Le P’tit Quinquin, L’Canchon Dormoire  : la  Marseillaise du Nord.

Last updated on septembre 29th, 2023 at 02:14 pm

Le P’tit Quinquin, L’Canchon Dormoire  : la  Marseillaise du Nord.

Desrousseaux et le P’tit Quinquin, Bibliothèque municipale de Lille.

Dors min, p’tit quinquin,
Min p’tit pouchin,
Min gros rogin !
Te m’f’ras du chagrin,

Si te n’dors point j’qu’à d’main.

Ainsi l’aut’ jour eun pauv’ dintellière

In amiclotant sin p’tit garchon

Qui d’puis tros quarts d’heure

N’faijot qu’braire, tâchot d’l’indormir

Par eun canchon ; ell’ li dijot : min Narcisse

D’main t’aras du pain n’épice, du chuc’ à gogo

Si t’es sache

Et qu’te fais dodo

Quand Alexandre Desrousseaux écrit le p’tit Quinquin, ce n’est qu’une chanson de plus dans un répertoire déjà considérable. Mais ce texte, universellement connu ,va être, pour l’auteur la circonstance d’un changement de statut. Il va devenir une légende…

L’Canchon Dormoire, comme son nom l’indique, est une berceuse. Elle a été écrite en 1853. Desrousseaux, à cette époque, a encore, alors, le projet de vivre de sa production littéraire. Selon plusieurs sources, cette chanson aurait été inspirée par une visite faite à sa mère dans le quartier de Saint-Sauveur, courée de la Jeannette à Vaques. Dans la maison voisine, une jeune fille, dentellière de profession, essaie d’endormir son nouveau-né afin de pouvoir poursuivre son ouvrage. Ces circonstances ont sans doute des résonances particulières pour Desrousseaux.  Dentellière, c’était aussi la profession de sa mère, Jeanne-Catherine. Trente-trois ans auparavant, c’était lui, Alexandre, que sa mère, dentellière comme sa voisine, essayait d’endormir. Le second titre, L’Ptit Quinquin,est emprunté au parler de Saint-SauveurIl est très proche du Flamand « Kind Kind », qui signifie petit enfant. 

Le P’tit Quinquin, illustration d’époque, Photo, Frédéric Legoy, Musée de l’Hospice Comtesse.

Ce texte est très représentatif du patois lillois : un Picard assez pur, agrémenté de noms flamands. Selon la légende, il n’aurait suffi que de quelques heures à Desrousseaux pour écrire son texte. Mais, il a pourtant eu un problème ! Aucune des mélodies de son répertoire ne fonctionne avec ses paroles. Pour la première fois, il doit se résoudre à créer sa propre musique. Quelques coups d’archets plus tard, c’était fait. L’Ptit Quinquin était prêt à affronter son public. Desrousseaux chante L’Canchon Dormoire, pour la première fois, aux environs du 12 novembre 1853, à l’auberge « A la Ville d’Ostende« , 14 rue de Gand, à Lille. Desrousseaux est un showman. Il a coutume de souligner ses interprétations d’une gestuelle et d’expressions de son visage à la manière d’un comédien de théâtre

La poupée (« catou ») qu’a utilisée Desrousseaux pour la première interprétation de la chanson. elle est visible à l’Hospice Comtesse de Lille, photo, Frédéric Legoy, Musée de l’Hospice Comtesse.

Quand il chante, il est la chanson qu’il est en train d’interpréter. Il se saisit de la poupée (« catou ») de la petite-fille du Cabaretier Deledicque et commence à la bercer dans ses bras. Elle est l’enfant qui a du mal à s’endormir. Il est la mère attentionnée, inquiète pour son bébé. Dans la salle c’est le silence. On entend seulement la belle voix d’Alexandre Desrousseaux qui résonne. Les sept couplets de la chanson dévidés, c’est un tonnerre d’applaudissement.

Une légende vient de naître ! La chanson se répand comme une traînée de poudre. Bientôt, tout Lille la connaît. Un tel succès dépasse le rationnel. La rencontre d’une l’œuvre et de son public reste un mystère. Le parler régional était un appel au sentiment d’appartenance commun du public lillois. Mais cela n’explique pas tout. Le P’tit Quinquin n’est pas vraiment une berceuse aimable, c’est surtout l’évocation de la fragilité des nouveaux nés. Entre 1849 et 1866, trois épidémies de choléra font frapper Lille faisant plus de 2000 morts… beaucoup sont des tout petits. Dans bien des quartiers, l’insalubrité, le froid, l’absence d’hygiène, le manque de soins médicaux, se traduisent par une hécatombe. Quatre des six frères et sœurs de Desrousseaux sont morts en bas-âge.  A Lille, entre 1800 et 1914, sur un total de 400 000, 120 000 enfants n’ont pas atteint leur première année. 

Le P’tit Quinquin dépassera le cercle de Lille. On le chantera à Paris et dans toutes les écoles de France. Il deviendra une chanson de marche de plusieurs régiments français et même, pendant la Guerre de 14-18, il remplacera la Marseillaise. A Lille, depuis presque deux siècles, il est resté l’hymne du Nord. Il est sonné dans les carillons des villes. On se souvient des interprétations de Line Renaud, de Raoul de Godewaersvelde et de Jenny Clève dans « Bienvenue chez les Ch’tis ». A chaque fois qu’on l’entonne, qu’on le partage, c’est un moment d’émotion. Né il y a 170 ans, le P’tit Quinquinest toujours vivant !

Alain Cadet, journaliste
Alain Cadet, journaliste

Il a débuté dans la vie professionnelle comme enseignant. Après avoir coché la case du métier de photographe, il s’est orienté vers la réalisation de films documentaires, activité qui a rempli l’essentiel de sa carrière. Arrivé à la retraite, il a fait quelques films… mais pas beaucoup ! Les producteurs craignent toujours que, passé 60 ans, le réalisateur ait la mauvaise idée de leur faire un infarctus, ce qui leur ferait perdre beaucoup d’argent ! La suite a montré qu’ils se sont peut-être montrés un peu trop frileux, mais cela fait partie du passé. C’est ainsi que l’ancien réalisateur – un peu photographe, sur les bords – s’est mis à collaborer avec différents journaux. Il a aussi écrit des livres sur la guerre de 1914 – 1918 où l’image a une place importante. C’est ainsi que dans ce blog, on trouvera beaucoup d’articles sur des peintres ou des photographes anciens ou contemporains, des textes relatifs aux deux guerres, mais aussi des articles opportunistes sur différents événements. Comme les moyens du bord sont très limités, cela a obligé l’auteur à se remettre à la photographie – sa passion de jeunesse – pour illustrer ses textes. Il ne s’en plaint pas !

Publications: 376

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