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Du café Saint-Mathias à la maison d’habitation, 59370

Le café Saint-Mathias se trouvait au n° 265 bis de la route de Roubaix. Le permis de construire de l’immeuble avait été déposé en Mairie le 30 septembre 1905 par l’occupant de la parcelle mitoyenne, l’architecte Gabriel Pagnerre. Il en précise l’usage : « la construction d’une maison à usage d’estaminet ». L’heureuse famille, nouvelle propriétaire du lieu, est la famille Poissonnier. Le fils, Henri, s’est illustré pendant la Seconde Guerre mondiale. Résistant, imprimeur du réseau Voix-du-Nord, il a été déporté en septembre 1944. Il est mort l’année suivante dans un camp de concentration allemand. Sur cette photo -1939 -, figurent quasiment tous les membres de la famille. On peut voir, de gauche à droite : Jean Vannehuin, Denise Poissonnier (avec un caniche sur les genoux, la fille d’Henri), Agnès Vannehuin-Poissonnier, Noémie Dangreau-Poissonnier, Maria Meheus-Poissonnier, Henriette Poissonnier (la seconde fille d’Henri), Alfred Poissonnier (le père d’Henri qui sera le tenancier du lieu jusqu’en 1947). Il y a aussi deux intrus : un collègue propriétaire d’un autre café dans l’encoignure de la porte et à l’extrême-droite Joseph Colomar, artiste peintre monsois.
Beaucoup d’observateurs se sont étonnés que le seul membre de la famille absent sur l’image soit, justement, Henri Poissonnier. Mais, il existe une explication simple. Henri Poissonnier avait fait des études de photographie et possédait un excellent appareil qu’il utilisait pendant ses loisirs. Il aurait voulu être photographe, mais avait bifurqué vers l’imprimerie par ce qu’il pensait que c’était un travail plus sûr. Il est très probable que l’auteur de la photographie soit Henri Poissonnier, en personne !

De nos jours, ce même immeuble se situe au n° 257, rue du général-de-Gaulle. A la Libération, la rue a été rebaptisée, puis la numérotation a été revue pour tenir compte des modifications cadastrales. La devanture du café a disparu. Les deux fenêtres au bois ouvragé ont été remplacées par une seule en PVC. La mise en place de doubles vitrages dans cette rue, axe d’une circulation automobile intense et bruyante, à notre époque où l’énergie est de plus en plus chère, a changé la physionomie de bien de ces maisons du début du XXe siècle. La porte a été décalée vers la droite, ce qui est un grand classique des maisons de la rue. Des murs de briques ont remplacé la vitrine du café. La façade, affiche le style minimaliste des années 1950 – 1960. Comme pour la plupart des maisons du secteur, les commerces ont été remplacés par des lieux d’habitation. La vie de quartier suit l’évolution des façades. Elle s’est considérablement réduite. Désormais, chacun vit chez soi et les rues sont vides. Evidemment, il aurait été tentant d’obtenir une photo des habitants de la maison, accompagnés des voisins qui résident dans l’ancienne demeure de l’architecte Gabriel Pagnerre. Mais, cela n’a pas été possible ! La publication éventuelle du cliché dans une édition locale a été un frein. L’attractivité de la presse proximité n’est plus ce qu’elle fut. Il ne faut rien regretter. Cette image correspond tout à fait à l’évolution de notre époque !
Bonus
Vue des étages :

Les étages des maisons de la rue n’ont guère changé depuis les années 1900, date de la construction des immeubles. Les façades sont ouvragées, adoptant une architecture balnéaire orientalisante. A gauche, la maison de l’architecte est très ouvragée. Elle lui sert en quelque sorte de publicité dans ce quartier en pleine construction. L’ancien café est plus étroit et plus simple, mais, son architecture est soignée. L’idée de ces immeubles du Nord était d’établir le commerce au rez-de-chaussée tandis que la famille habitait dans les étages. C’est la règle commune de tous les commerces de cette rue.
Un dimanche au quartier du Baroeul

La photo du café Saint-Mathias pourrait s’intituler « Un dimanche au quartier du Baroeul .» Ce quartier était appelé aussi parfois « Quartier du Trocadéro » du nom de l’établissement qui bordait le virage de la route de Roubaix. On le nommait aussi, « le Tape-Autour » en référence au bruit des tonneliers de ce quartier brassicole. Il tirait aussi son nom de la petite rivière, le Baroeul, qui passait là et de la rue du Baroeul qui en épousait le cours. Sur la photo de la vitrine de l’estaminet, une affiche « Fête du quartier du Baroeul », atteste qu’on est au bon endroit. Les estaminets, entre 1905 et 1947, dates de la période active d’Alfred étaient très nombreux. D’ailleurs, le maire de ce temps-là, un certain Victor Lelièvre, tenait une brasserie-estaminet, un peu plus loin, au n° 177 cette même rue. Chacun de ces établissements visait une clientèle de proximité. Sur l’image, les sujets photographiés ne sont pas totalement représentatifs de la clientèle. C’est surtout une photo – in situ- de la famille Poissonnier. La mise en scène est précise de telle sorte que chaque personnage soit lisible et que la photo soit bien composée : un vrai travail de professionnel !

Mais, figure aussi sur le cliché des amis de la famille comme le peintre Joseph Colomar qui, à l’époque, était suffisamment renommé pour vivre de la vente de ses tableaux. Il manque un personnage familier du quartier, le clochard Huguet. Il n’avait jamais travaillé de toute sa vie. Il disait « Ch’ti qu’a inventé le travail, l’a qua l’faire » Il vivait de la mendicité et dormait dans une ferme voisine ou dans celles des d’autres quartiers. Pourtant, en 1899, il avait réussi le Certificat d’Etudes, un examen réservé aux tous meilleurs élèves de la classe de « fin d’études ». Il vivait de la mendicité. Il avait son « rond de serviette » chez Henri Poissonnier, chez qui il apparaissait à l’heure de la soupe du soir. Le peintre Joseph Colomar avait réalisé un portrait de lui dans – dit-on – le grenier du Grand Saint-Pierre un autre estaminet de la rue.
Le dépôt de permis de construire de l’architecte :

Daté du 30 septembre 1905, la lettre signée de la main de l’architecte Gabriel Pagnerre. Elle est accompagnée « des plans et coupes » de la maison. Cette maison est un des premiers chantiers de l’architecte en tant qu’indépendant. Auparavant il travaillait en collaboration avec son père Lucien, entrepreneur en constructions.
Sujet voisin :
Henri Poissonnier et le clochard Huguet (59370)



