Portraits croisés, le port de la Basse-Deûle dans le « Vieux-Lille », 1840-2020

Portraits croisés, le port de la Basse-Deûle dans le « Vieux-Lille », 1840-2020

Cette photo est très ancienne. C’est l’une des toutes premières, jamais prises à Lille. Son emprunt par des publications antérieures, avance 1840 comme la date de la prise de vue. Plus modestement nous proposerons l’année 1843 avec une marge d’erreur d’environ un an, avant ou après. Quoi qu’il en soit, c’est très vieux ! On peut attribuer cette photographie de façon certaine à Louis-Désiré Blanquart-Evrard qui habitait le quartier et était photographe à ses heures. Il était surtout connu localement pour être le propriétaire d’un magasin prospère de draps et de confection, « Au Mouton des Ardennes », rue Grande-Chaussée. Plus tard, il deviendra une célébrité mondiale. Il inventera un nouveau procédé photographique préfigurant la photo moderne. Il écrira des livres sur les techniques de la photographie, les plus pointus et les plus érudits de son temps. 

Pour l’heure, il pratique le daguerréotype. C’est un procédé tout nouveau ! Cette invention de Louis Daguerre (1839), permet de fixer une image positive sur une plaque de cuivre recouverte d’une fine couche d’argent. Louis-Désiré n’est plus tout à fait un débutant et il apprend très vite. Nulle trace de rayures comme sur son cliché de la Vieille-Bourse réalisé en 1842. L’image est parfaite, nette et détaillée. Le photographe, comme un peintre, a veillé au bon étalement des plans. Sur le premier se trouve la maison de Gilles de la Boë (1636), un bel exemple de l’architecture anversoise, un bâtiment qui annonce celui emblématique de la Vieille-Bourse (1653). Pour l’instant, le sieur Corman, marchand de charbon, occupe les lieux. Puis vient le Pont Notre-Dame (vers 1299), derrière lequel sont arrimées les péniches, suivi du Palais de justice, avec ses colonnes doriques (1839), inspiré par le monde antique, enfin, s’étire la perspective des rangs de bâtiments commerciaux et d’entrepôts qui bordent le canal. Tout cela est parfaitement net. Des éléments plus vivants égaient la composition de l’image… deux charrettes qui – peut-être – ont été disposées avec soin par le photographe lui-même et deux personnages, debout. Aucun flou, aucun bougé : ils avaient sans doute la consigne précise de rester immobiles à l’endroit choisi par le photographe. Louis-Désiré Blanquart-Evrard avait fait des études aux Beaux-Arts. Il compose sa photo avec les mêmes règles qu’utiliserait un peintre pour équilibrer son tableau. Au bout du compte une image étonnamment réussie et moderne !

Le coin des historiens de la photo (lecture facultative) :

Beaucoup de ceux qui s’intéressent aux débuts de la photographie à Lille, soupçonnaient Louis-Désiré Blanquart-Evrard d’être l’auteur de cette photo. Le lieu, le style, l’époque du daguerréotype en faisaient le coupable idéal. Mais il n’y avait pas de certitude absolue. Un article de la Voix du Nord de janvier 2000 (Christian Brackers d’Hugo) lève cette interrogation. Ce cliché fait partie de la collection que le photographe a léguée en 1871 au musée industriel. Il est authentifié par l’historienne de la photographie, Anne-Laure Wanaverbecq, qui a été chargée d’inventorier cette collection et qui certifie la paternité du cliché. Blanquart est en grand progrès par rapport à sa production de 1841 ou 1842 (exemple : Vieille-Bourse de Lille). Il est au niveau des meilleurs. Il y a plusieurs explications qui se renforcent l’une l’autre. Le daguerréotype s’est beaucoup perfectionné depuis le 7 janvier 1839, date à laquelle Daguerre communique officiellement son invention à l’Académie des sciences de Paris. Antoine Claudet, un photographe français – mais qui travaille à Londres – a amélioré chimiquement la sensibilité des plaques métalliques, rendant l’instantané possible. Surtout, l’opticien parisien Charles Chevalier met au point, dès 1840, la première optique composite produite dans le Monde (deux lentilles asymétriques accolées. Elle est, extrêmement lumineuse par rapport à celle de Daguerre.

Ce dispositif va abaisser, considérablement le temps d’exposition de la prise de vue. Chevalier complète son système par un diaphragme réglable qui permet de moduler la quantité de lumière et la profondeur de champ. Louis-Désiré Blanquart-Evrard comptait parmi la clientèle de l’opticien parisien. Cette relation sera très importante pour la suite. Le photographe, par cet intermédiaire, va faire la connaissance d’autres photographes comme Hyppolite Bayard avec lequel il travaillera à partir de 1851 pour la réalisation de ses « Albums » de « l’Imprimerie Photographique ». Blanquart sera l’un des membres fondateurs de la Société Française de Photographie (novembre 1854) avec Chevalier, Bayart…  et bien d’autres.  Il a utilisé cette optique de Chevalier avec beaucoup d’à-propos : les plans éloignés comme le premier plan sont nets. Blanquart, ancien assistant de l’industriel-universitaire Frédéric Kuhlman n’était pas seulement un chimiste et un manipulateur hors-pair, il était aussi devenu un photographe possédant une solide technique. Il disposait du meilleur matériel disponible à l’époque. Son intelligence et sa créativité ont fait le reste.

Du même endroit, ou peu s’en faut, voici le même paysage, aujourd’hui. La maison de Gilles de la Boë, magnifiquement restaurée, a retrouvé ses volumes et ses couleurs d’origine. Elle est bien plus belle que celle qu’a connu Blanquart. Le marchand de charbon a disparu. Les enseignes se succèdent à un rythme rapide, conditionné par les tarifs de location qui, dans le quartier, sont de plus en plus élevés. Le vieux port populaire s’est embourgeoisé. Au sol, la tradition du pavé a été respectée. Elle fait le charme du Vieux-Lille en même temps qu’elle tord les pieds des passants. Pour amener des éléments vivants, nul besoin d’une grande mise en scène. Il suffit d’attendre patiemment et de saisir ce qui passe ! La profondeur de champ, comme pour la photo des années 1840 est optimale. Avec les appareils numériques ultra-sensibles et les optiques modernes, c’est devenu très facile ! Au-delà du premier plan, exit le pont Notre-Dame, disparu. On trouve encore un bout de l’Hospice Comtesse… puis le Palais de justice qui a bien changé ! Il a été construit en lieu et place du précédent à la fin des années 1960. L’architecte en est Jean Willerval. A la même époque, il a signé beaucoup d’immeubles du nouveau Saint-Sauveur.

Le restaurant panoramique du Palais, au dernier étage était l’un des lieux préférés de son collègue, le regretté Jean Pattou qui habitait à deux pas. L’immeuble n’en a plus pour longtemps. Il a déjà été condamné. Il devrait-être détruit prochainement au profit d’un nouveau Palais de justice, érigé à proximité.  Pour les avocats et les magistrats, « trop petit, mal conçu, c’est une catastrophe annoncée ». Le bâtiment de Willerval aura duré 60 ans. Nous sommes entrés dans l’ère des immeubles jetables où le paysage urbain mute en permanence sous les coups de boutoir des promoteurs. Beaucoup des immeubles qui bordent la chaussée ont été reconstruits… mais dans un style qui rappelle les anciens. Toute trace du vieux port a disparu. Désormais le lieu s’appelle « l’avenue du Peuple belge » : deux chaussées pavées avec une grande pelouse au milieu. En sous-sol, est caché un immense parking de béton, pour les automobiles. Des voix s’élèvent pour l’accuser d’être une des causes de l’asséchement du sous-sol du Lille-ancien qui fragilise les immeubles, au point qu’ils risquent de s’écrouler. Certains, caressent le projet de remettre tout cela « en eau »et de restituer au quartier son cachet d’origine de manière à revenir au paysage qu’a connu Blanquart-Evrard.

Bonus : le premier daguerréotype

Il s’agit de l’un des premiers daguerréotypes de Louis-Jacques-Mandé Daguerre et probablement de l’une des premières photos du monde. En tout cas, c’est celle où pour la première fois on observe un personnage vivant (en bas à gauche de la photo). L’artiste a utilisé la méthode paresseuse : il a campé sa chambre photographique devant la fenêtre de son atelier, 5 rue des Marais. Mais le résultat est plutôt réussi. A partir de ce poste d’observation, on obtient une perspective du boulevard du Temple. On sait que Daguerre a montré la photo en 1839 à Samuel Morse, l’inventeur du télégraphe. Celui-ci écrit dans le « New York Times » de cette même année : « Les objets en mouvement ne s’impressionnent pas. Le boulevard, si constamment rempli d’une cohue mouvante, de piétons et de voitures, était parfaitement désert, à l’exception d’un individu qui était en train de faire cirer ses bottes. Ses pieds durent rester immobiles. En conséquence, ses bottes et ses jambes ont été bien définies, mais il n’a ni corps ni tête, car ceux-ci étaient en mouvement. » À cette époque, le temps de pose d’une photographie nécessitait environ une quinzaine de minutes.

Alain Cadet, journaliste
Alain Cadet, journaliste

Il a débuté dans la vie professionnelle comme enseignant. Après avoir coché la case du métier de photographe, il s’est orienté vers la réalisation de films documentaires, activité qui a rempli l’essentiel de sa carrière. Arrivé à la retraite, il a fait quelques films… mais pas beaucoup ! Les producteurs craignent toujours que, passé 60 ans, le réalisateur ait la mauvaise idée de leur faire un infarctus, ce qui leur ferait perdre beaucoup d’argent ! La suite a montré qu’ils se sont peut-être montrés un peu trop frileux, mais cela fait partie du passé. C’est ainsi que l’ancien réalisateur – un peu photographe, sur les bords – s’est mis à collaborer avec différents journaux. Il a aussi écrit des livres sur la guerre de 1914 – 1918 où l’image a une place importante. C’est ainsi que dans ce blog, on trouvera beaucoup d’articles sur des peintres ou des photographes anciens ou contemporains, des textes relatifs aux deux guerres, mais aussi des articles opportunistes sur différents événements. Comme les moyens du bord sont très limités, cela a obligé l’auteur à se remettre à la photographie – sa passion de jeunesse – pour illustrer ses textes. Il ne s’en plaint pas !

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