Des origines de Lille : l’île avant la ville

Lille ne va naître qu’au moyen-âge. A partir de cette période, elle va connaître un développement jamais démenti au cours des siècles… jusqu’à devenir la plus grande capitale de la Flandre française.

Un bateau plat utilisé du IXe au XIe siècle en Europe du Nord : interprétation libre de l’artiste.

Au début, sur le site de l’actuelle ville de Lille, il n’y avait rien… ou si peu !

Le paysage était très différent de celui d’aujourd’hui : des terres entourées de cours d’eau et de marais où la vie sédentaire était difficile. Entre deux bras de la Deûle, se trouvait une île d’assez grande dimension. Elle n’était pas habitée. Contrairement à la plupart des autres grandes villes françaises, Lille, n’a pas été un lieu de peuplement gaulois… pas même gallo-romain ! Le site se trouvait à l’écart des grandes voies de circulation de l’époque antique. La Grand’Place, l’un des lieux de la ville des origines, a été fouillée maintes fois lors de différents chantiers. On n’y a trouvé nulle trace de construction… même pas une pièce de monnaie ou un morceau de tuile ! Pourtant, la Deûle, qui traverse la région, a favorisé, çà et là, l’implantation d’habitats sur ses rives. On a bien retrouvé des traces de vie humaine de l’époque antique autour du Palais Rameau ou à Esquermes, mais rien au niveau du centre historique !  

Le Castrum de Lille et sa motte féodale en 1066 selon Brun-Lavainne.

Les premières traces écrites mentionnant l’existence de la ville datent du XIe siècle, à l’époque de Baudoin V, comte de Flandre (1035-1067). En 1054, le voici retranché, à Lille dans son « Castellum Islense » (château-fort sur une île), pour résister aux assauts des troupes d’Henri III, l’empereur germanique des Romains qui se considérait comme le seul chef spirituel et temporel de la chrétienté. Le premier document original qui atteste de l’existence de Lille et qui nous soit parvenu, est une charte de 1066, dans laquelle, ce même Baudoin, dote la collégiale Saint-Pierre naissante (1055) d’un chapitre de chanoines et de revenus. Dans ce document, la ville est nommée « Isla », mot dérivé du latin « insula », qui signifie « île ».

C’est là l’origine du lieu, l’Insula=> Lille 

 dont cette charte permet de se faire une idée topographique sommaire. Ainsi, le site est organisé autour de la motte féodale du comte, située aux environs de l’actuelle place aux Oignons. Il s’agit d’une construction fortifiée au sommet d’une butte résultant du travail de l’homme. Les murs (probablement en bois) protègent des envahisseurs, très nombreux à cette période reculée. 

Organisation d’une motte d’astrale selon un graveur du XIXe siècle.

La construction sur une île du dispositif fortifié lui confère la protection naturelle des eaux qui entouraient le lieu. Il existe d’autres villes qui sont dans ce cas, dont la plus célèbre est Lutèce (Paris) et son île de la Cité. L’enceinte du Lille du XIe siècle est tout à fait modeste : un quadrilatère de 300 mètres de large sur 350 mètres de long, En langage de l’époque, c’est le Castrum (ville fortifiée). Quelques décennies plus tard l’enceinte s’est agrandie. Elle s’est enrichie désormais d’un Forum, constitué de rues et places en direction de l’actuelle Grand’Place, protégées par une enceinte. Cet ensemble couvre alors 22 hectares.  Il est probable que les origines de Lille ne soient pas très antérieures à l’époque de Baudoin V. Dans cette ville – qui a connu beaucoup de fouilles au cours des siècles – on a juste retrouvé du côté de la place du Concert, des céramiques des VIIIe et IXe siècle, ce qui laisse penser que le site, auparavant, a été inhabité. 

Le combat de Lyderic et Phinaert qui aurait mené à la naissance de Lille selon une légende locale.

Il est probable qu’il a existé une seconde motte féodale au bout d’un ancien bras de la Deûle, du côté de l’actuelle place des Reignaux. Peut- être, est-ce là l’origine de la légende selon laquelle Lille aurait été fondée par Lydéric après sa victoire sur le géant Phinaert. Il n’est pas certain que le véritable fondateur de Lille ait été Baudoin V, même si, sous son règne, plusieurs villes de Flandre se sont développées sur un modèle quasi identique.

Au moyen-âge, le site, avec le développement des échanges commerciaux s’est révélé un lieu exceptionnel pour le nord de l’Europe. Entre le réseau de la Haute-Deûle qui menait à l’Artois et aux régions de l’Est et celui de la Basse-Deûle qui conduisait aux villes riches de la Flandre, il existait une dénivelée qui obligeait à charger ou décharger les marchandises des bateaux du transport fluvial. Entre le port qui desservait le niveau haut (aujourd’hui, le Quai du Wault ) et celui du niveau bas (aujourd’hui, l’avenue du Peuple-Belge), il n’y avait que quelques centaines de mètres. Lille était le point de jonction fluvial entre l’Est et l’Ouest, le Nord et le Sud. C’était un lieu de transit et de stockage unique. Ce pays de marais et de rivières rendait très problématique la circulation routière. Quelques chemins serpentaient sur les hauteurs, mais se trouvaient barrés au moindre cours d’eau. C’était le cas de la Deûle, infranchissable sans ouvrage approprié. 

A hauteur du hameau de Fins (actuellement l’église Saint-Maurice) on avait érigé un pont qui était le seul point de passage entre l’Est, le Sud… et la Flandre du Nord-Ouest. Toutes les voies de communication du transport routier et fluvial avaient comme point de jonction la ville naissante. Il était tout à fait stratégique pour le comte des Flandres de contrôler ce flux économique des échanges de l’Europe du Nord, de le sécuriser et, éventuellement, d’en tirer profit.

Il ne reste plus rien de la ville du XIe siècle. Les destructions et reconstructions successives ont effacé toute trace. Les maisons, souvent construites en bois étaient à la merci des grands incendies, un fléau redouté et redoutable. Les quelques constructions pérennes ont été la victime des appétits des bourgeois lillois de la Révolution française ou de la violence des armées étrangères qui ont bombardé la ville. Lille, qui ressemblait à sa voisine néerlandophone, Bruges, a vu peu à peu disparaître ses rivières et ses canaux. A peine existe-t-il, ici ou là, quelques rares ponts anachroniques traversant une route ou un chemin. 

Le Pont Neuf existe toujours sur l’ancien site du port d’Aval

Quelques cicatrices évoquant le passé fluvial de la cité sont encore visibles.

Le port de la Haute-Deûle, aménagé du XVIIe au XIXe siècle, forme un bassin géométrique, lieu de promenade pour les Lillois du centre-ville. Plus une seule péniche sur le plan d’eau, plus une seule usine sur ses berges. Ce quartier, jadis poumon économique des échanges commerciaux et de la production industrielle, s’est gentrifié. Les petites maisons qui bordent le Quai du Wault sont hors de prix et réservées à l’élite. L’autre port, « le Port d’Aval », celui de la Basse-Deûle a été asséché. Son ancien bassin a laissé place à une double rue (l’avenue du Peuple Belge) avec au milieu une longue pelouse. Ce quartier du Vieux-Lille est très prisé et abrite des riverains appartenant aux catégories sociales très supérieures. Il n’existe plus une seule maison de la ville primitive.

Mais les tracés des rues du Lille ancien ont parfois perduré. Ainsi peut-on encore cheminer le long de l’axe traversant par l’actuelle rue Pierre Mauroy, franchir l’ancien lit de la Deûle, matérialisé par la rue du Sec-Arembault, atteindre la Grand’Place, bifurquer par la rue Equermoise, puis s’engager dans la rue de la Barre qui menait à la porte éponyme avant d’accéder à la campagne. Un embranchement, à partir de la Grand’Place permet de s’engager en direction de la rue Grande-Chaussée, puis place Louise de Bettignies pour atteindre enfin l’endroit où se situait, jadis, le port d’Aval.

Un projet récent de remise en eau « totale » de l’avenue du Peuple-Belge.`

Certains, nostalgiques de la ville du Moyen-âge, appellent de leurs vœux une remise en eau des rues et des bassins pour faire de Lille une sorte de Venise du Nord. Mais refaire ce que l’on a défait représente des coûts astronomiques tandis que la circulation automobile a pris le pas depuis si longtemps sur les transports fluviaux. L’endroit emblématique d’un retour de l’eau dans la ville est sans doute l’avenue du Peuple-Belge qui fut le port de la Basse-Deûle, remblayé en 1929.  

En 2008, une résurgence de l’eau dans le Vieux-Lille faillit voir le jour. Elle fut inscrite dans les projets de la municipalité. Mais le coût de ce retour vers le passé était pharaonique. Il n’était pas du goût des élus des campagnes qui ont la majorité dans les instances métropolitaines et qui décident des budgets. Le projet fut abandonné. Dernièrement (2022), il a resurgi. Un vote a eu lieu pour départager différents projets. D’une courte tête, c’est celui qui propose de transformer le l’endroit en parc qui l’a emporté… au soulagement des élus, car c’est de loin le moins disant en terme d’investissement financier.

Les autres projets – remise en eau partielle ou totale – ont dispersé les voix des partisans du retour vers les origines. Les dés semblent jetés pour longtemps. Dans un contexte de réchauffement climatique ou les espaces arborés  et les pelouses contribuent à améliorer la vie des riverains en période de canicule ; dans une ville où les constructions anciennes sont mises en danger par l’assèchement du sous-sol, ce projet est dans l’air du temps. Les Lillois des générations futures, circulant sous les frondaisons des arbres, auront du mal à imaginer, encore plus qu’aujourd’hui que cet endroit fut jadis un port rempli de bateaux, à l’origine de la naissance de la Cité. 

Evaluez cet article

Cliquez sur une étoile

5 / 5. 5

Pas de vote pour l'instant

Laisser un commentaire