Les maisons lilloises, des origines au XVIIIe siècle

Le style des maisons lilloises, entre le XIe et le XVIIIe siècle a beaucoup évolué. Il a été conditionné par les contraintes particulières de ce lieu, propice au commerce, mais hostile à la construction. 

Les maisons du quartier Saint-Sauveur de la rue du Molinel, à hauteur de la rue des Malades, plan de 1618, Bibliothèque Municipale de Lille.

Il n’existe plus aucun témoin des maisons lilloises du XIe ou du XIIe siècle.

On sait, par divers documents, que ces maisons étaient en bois et recouvertes d’un toit de chaume. A Lille on ne trouve plus que deux maisons qui évoquent ce lointain passé. Elles se trouvent dans le Vieux-Lille, le quartier historique de la ville. La plus intéressante, est située sur le parvis de la Treille, en face de l’endroit où était érigée, jadis, la motte féodale de Baudoin V.

On peut y voir, régulièrement, des hordes de touristes, accompagnées d’un guide qui s’agglutinent le long d’une grille. Au travers, on distingue plus ou moins la façade arrière de la maison. Elle est construite en bois avec quatre petites fenêtres surmontées de quatre impostes fixes, qui permettent d’éclairer la pièce en profondeur. Le bardage vertical est caractéristique de ces maisons. Il s’agit d’une belle restauration datant de 1997. L’édifice aurait été construit au XVIe ou au XVIIe siècle.

La façade arrière de la dernière maison de bois de Lille, document, Nord-Découverte.

On peut aussi consulter les documents anciens.

Il existe des dessins et des photographies de la fin du XIXe siècle qui immortalisent les dernières maisons en bois de Lille. Cette aquarelle de 1735 de la maison du Bras d’Or, située dans le « Triangle d’Or », édifiée aux alentours de l’an 1500, à l’angle de la rue Grande-Chaussée et de l’ancien Marché aux Fleurs, est un témoignage des maisons à colombage nées au moyen-âge. Elle appartenait à une famille de riches négociants, très en vue à l’Echevinage. Construite sur un périmètre restreint, elle est plutôt vaste avec ses trois étages et son grenier muni d’une fenêtre.

La disposition des paliers en encorbellement, permet de gagner encore un peu de surface malgré l’emprise au sol réduite, C’est un atout dans ce climat pluvieux.  Ce surplomb permet d’éviter le ruissellement des eaux pluviales le long des bardages. La maison du Bras d’Or fut démolie en 1767 et reconstruite la même année sur le même emplacement.

La maison de bois du Bras d’Or, construite en 1500, aquarelle de 1735, document Musée de l’Hospice Comtesse, Lille

Les démolitions et les reconstructions ont été très nombreuses, à Lille, au fur et à mesure des siècles écoulés.

Surtout, les maisons en bois, mitoyennes étaient très vulnérables. Elles favorisaient la propagation des incendies. En 1213, Philippe-Auguste, le Roi de France, s’empare de Lille et donne l’ordre de brûler et raser les maisons des Lillois. Après le passage des Français, plus un seul mur n’était debout. En 1354, un feu ravage tout un quartier. Aujourd’hui, il est très difficile de reconstituer le parcellaire qui servait de trame à la ville des origines. Des fouilles archéologiques et l’étude des caves de la cité médiévale nous donnent une idée du bâti primitif. Souvent, il ne correspond pas aux maisons qui le surplombent.

Quelques-unes de ces caves présentent des similitudes avec les maisons romanes qui ont survécu à Tournai et à Gand. L’étude du sous-sol lillois suggère une hétérogénéité de l’habitat de la ville des origines avec des maisons traditionnelles en bois qui côtoient les grandes maisons de pierre de riches négociants. Ces caves lilloises sont le résultat de l’adaptation des bâtisseurs de l’époque à ce sol très particulier de la ville naissante. Il s’agit de construire un bâtiment de plusieurs étages dans un endroit marécageux où l’eau affleure à quelques mètres de la surface. 

Une ancienne cave réaménagée en local commercial.

Avant toute construction, on enfonce profondément, en rangs serrés, des grumes de chêne de plusieurs mètres de longueur.

On pourrait presque dire que Lille est construite sur pilotis.

Ces troncs de chêne baignent dans la nappe phréatique. C’est l’eau qui va leur permettre de perdurer au cours des siècles. Pour avoir oublié ce détail, Lille s’est exposée à des déconvenues. La construction d’immeubles aux profondes fondations en béton, celle du Métro, des parkings souterrains dans les secteurs de la Grand-Place ou de l’avenue du Peuple-Belge ont perturbé le trajet sous-terrain des eaux. Dans le même temps, le réchauffement climatique et les canicules ont achevé d’assécher le sous-sol, provoquant le délitement des pieux de soutènement des édifices.

C’est une des raisons pour lesquelles on a vu dans l’ancienne rue des Malades (actuellement Pierre Mauroy) des maisons s’effondrer sans prévenir et que dans les rues Grande-Chaussée et la Monnaie on a dû consolider à la hâte nombre de maisons riveraines.  Au-dessus des rangées des pieux de chênes, on installait un « sollement » de brique et de pierre servant de « blocage », sur lequel la cave allait pouvoir être adossée. Elle est faite de briques maçonnées.

Dans les plus riches maisons des pilastres de grés renforcent la stabilité de l’édifice.

Au sommet, un arc en plein cintre maçonné assure aux caves la solidité suffisante pour supporter le reste de la construction. Avec leur vaste cave, leurs étages, ces maisons lilloises sont vastes malgré une surface au sol modeste. 

Les contraintes de la construction en milieu humide, le manque de terrain disponible incitent les édiles Lillois à construire un maximum de maisons sur ces terres intra-muros, aménagées à grand frais. Les parcelles constructibles ont une dimension sur rue de 4 à 6m. Ces maisons, mitoyennes, de 3 ou 4 étages vont marquer le paysage urbain : elles se ressemblent, sont serrées les unes contre les autres comme pour se protéger du froid. Chacune de ces maisons doit correspondre par décret à un contribuable (1287) ce qui assure le renouvellement – de génération en génération –  de cette population urbaine de commerçants et d’artisans.

Dès les XIIe et XIIe siècles, s’affirment les caractéristiques de la maison de ville lilloise. Elle est en bois avec de solides poutres de chêne, verticales et horizontales qui assurent la solidité, non seulement de l’édifice mais des maisons qui lui sont mitoyennes. Dans les vides de la charpente on dispose du torchis, un matériau très isolant, recouvert d’un bardage de bois. Enfin, un toit de chaume à pente raide, protège les étages inférieurs de la pluie. 

Incendie au moyen-âge, Bibliothèque de Douai

Ces maisons lilloises étaient, pour l’époque, très confortables mais elles avaient un grave inconvénient.

Elles brûlaient trop facilement à la moindre imprudence ou malveillance. Leur mitoyenneté facilitait la propagation des incendies qui, parfois, détruisaient tout un quartier. Le Magistrat lillois va prendre des mesures pour contenir ce fléau ? Ainsi, le 4 mai 1400, va-t-il interdire l’usage du toit de chaume pour les nouvelles constructions ou les rénovations de toiture. Mais le Lillois de l’époque était dur d’oreille. En septembre 1527, l’Echevinage réitérait son injonction, signe qu’il n’avait pas été entendu ! En 1566, la persistance de ces incendies incite le Magistrat à prendre des règles draconiennes. Il impose de nouvelles normes de construction. Les murs devront être, en brique, grès ou pierre.

Progressivement, ces nouvelles constructions vont remplacer les anciennes et donner à la ville un aspect qui perdure jusqu’à aujourd’hui. Ces nouveaux matériaux vont permettre de développer un style ornemental sous l’influence des architectures flamandes et françaises. Au début du XVIIe siècle, Lille va chercher son inspiration dans la Renaissance flamande dont la bourse d’Anvers est une réalisation emblématique. 

La Grand!Place en 1600, anonyme, Hospice Comtesse Lille

La maison de Gilles de la Boé – un riche négociant en épices et étoffes – est construite en 1636 près de l’ancien port d’Aval. Elle emprunte les nouveaux codes décoratifs à la mode en Flandre maritime. En 1651, le Magistrat exprime son projet de « faire bâtir un carré qui seroit beau et spacieux, une bourse à usage des marchands ». Au-delà de l’intérêt évident pour une cité en plein développement économique, c’est aussi un beau projet immobilier pour la ville. Il va lui permettre de vendre aux acquéreurs le terrain nécessaire à la construction et d’empocher une belle somme.

L’emplacement choisi est au au beau milieu de la Grand’Place du centre-ville.

C’est le lieu de tous les évènements festifs ou religieux. Au premier coup d’œil, cette bourse de commerce ressemble à un grand bâtiment public Mais, en réalité, elleest formée de 24 copropriétés mitoyennes comportant chacune, un commerce, un atelier et un logement, respectant les codes séculaires de la maison lilloise. L’architecte, Julien Destré, a soigné le décor de son nouveau bâtiment. S’il s’inspire des figures de style de la Renaissance flamande, il emprunte aussi aux traités d’architecture et de décoration en usage en France. L’immeuble entamé au printemps 1652 est achevé en octobre 1653.

La bourse de 1653, aujourd’hui appelée « la Vieille Bourse »

Le 27 août 1667, Louis XIV s’empare de la ville.

Lille va devenir française. Les nouvelles maisons et les restaurations vont changer l’aspect de façades des rues de la vieille cité. Une synthèse va s’opérer entre les styles locaux (Style lillois à arcure et Renaissance flamande) et le Style classique français. C’est ce que l’on appelle « le Style classique lillois »

Certains quartiers vont voir le jour. C’est le cas à l’ouest de l’îlot Comtesse, où, à l’occasion de la construction de la Citadelle, le rempart sera repoussé, dégageant de nouveaux terrains constructibles. Là, les rues sont rectilignes et se croisent à angle droit. Les façades sont très inspirées par le style français, même si elles utilisent les matériaux locaux : brique, grès, pierre calcaire blanche, pour les façades, tuile ou ardoise pour la toiture.

Au coeur du Vieux Lille, aujourd’hui.

Entre les maisons du Moyen-âge et les maisons modernes s’est perpétué une filiation. Ces maisons aux murs mitoyens, aux hautes façades étroites de même hauteur, serrées les unes contre les autres, ont conféré à la cité lilloise un style qui lui appartient. Le souci du détail et le soin apporté aux matériaux et à la décoration participent de l’identité lilloise. Jadis destinée à attirer les négociants et les marchands venus de toute l’Europe, cette harmonie des paysages urbains est un atout pour le tourisme et une fierté pour les habitants de la ville.  

Sujet voisin :

http://blog.prophoto.fr/la-vieille-bourse-de-lille-un-demi-siecle-dhistoire/

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