Du XIIe siècle à nos jours, l’église Saint-Sauveur de Lille
L’église Saint-Sauveur était le lieu de culte de l’’une des quatre paroisses du Lille du moyen-âge. Elle a accompagné les différentes évolutions de ce quartier populaire. Dans les années 1960, un programme d’urbanisme radical va transformer profondément l’endroit, provoquant l’exode massif de nombre de ses habitants. Privée de fidèles, l’église a périclité.

Dans le Lille du début du premier millénaire, chaque nouvelle église était la conséquence du développement d’un nouveau quartier. Le Saint-Patron de l’église servait à désigner le nouveau lieu urbain qui entourait l’édifice. Saint-Sauveur, n’échappe pas à cette règle. On trouve, pour la première fois, la trace du quartier Saint Sauveur et de son église, en 1144, dans une Bulle du pape Célestin II. On y lit que le quartier de Fins (église Saint-Maurice, actuelle) s’étend si rapidement qu’il est nécessaire d’envisager la construction d’une nouvelle église. Construits à l’extérieur des remparts, le quartier Saint Sauveur et son église sont très vite englobés par la nouvelle enceinte fortifiée de la ville. Un acte daté de l’année 1205 en fait foi. En 1213, Lille est incendiée et ses remparts sont mis à bas par les troupes du roi de France, Philippe-Auguste. En 1230, on procède à la reconstruction du mur d’enceinte suivant un tracé quasiment identique à celui qui l’avait précédé. Saint-Sauveur se structure autour de quatre artères principales : les rues de Fives, Molinel, Malades et Saint-Sauveur. Elles mènent aux portes d’enceinte éponymes et, au-delà, à des villes proches ou lointaines : Ronchin, Douai, Arras, Béthune, Valenciennes, Tournai… Paris.

Entre ces grands axes, un lacis de rues, ruelles et courées, s’empare de l’espace, abritant une population de plus en plus nombreuse. Ainsi ce faubourg qui s’est constitué le long des routes d’accès, est-il devenu ville à son tour, contribuant au développement spectaculaire de la capitale des Flandres. En ce XIIIe siècle, où sont rebâtis les nouveaux remparts, Saint-Sauveur est l’une des quatre paroisses intra-muros qui composent désormais la ville. Lille est un lieu dynamique d’artisanat et de commerce, connu de l’Europe entière. La rue des Malades d’alors (actuellement rue Pierre Mauroy) se nommait, rue de la Cordouanerie, en référence aux travailleurs du cuir qui s’y étaient regroupés. La rue perpendiculaire, des Tanneurs, qui longeait la rivière du Becquerel, fournissait la matière première. Mais, l’activité du nouveau quartier était surtout tournée vers le travail du textile. Les draps de Lille étaient réputés internationalement. Il existait, les « Sayetteurs », qui tissaient des draps de pure laine et les « Bourgetteurs » qui travaillaient les tissus composites de laine soie, or et argent. Saint-Sauveur abritait dans ses cours et dans ses ruelles une multitude d’ouvriers du textile. Cette main d’œuvre locale, bon marché, n’était pas le seul argument en faveur du nouveau quartier. Les impôts perçus par la ville y étaient beaucoup plus avantageux. Sur la période 1325 -1369, le « Rentier », l’ancêtre de notre registre des impôts, montre que dans le Triangle d’Or (actuelle Grand-Place, et environs) le propriétaire d’une maison est taxé à hauteur 900 deniers, pour seulement 300, rue des Malades… et 54, rue des Etaques, une des rues les plus misérables du quartier.
Nombre d’artisans vont s’implanter à Saint-Sauveur. Une population d’ouvriers pauvres s’entasse à tous les étages, y compris dans les caves.

C’est dans ce contexte, qu’au XIVe siècle, la vieille église en croix romaine des origines est remplacée par une nouvelle, beaucoup plus vaste, de style gothique. Son clocher est surmonté d’une flèche remarquable. Quand on chemine à l’extérieur des remparts du côté des portes de Saint-Sauveur ou des Malades, cette flèche est un marqueur du paysage lillois. Elle sera mise à bas par l’artillerie autrichienne lors du siège de 1792. Privée de cet ornement, l’église et sa tour carrée évoquent Saint-Catherine, qui nous est parvenue. Fin mars 1896, un incendie survient. Il détruit totalement l’église et endommage une partie du quartier, dont l’hôpital Saint-Sauveur voisin et la Noble-Tour, un élément de l’enceinte du XIIIe siècle. Les dégâts sont tels que vieux bâtiment ne peut être restauré. Il sera rasé et remplacé par une église moderne au goût de l’époque. L’architecte opte pour un style néo-oriental, très en vogue à l’école d’architecture de Lille, en cette fin du XIXe siècle.

Les travaux s’étaleront de 1898 à 1902. Le bâtiment est soigné jusque dans les détails. Il possède de belles œuvres et un mobilier en chêne remarquable dont un buffet d’orgue qui est classé aux Monuments historiques. C’est la raison principale pour laquelle, malgré des problèmes graves et insolubles, on n’a pas démoli l’église, aujourd’hui vétuste. Pour pouvoir être rendue au culte, elle nécessiterait, dans un contexte de restrictions budgétaires, où les ressources des communes ont été revues à la baisse, des travaux très onéreux. Au début du XXe siècle, la nouvelle église est plébiscitée par les fidèles de la paroisse. Mais, le quartier s’est constitué au moyen-âge, à une époque, où les normes sanitaires étaient absentes. Il ne comporte pas d’égouts. Le fait avait été relevé, dès 1850, par les élus locaux. Ils étaient conscients de la nécessité de rénover le vieux quartier et promettaient d’entreprendre les travaux indispensables. Dans les années 1860-1870, l’opportunité de transformer Saint-Sauveur selon des standards modernes se présente. Un grand programme d’aménagement de la ville est mis en chantier. On ouvre de nouvelles artères. On bâtit de nouveaux quartiers bénéficiant de toutes les infrastructures modernes. Les immeubles luxueux du boulevard de l’Impératrice – aujourd’hui, de la Liberté– sont dotés de l’eau courante et du tout-à-l’égout. L’endroit a été gagné sur l’ancien rempart qui entourait le quartier Saint-Sauveur. Il devient un quartier résidentiel plébiscité par la bourgeoisie. A Saint-Sauveur, pourtant proche, rien ne change.

Difficile de financer une opération de rénovation coûteuse dans ce quartier à majorité ouvrière sans que la Mairie ne mette la main à la poche. Bien plus tard, au début des années 1960, en plein programme de reconstruction, initié après-Guerre, le problème resurgit. Installer des infrastructures sanitaires dans ce vieux quartier sans mettre en péril le bâti est complexe et onéreux, mais pas impossible. Dans un autre lieu historique de la ville (les anciennes paroisses de Saint Pierre et de Sainte Catherine, généralement désignées par « Vieux-Lille » ) c’est ce qui a été fait, grâce au financement de l’état et des collectivités locales. A Saint-Sauveur, c’est l’option inverse qui l’emporte. On rase le bâti du XVIIe et du XVIIIe (et quelques immeubles plus anciens) pour reconstruire une ville nouvelle. Le quartier Saint-Sauveur, lieu résidentiel de familles modestes, s’est ainsi transformé un une zone d’activité, tournée vers le tertiaire et l’administration. La majorité des anciens habitants a dû émigrer vers les grands ensembles de la banlieue, en construction. L’église Saint-Sauveur a ainsi perdu grand nombre de ses paroissiens. Ce contexte n’a pas incité la ville à entretenir le bâtiment. La municipalité, qui, depuis vingt ans, a dépensé vingt-sept millions d’euros dans l’entretien de son patrimoine religieux a négligé cette église Saint–Sauveur, peu fréquentée. Le bâtiment s’est dégradé, d’année en année, de telle sorte, qu’en 2015, la mairie prend un arrêté de fermeture « pour péril imminent ». Depuis dix-ans, la situation s’est encore dégradée. Récemment, une clôture a été posée tout autour de la nef pour préserver les passants d’éventuelles chutes de pierre. Régulièrement, le sujet revient sur la table, dans les discussions entre le Diocèse et la Ville, sans qu’une embellie financière inespérée ne permette d’envisager la rénovation en profondeur du bâtiment. « La désacralisation du bâtiment n’est ni à l’ordre du jour ni taboue », déclarent en chœur la Ville et le Diocèse, à la presse.
Si cette décision devait intervenir, ce serait la fin de l’église, présente dans ce quartier depuis le XIIe siècle.
Sujet voisin, une autre église du Lille historique :
Pendant huit siècles, Sainte-Catherine a veillé sur le bâtiment qu’on lui avait dédié


