cette période. Le monde a continué sans moi ». Les répercussions familiales sont importantes Annick, son épouse, abandonne son travail pour s’occuper de lui. Valentin, le plus jeune de ses trois enfants voit ses résultats scolaires fléchir. « La famille était en grande souffrance », se souvient Régis. « Un beau jour, j’ai décidé que j’allais très bien. Comme par miracle, tout s’est arrangé. J’ai redécouvert les événements qui s’étaient produits pendant mes trois ans d’absence. J’ai commencé à reconstruire ma vie ».

Régis intègre plusieurs associations Monsoises. Il fait partie du Conseil d’Administration de Caramel (le Centre social du quartier Concorde, proche de son appartement). Il participe au groupe de travail qui fait la liaison entre les habitants et Partenord (le bailleur de son immeuble). « Nous travaillons à l’amélioration du quotidien », précise Régis. Quatre fois par semaine, il se rend, seul, à pied, à la salle de musculation de l’avenue Rhin-Danube. « Dans mon cas, il vaut mieux travailler sa forme physique et son équilibre », ajoute-t-il. «La déambulation à travers la ville n’est pas toujours facile. Ce qui est très gênant, ce sont les voitures garées à cheval sur les trottoirs. Le  caniveau est le point de repère de ma canne. Les potelets posés pour limiter le phénomène n’arrangent rien, ils sont aussi des obstacles. Avec le temps, j’ai fini par me dire que la voiture fait partie du mode de vie des gens et qu’il faut faire avec ».

Régis est également un farouche mais pacifique supporter des DVE, dans le virage nord. Il va au cinéma. Dernièrement il a beaucoup aimé Intouchables. « C’est un excellent film. Ce n’est pas seulement à cause du sujet », assure-t-il. «A la télévision, J’apprécie beaucoup les documentaires ainsi que les films qui font parcourir le monde. »

Régis voyage beaucoup : il est allé passer 15 jours au Mali avec les Touaregs. L’année suivante ce fut le Sénégal et la région des mangroves, à pied, de village en village.

« Il faut avoir confiance et se dire que la vie vaut la peine d’être vécue à condition de vouloir la construire », conclut-il.

Salah essaie de tirer le meilleur parti de sa vie de retraité, malgré une demi-pension.

Salah ben Salah est une figure monsoise.

Salah
Salah

On l’aperçoit souvent, avec son fauteuil roulant, sillonnant les avenues du nouveau Mons ou la rue du Général De Gaulle où il a ses habitudes, au Saint Claude, près de l’ancienne mairie. En cette période électorale, il est souvent au marché, le dimanche matin. Il y distribue des tracts pour le Parti Socialiste. « Mon père était socialiste », explique-t-il, « j’ai continué la voie qu’il avait tracée. Il avait fait  la guerre de 14 -18 et aimait beaucoup la France. Dans les années 20,  il a fondé une famille, en Tunisie. Je suis son dernier enfant. Juste avant de mourir il m’a dit : « Pars pour la France. C’est beaucoup mieux pour toi ». J’ai suivi son conseil je me suis retrouvé ici, seul, à l’âge de 19 ans ».

Salah exerce divers métiers : ouvrier dans une ferme puis dans le bâtiment… ambulancier. Familier du CHR, il y obtient un poste. Ce sera le dernier de sa carrière. Un jour, à l’hôpital,  il tombe dans l’escalier : « C’était quelque chose de banal», explique-t-il. « Je pensais pouvoir reprendre très vite le travail. Administrativement, j’ai été déclaré « en arrêt maladie ». Mais au lieu de guérir, mon état empirait. Mes jambes gonflaient et j’étais de plus en plus malade. Un jour, ce sont les pompiers qui sont venus m’évacuer de la maison. Ils m’ont transporté, dans la clinique la plus proche. Les médecins ne savaient pas trop ce que j’avais et mon état empirait. Au bout d’un long moment on m’a envoyé à l’hôpital Salengro».

Salah connaît le professeur qui s’occupe de lui. Il le voit désolé  de devoir lui annoncer qu’un de ses membres est gangrené et qu’il va devoir procéder à une amputation : c’est le prix à payer pour qu’il reste en vie. Salah ne pourra plus jamais travailler. « Quand je suis allé un peu mieux», poursuit Salah, « je me suis aperçu que, parmi tous les papiers que j’avais signés, se trouvait ma demande de mise à la retraite anticipée ». Ce n’est pas sans conséquences. Il lui manque quelques années de cotisations pour prétendre à une retraite à taux plein. Actuellement il ne touche que 560 euros par mois.

Salah a entrepris beaucoup de démarches auprès de son ancien employeur et de la CRAM pour que cette décision puisse être annulée. « Il n’y a rien à faire », regrette-t-il, « je n’aurais jamais dû signer ce maudit papier. Je n’ai plus  qu’un recours : m’adresser au  Président de la République. J’ai écrit à Nicolas Sarkozy. Je vais recommencer avec François Hollande. Je me bats pour vivre. Je me suis toujours battu depuis que je suis arrivé, seul, en France. Il y a quelques années je me suis remarié et j’ai désormais  une petite fille de sept ans. Je voudrais que, même s’il m’arrivait quelque chose, ma femme puisse l’élever correctement. J’espère que le nouveau Président voudra bien se pencher sur mon cas. Le nouveau gouvernement parle beaucoup de justice sociale. J’espère qu’il tiendra parole et qu’il aura une petite pensée pour moi. »

La vie monsoise de Michel, retraité et handicapé, depuis 7 ans.

Certains de nos concitoyens ont une vie légèrement différente à cause de leur handicap.

On les désigne souvent par des périphrases destinées à rendre plus présentable la réalité de leur quotidien : «personnes à mobilité réduite, déficients visuels etc.» En fait, ils s’adaptent, réinventent leur présent et  tirent, le plus souvent, très bien leur épingle du jeu. Ils n’ont pas seulement besoin d’un équipement adapté mais aussi d’une relation fraternelle et de rapports égalitaires.

« Je suis gravement handicapé. J’ai des troubles importants de langage mais je me débrouille pas trop mal », prévient Michel Villalonga, 65 ans. Malgré un côté droit totalement paralysé et  une jambe amputée, il parvient, en tirant de sa seule main valide un fauteuil de fortune, à sortir sa poubelle ou à tondre la haie de son petit jardin.

Michel Villalonga

En 2005, il était menuisier, en fin de carrière, chargé de laquer et de poser les vernis sur les meubles et les éléments de décoration. Il travaillait le plus souvent sans masque…  Simultanément il va être atteint d’un grave empoisonnement aux solvants et d’un AVC : il reste paralysé de tout un côté. En 2010, un second AVC le prive presque totalement du langage. Avec Zoé, son orthophoniste, à raison de trois séances par semaine, sa communication revient petit à petit. Pourtant, avant son accident, Michel parlait trois langues (le français, l’anglais et l’arabe). Sa vie ressemble à l’histoire d’un roman.

Michel  naît en Algérie, près de Constantine. Sa mère est française et cultive la vigne. Il n’a jamais connu son vrai père et a été élevé par son père adoptif, un officier de la marine américaine. Grand voyageur, ce dernier maîtrise 5 langues. Abandonné par sa mère, Michel va être élevé par son beau-père et vivre aux États-Unis jusqu’à l’âge de 17 ans. Paradoxalement, c’est surtout outre-Atlantique, au Lycée français, qu’il apprend à maîtriser notre langue. Il est très sportif et fait du basket et de l’athlétisme comme tout jeune Américain. Revenu en Algérie, il s’occupe d’agriculture et continue la pratique du sport comme compétiteur et comme encadrant. Dix ans plus tard, à l’indépendance, il quitte l’Algérie. On le retrouve animateur sportif à Lyon, puis ouvrier dans une fabrique d’instruments du Jura et, enfin, accordeur de piano à Belleville sur Saône. Il a alors 37 ans et fait la connaissance de son épouse qu’il va rejoindre à Maubeuge. Il y sera quelque temps animateur socio-culturel avant de rejoindre Mons en Baroeul et la menuiserie.

Maintenant, Michel essaie de reconstruire sa vie, avec l’aide des personnels-soignants, à domicile. Son fauteuil, rudimentaire, rend ses déplacements compliqués. Malgré tout, parfois, il rejoint seul la rue du général de Gaulle : une véritable aventure. Il a entrepris des démarches compliquées pour pouvoir bénéficier d’un fauteuil adapté.

En attendant des jours meilleurs, Michel peaufine sa collection de timbres et relit ses livres sur les plantes et les fleurs. Il regarde aussi beaucoup la télévision : « j’aime beaucoup les documentaires sur les pays étrangers et les voyages », confie-t-il. Il imagine également des recettes de cuisine gourmandes qu’il dépose chez les commerçants et que l’on peut se procurer gratuitement.

Michel, a reçu, il y a peu, sa carte d’électeur. Il s’est mis d’accord avec un voisin qui possède une voiture pour pouvoir voter.