Claude, Alain et les autres : promotion 61 – 65

A Beauvais, dans l'Oise, l'Ecole Normale de garçons était un établissement atypique. Ses élèves, qui rêvaient d'un monde meilleur, ont construit leur destin à partir de cette expérience initiatique.

J’ai quitté la région de l’Oise en 1975. Puis j’ai bifurqué vers un métier différent de celui d’enseignant. J’avais fini par oublier totalement avoir fait partie de cette promotion, 61 – 65 de l’École Normale de Beauvais. Le passé m’est revenu brutalement à la figure quand mon ami Lucien Scoffham m’a téléphoné pour me dire que Claude Lata était atteint par le Coronavirus et que ce serait bien de lui faire parvenir un mot. Ce mot, je le lui ai envoyé. Il ne lui est jamais parvenu. Le lendemain, il était mort.

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Dans l’arrière salle d’un bistro du faubourg Saint-Jacques, près de l’Ecole Normale, la partie de baby-foot avec Claude Lata

Cette photo, retrouvée par miracle, date de juin 1962, à la fin de la première année d’École Normale. Je fais équipe avec Claude Lata au baby-foot. Nous avons tous les deux revêtus le survêtement de l’équipe de handball : veste et pantalon noir avec un liseré vert et blanc. A cet instant, nous formions une équipe difficile à battre car notre niveau d’entraînement, fruit de longues heures de travail, était très supérieur à celui des autres élèves. Cela mérite quelques explications.

École normale - Instituteur
En 1961, le bâtiment construit dans les années 1880 était encore très proche de celui cette photo qui date du début du 20e siècle

Cette promotion 61- 65 avait adopté comme devise « Connais-toi toi-même » empruntée à un certain Socrate qui avait vécu, il y a très longtemps, loin de Beauvais. Peut-être y avait-il là-dessous une intervention de Geneviève, notre prof de philo, ancienne élève et admiratrice d’Henri Bergson dont ce Socrate était le lointain cousin. En tout cas, il est certain que cette devise bizarre a été proposée par l’un d’entre nous. Nous aurions dû exiger qu’il boive la ciguë sur le champ, car cette phrase était bien loin de l’esprit de la promotion. « Ni Dieu, ni maître » aurait été bien plus juste, bien qu’il n’existât pas un seul anarchiste connu dans la classe. Mais, la plupart de ses membres croyaient à leur étoile et avaient tendance à n’en faire qu’à leur tête. Cette indépendance d’esprit s’est manifestée dès le premier trimestre à propos des séances de bizutage. Dans cette promotion 61-65, nous étions une majorité à penser que c’était une pratique dégradante. La plupart des élèves ont résisté par différents moyens à cette tradition héritée des armées napoléoniennes. Les pratiques des « deuxième année » vis-à-vis des « bizuts » étaient parfois la limite de ce qui est tolérable de la part de gens qui sont censés transmettre des valeurs morales à leurs élèves. Par exemple, je me souviens d’un camarade de promo, plus docile que la moyenne, qui avait dû récurer les rails de chemin de fer avec une brosse métallique jusqu’à ce qu’ils brillent parfaitement, en faisant surtout bien attention de ne pas se faire écraser par un train. Je pensais, dès cette époque, que c’était une forme de harcèlement qui aurait dû être réprimée. Je le pense toujours. Je ne dis pas que tous les membres de la promotion des deuxième année avaient ces pratiques mais ils étaient quand même assez nombreux à y céder. De cette résistance – passive ou active – au bizutage était né un antagonisme net entre les deux promotions. Nous ne nous adressions que très rarement la parole. Les « première année » pensaient que les « seconde année » étaient une horde primitive et rétrograde tandis que ces derniers jugeaient que les « première année » n’étaient qu’un ramassis de petits cons prétentieux et irrespectueux des traditions. Cette rivalité s’exprimait particulièrement sur le terrain de foot lors des matchs inter- promo, qui avaient lieu sur un mini-stade situé dans le parc. Les parties étaient particulièrement « saignantes » et il fallait tout le savoir-faire et l’autorité du prof de gym de l’époque, Monsieur Maillard, reconverti pour l’occasion en arbitre bénévole, pour que ces affrontements restent un sport de gentlemen. En tous les cas, ceux qui ont profité de cette année de guéguerre, ce sont les élèves de la promotion 62-66. Nous avons interrompu la tradition et ne les avons jamais « bizutés ». Le moment où le bizutage était le plus pénible était une longue séquence entre les cours de l’après-midi et « l’ Étude» du soir. Cette pause était censée offrir aux élèves une parenthèse de détente. C’est à ce moment précis que les « bizuteurs » les plus acharnés donnaient libre cours à leur imagination. Chacun avait sa méthode pour résister. Avec Claude Lata, nous avions pris l’habitude de fuir lâchement l’école toutes les fins d’après-midi en faisant le mur. Nous nous rendions dans l’arrière salle du bistro voisin où se trouvait un baby-foot. Nous commandions un lait-fraise ou un diabolo-menthe (toute une époque !) que nous faisions durer jusqu’à l’heure où il redevenait possible de réintégrer peinardement notre salle de classe. À ce petit jeu, à la fin de l’année scolaire, notre niveau en « baby-foot » était devenu redoutable. Claude était très doué dans le domaine, comme dans tous les autres sports. Malheureusement, à partir de la deuxième année, il a opté pour une vie plus riche et plus complexe et abandonné l’arrière salle du café de la rue Saint-Jacques : une véritable perte pour le « baby-foot » ! Quant à moi, j’ai continué à m’entraîner d’arrache-pied. Dans les années 65 – 66, j’étais devenu une véritable pointure de la ville de Beauvais et une attraction dans les cafés où se regroupaient les meilleurs joueurs. En 1967, j’ai imité mon camarade de promotion en enrichissant ma vie et j’ai dit adieu au baby-foot

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Au début du siècle, nos anciens passaient le Brevet Supérieur et non le Bac. L’esprit « Promo » était un vieil héritage d’une époque où la prochaine guerre n’était jamais bien loin. Le « bizutage », pratique très militaire en faisait partie. Mais dans les années 60, il n’en restait plus que le bizutage

L’épisode le plus croquignolesque des campagnes de bizutage 61-62 est sans conteste celui qui s’est déroulé à la fin de l’année scolaire. A la mi-juin avait lieu le traditionnel « repas des profs ». Cela se passait dans le réfectoire de l’école. Du dortoir, on les entendait chanter, rigoler et on pouvait deviner dans leur élocution qu’ils picolaient sans modération. Le problème c’est que les surveillants étaient également invités. Le champ était libre pour les bizuteurs. Leur technique était particulièrement éprouvée. Cela s’appelle « virer le lit en cathédrale ». Deux élèves particulièrement vigoureux, se saisissent de l’extrémité du lit de l’élève endormi et le soulèvent brusquement jusqu’à la verticale. Le malheureux se trouve proprement éjecté et valdingue contre le mur. Honnêtement, cela fait partie des pratiques moyennes qui pourraient même se traduire par une fracture des vertèbres. Ils n’étaient pas méchants et ne cherchaient pas spécialement à faire mal mais ils étaient quand même un peu cons. Cela s’est produit à onze heures, puis à minuit et enfin à une heure du matin. Ils avaient dû s’organiser de façon militaire et faire sonner leur réveil toutes les heures pour débouler, juste au moment où les élèves de première année commençaient à se rendormir. À l’issue de la troisième opération commando de la campagne, c’était trop ! Un bref conseil de guerre s’est tenu dans l’allée du dortoir et nous avons tous décidés de nous barrer ! À part un ou deux qui ont eu la trouille des conséquences avec la Direction, toute la promo, chaque élève la couverture de son lit sur l’épaule, est partie comme une tribu Sioux en direction du terrain de sport. Au bout, c’était le mur d’enceinte, puis la liberté ! Nous avons traversé tout Beauvais avec notre couverture sur le dos : une belle équipe de Roumains, à une époque où on ne savait pas encore ce que c’était ! Nous n’avons pas rencontré un chat en ville, mais ce devait être un spectacle tout à fait étonnant. Nous avons marché vers la route du Tréport. Deux kilomètres après la sortie de Beauvais, nous nous sommes arrêtés dans un champ. Peut-être que nous avions l’intention d’aller jusqu’à la mer ? Mais la mer, à pied, c’est loin ! et c’était beaucoup plus raisonnable de bivouaquer. Étendu sur le sol, dans la couverture, c’était un peu frisquet, mais il n’y avait pas un bruit. J’ai bien dormi : je savais qu’il y avait aucun risque de me faire « virer en cathédrale ». Quand le jour s’est levé, nous nous sommes ébroués et nous avons commencé à nous demander si nous n’avions pas fait une connerie. Nous avons décidé de réintégrer l’école avant que tout le monde ne soit réveillé. Nous avons pris infiniment de précautions pour faire le mur en sens inverse mais c’était peine perdue. Nous étions attendus par tous les profs, encadrés par l’intendant de l’époque, un certain Truchefaut que nous n’aimions pas beaucoup. Les profs étaient pâles avec les traits tirés : redescente alcoolique ou nuit blanche ? Nous avons appris par la suite qu’ils avaient passé la nuit à marauder dans Beauvais avec leurs automobiles dans l’espoir de nous retrouver. Finalement, nous avons été punis pour la forme, moins que les artistes du « lit en cathédrale ».

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Au bout du terrain de sport, il y avait un petit mur très pratique pour s’échapper. En face, il y avait un terrain de camping où certains élèves avaient dressé des tentes. Je me demande bien pourquoi ? Peut-être en hommage à notre prof de Physique, alias Pao, qui était membre du bureau du GCU. En tout cas au bout de ce terrain qui bordait le Plateau Saint-Jean, on avait à peu près la même vue que celle de cette photo qui date des années 1890.

À la fin de l’École Normale j’ai entamé des études de lettres. Les autres élèves étaient partis, un peu partout dans le département de l’Oise et ailleurs. J’étais « Pion » au lycée Félix-Faure de Beauvais. J’y ai retrouvé Claude Villetet, un autre camarade de la promo 61 -65. Bien sûr, nous étions toujours fourrés ensemble, ce qui permettait de rabâcher les vieilles histoires de l’École Normale et de boire des coups… parfois de façon déraisonnable ! À cette époque, pour être « classé » à Beauvais, il y avait deux cafés qu’il était de bon ton de fréquenter. L’un était la « Coupole », près de la poste. C’était le café bourge, où il était d’usage de commander un whisky. L’autre était le BH (abréviation de Bar de l’Hôtel de Ville), le paradis des joueurs de flipper et de billard. Au BH, on buvait de la bière. Une fin de matinée, après en avoir éclusé quelques-unes, Claude Villetet me dit : « Je ne sais pas toi, mais j’ai faim ! » Le BH « faisait brasserie » mais, avec notre maigre paye de « Pion», c’était un peu compliqué. « T’inquiète », me dit Claude, « j’ai une idée ». Nous voilà partis dans sa bagnole pourrie. Nous longeons l’École Normale, pour nous arrêter enfin, en haut de la côte, dans une grande bâtisse qui se trouvait là. Claude était fiancé avec la fille de la maison, dont le père avait des responsabilités politiques. J’étais un peu gêné, mais Claude, pas du tout !  Après avoir inspecté le frigidaire il s’est lancé dans la fabrication d’une énorme omelette, « Tu m’en diras des nouvelles », m’a-t-il glissé avec un air gourmand « C’est la recette de la mère Poulard ! » Je doute fort de l’exactitude de l’information, car Claude était un farceur impénitent. En tout cas, cela a été la meilleure omelette de toute ma vie. J’étais un peu inquiet de m’être attablé dans cette maison que je ne connaissais pas, mais mon camarade jubilait. Il a toujours cultivé un côté transgressif ! À un moment, il est descendu à la cave, puis remonté avec un Grand-cru-classé pour accompagner l’omelette. C’était vraiment délicieux ! « Tu prendras bien un peu de fromage », ajoute Claude dès que l’omelette a été terminée. Sans attendre la réponse, il revient avec un grand plateau. Nous avons goûté à tout et terminé la bouteille de vin. C’est à ce moment-là que son futur beau-père est rentré à l’improviste.  C’était un monsieur avec beaucoup de classe. Il n’a rien dit, mais j’ai senti qu’il bouillait intérieurement. Claude était le spécialiste des coups pourris. Une autre fois, il m’a invité à l’accompagner à Paris pour passer un week-end. Il avait dégoté un appartement et j’ignore toujours la manière dont il avait obtenu les clés. J’ai partagé un petit bout de sa vie parisienne. Il jouait aux échecs pour de l’argent dans des cafés connus des seuls initiés. Les enjeux étaient importants et cela me foutait la trouille. Naturellement, lui était très à l’aise. La plupart des joueurs qui se retrouvaient-là étaient des semi-professionnels, voire des professionnels. Il y avait une ambiance lourde, caractéristique des lieux, où l’on joue à des jeux d’argent. Il a gagné un sacré paquet de pognon ce week-end-là et j’ai compris, qu’en fait, les échecs étaient sa source de revenus principale. Je n’ai jamais su comment il avait fait pour acquérir un tel niveau qui n’est pas donné à tout le monde !  Les années qui ont suivi, il s’est marié et moi aussi. On ne se voyait plus qu’occasionnellement mais on s’invitait l’un l’autre avec nos conjointes. En 1975, j’ai changé de région j’ai perdu de vue tous mes anciens camarades de l’École Normale à l’exception de Lucien Scoffham, qui comme moi travaillait dans le réseau CNDP, et qui a un pied en Bretagne et l’autre, dans le département du Nord, pas très loin de chez moi. Un jour, du côté de Saint-Véran, dans le Queyras, je suis tombé par hasard, nez à nez avec Claude, au détour d’une piste de ski. Le sport terminé, il a tenu à ce qu’on aille boire un coup dans le coin. Il n’y avait qu’un vieux café-épicerie pourri dans le village de Villevieille. On a passé de longues heures à raconter les vieilles histoires de Beauvais en sirotant du Génépi, le seul alcool disponible dans cet endroit perdu. À la fin, on était pas mal éméchés. Je ne vous conseille pas l’expérience. Les lendemains de cuite au Génépi sont très pénibles. À cette époque, Claude était prof de dessin non titulaire dans un établissement de la Somme maritime. Il rentrait à Beauvais tous les week-ends dans un vieux train omnibus qui prenait des plombes. Il ne vivait pas très bien sa situation. Un jour, beaucoup plus tard, j’ai appris qu’il était décédé. Il buvait plus que de raison et fumait un peu de tout. Ce n’est pas l’idéal pour faire de vieux os. Sa mort m’a fait beaucoup de peine. Claude Villetet était une figure de la promotion 61-65. Il était doué en tout.  Il a passé ses deux bacs « haut la main » en n’en fichant pas une ramée et en menant une vie dissolue. Il avait un don artistique : il peignait et il sculptait de façon très intéressante sans avoir jamais fait d’études spécialisées dans le domaine de l’Art. C’était aussi un grand sportif : champion de l’Oise du 60 m, du saut en hauteur, du saut en longueur, du lancement du poids et j’en passe, tout en forçant sur la clope et le whisky et en menant une vie personnelle trépidante, ce n’est pas humain ! D’ailleurs, il a fini par attraper la tuberculose. Il a été le seul pensionnaire du sanatorium de la MGEN de Guéret, dans la Creuse, à s’être fait virer parce qu’il faisait le mur tous les soirs pour rejoindre le bistro du coin. J’ai l’impression d’un grand gâchis. Il aurait pu tout faire : devenir un artiste, un grand champion d’athlétisme, et sans doute briller dans beaucoup d’autres domaines. Physiquement, il était très beau. Il était aussi très drôle. C’est peut-être ce qui l’a perdu, car il était très sollicité et avait du mal à dire non ! Ou bien alors avait-il une faille intérieure qui venait de très loin ?

Je garde pour la fin de la participation de Claude à l’équipe de handball de l’école. Il était véloce, puissant, technique et subtil. C’était vraiment un excellent joueur mais il n’était pas le meilleur, tant s’en faut ! Il était surpassé par un autre Claude, Claude Lata, qui vient de nous quitter si tragiquement. Claude Lata était notre Zinedine Zidane à nous. Quand il apparaissait sur un terrain de handball, les autres joueurs s’effaçaient. Il avait appris ce sport, en club, dans un autre département. Lui aussi était technique rapide et puissant. Il était la terreur des équipes adverses et quand on perdait un match c’était juste qu’il n’était pas possible de le gagner avec un seul joueur. Il avait une conception très personnelle de la tactique handballistique. En début de match, au lieu de finasser avec le mur adverse, il tirait en plein milieu, très fort. Au début de l’année scolaire 61-62, l’un des équipiers lui dit : « Qu’est-ce que tu crois ! Ils sont trois devant toi ! Tu n’as aucune chance de passer ! », « Je sais ce que je fais », lui a répondu tranquillement Claude. Effectivement, après deux ou trois missiles, les bras du mur adverse avaient tendance à se baisser et Claude faisait un malheur. S’il était un guerrier sur le terrain, dans la vie c’était un garçon très doux et très gentil. Il avait eu une enfance compliquée avec un père, plus ou moins violent. Cela aurait pu se marquer sur son comportement mais, au contraire, il essayait de développer des relations amicales avec tous ses camarades de promotion.  Il avait une sorte de nonchalance qui contrastait avec son attitude sur le terrain de sport et des faux airs de Gérard Depardieu. La puissance légendaire de son tir lui avait valu un surnom peu sympathique. Dans cette promotion, chaque élève avait un surnom. Claude Lata était « Simone », du nom de l’aîné de la fratrie de Rocco et ses frères, un individu particulièrement violent. La promo lui doit des excuses, car Claude était puissant, certes, mais pas violent. Ce surnom faisait bien rigoler l’intéressé qui n’était pas si mécontent que ça, finalement, d’être comparé à une sorte de fauve.

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Tournage de « La Valise » dans les années 63 -64

Cette histoire de la promotion 61-65 est très lacunaire. On aurait pu en raconter beaucoup d’autres sur le même sujet avec d’autres anecdotes. Les photographies sont très rares. Je crois que j’ai mis sur ce Blog à peu près la totalité – saufs doublons – de celles que je possède. Je n’avais pas d’appareil photo. C’était aussi le cas des autres élèves. Cette photo a été prise à l’occasion du tournage d’un film que nous avions intitulé « La Valise ». C’était un navet épouvantable mais le titre était bien choisi : « Con comme une valise ! » Il avait été réalisé à l’occasion d’un stage de cinéma encadré par une association d’éducation populaire (peut-être les CEMEA ? Peut-être un autre organisme ?). Nous étions censés apprendre à tourner un film et nous prenions notre rôle très au sérieux. Nous avions mobilisé la gare routière et un bus pour faire un long travelling jusqu’à l’École Normale ! Nous ne nous mouchions pas du pied ! Mais, il nous reste le souvenir et la photo ! Je ne sais pas qui a pris l’image mais le photographe connaît son job. Il a mis le grillage, au premier plan, pour donner de la profondeur mais ne s’est pas laissé piéger par la mise au point automatique. La netteté est faite sur les personnages de la scène. À l’extrême droite, avec un pull noir, ce camarade s’appelait Petit. Malheureusement je ne me souviens plus de son prénom. À l’extrême gauche, c’est moi ! J’avais hérité du travail de réalisateur ! C’était peut-être un signe du destin car j’ai fini par devenir réalisateur-documentariste professionnel. Le cadreur s’appelle Jean Maumené, il étudiait le piano au conservatoire de Beauvais et, à chaque fois que l’occasion se présentait, il nous gratifiait d’un concert sur le vieux piano mal accordé qui se trouvait dans l’amphithéâtre. Il est devenu professeur de musique à l’école normale de Laon et chef de chœur d’une chorale. Le personnage le plus intéressant de la photo, avec l’imperméable, qu’il a l’air d’avoir piqué à l’inspecteur Colombo, s’appelle Serge Macudzinski. Lui aussi, c’était une pointure de la promo 61-65. Il jouait du saxo, mais n’a pas fait une carrière de musicien. Son surnom de promo, c’était « Vieux Jules ». Comme pour Claude Lata, tout à l’heure, c’était une référence cinématographique qui n’était pas des plus valorisantes. Le Vieux Jules, c’était le personnage principal du film l’Atalante de Jean Vigo joué par Michel Simon. Il y avait une différence d’âge importante entre Serge et Michel Simon. Le seul point commun : c’était la barbe ! Les deuxième année avaient peut-être raison, il y avait un certain mauvais esprit dans cette Promo. Moi, j’avais hérité d’un surnom romain, comme beaucoup d’autres élèves, parce que le prof de français avait mis sur pied un cours de latin. Les noms romains étaient beaucoup plus faciles à porter que les noms des personnages des vieux films du Ciné-club. Serge est devenu principal de collège et aussi maire de Saint Maximin, près de Creil. Il n’y était pas trop loin de son ancien camarade de promo, Christian Grimbert qui a été maire de Creil pendant quelques années.

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« Fin de partie » de Samuel Beckett : Serge est Ham et Alain est Clov

À l’École Normale de Beauvais, il existait un club théâtre. Si vous vous révéliez capables de retenir un texte, vous étiez immédiatement embauchés par le professeur de français Monsieur Favre alias Favius (lui aussi avait un surnom romain !) Favius était un professeur d’avant-garde. Quand il étudiait le roman, c’était Robbe-Grillet ou Michel Butor. Michel Butor, je l’ai côtoyé à l’occasion de ma vie dans le Nord. À l’École Normale, j’avais fait un exposé sur l’un de ses romans. Lorsque je me trouvais à sa table, j’avais la même impression qu’un fan de concerts de rock qui se fait inviter, par Johnny Hallyday. En matière de théâtre, avec Favius, c’était Alfred Jarry, Ionesco et Samuel Beckett. Sur cette photo, on joue « Fin de partie », de Samuel Beckett. Finalement, j’avais le beau rôle. J’étais Clov. Je devais marcher dans tous les coins de la pièce, monter de temps en temps sur un escabeau bancal, regarder des choses qui étaient censées se passer derrière la fenêtre avec une lunette astronomique. « Vieux Jules », a dû se faire chier comme un rat mort dans son rôle de Ham. Pendant toute la pièce, il était coincé assis sur son fauteuil et ne pouvait pas bouger. Tout juste pouvait-il dire un truc de temps à autre.

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Lors du même spectacle, la scène des parents dans les poubelles

Les plus mal lotis étaient sans doute nos deux camarades coincés dans leurs poubelles. Pendant les trois quarts du spectacle, on ne savait même pas qu’ils étaient là. A un moment, ils soulevaient leurs couvercles et apparaissaient. C’était une version – manière avant-garde – du rôle du hallebardier. Ils n’avaient pas grand-chose à dire. Au moment de l’ouverture de la poubelle, c’était un grand succès parce que c’était un événement très inattendu. Toute la salle se gondolait parce qu’un type qui sort d’une poubelle, cela fait toujours rigoler les gens. En plus, nos deux collègues avaient beau être déguisés, tout le monde les avait reconnus. L’un d’eux s’appelait Payen et je ne me souviens plus du nom de l’autre. Après leur courte apparition, ils retournaient dans leurs poubelles jusqu’à la fin du spectacle. C’était cruel, mais Favius était impitoyable lorsqu’il s’agissait de défendre l’art contemporain.

Cette activité-théâtre, nous coûtait beaucoup de temps. Personnellement, une grande partie de mes deux premiers trimestres était consacrée à apprendre de longs textes par cœur. Au troisième, je bachotais comme un malade pour ne pas rater mon bac. On peut considérer que c’était un fonctionnement étonnant. Il y avait un grand esprit de liberté, à cette époque, qui paraît complètement désuet aujourd’hui. La ligne rouge à ne pas franchir, c’était de rater son bac ou d’avoir de très mauvais résultats scolaires. Dans un tel cas, la sanction était impitoyable, l’élève était renvoyé et devait rembourser sa formation à l’État. De mémoire, cela n’est jamais arrivé à l’École Normale des garçons, mais chez les filles, si !

Lors des repas, tout le monde chantait, des chansons connues ou composées spécialement pour la circonstance. En classe aussi on chantait  : une nouvelle chanson à chaque début de cours, dédiée au professeur ! Franchement, quand j’y repense, je n’y crois pas ! Je me demande si je n’ai pas rêvé ! Certains comportements déviants, dont je n’étais pas exclu, étaient tolérés à condition qu’ils n’aient pas d’incidence sur les résultats scolaires. Mon père était le maire d’un village du coin. Il y avait un type qui possédait la plupart des cinémas de Beauvais. Il était candidat aux Sénatoriales. Mon père recevait chaque année une carton d’invitation permanente dans tous ses cinémas. Tous les soirs, je faisais consciencieusement le mur pour aller voir un nouveau film. Parfois, j’avais bien du mérite car l’un de ces cinémas se trouvait sur la route du Tréport, presque à la sortie de la ville. A pied, dans la nuit, ça faisait une sacrée trotte et il fallait vraiment aimer le cinéma pour se lancer dans l’expédition. C’était un secret de polichinelle, mais tout le monde fermait les yeux. Un jour, que j’avais fait le mur pour aller voir un film polonais de Wajda – c’était Cendres et Diamants ou Kanal – je suis arrivé un peu à la bourre au moment où les lumières s’éteignaient. Il y avait une place au deuxième rang et j’ai filé m’y asseoir. Quand la lumière s’est rallumée, je me suis aperçu que j’étais assis à côté de mon directeur, Émile Foëx et de son épouse. Émile n’a pas bronché et a fait celui qui n’a rien vu. J’ai filé à l’anglaise. C’était une soirée organisée par France-Pologne avec toutes les huiles de la ville. J’aurais bien dû me douter que mon directeur faisait partie des invités. Le lendemain, me voici convoqué dans le bureau d’Émile. Ce genre de convocation était crainte car cela pouvait très mal se terminer. Émile m’a simplement dit ceci : « Mon ami, jeune homme », il commençait toutes ses phrases par« Mon ami, jeune homme », c’était sa marque de fabrique ! « Mon ami, jeune homme », a repris Émile, « quand on se mêle de sortir dans le monde où il y a le préfet et l’inspecteur d’académie, on met une cravate ! » Puis, il m’a viré de son bureau sans autre commentaire. Il avait un petit œil malicieux. Avec le recul et malgré l’infini respect que je dois à Émile, je me dis que mon ancien directeur était une sorte de garnement.

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Si dans beaucoup de domaines les règles pouvaient être contournées sans grande conséquence, dans d’autres une rigueur quasi militaire était de cours. La sortie – tant attendue – du jeudi après-midi, où officiellement il nous était permis de nous rendre en ville, était l’occasion d’une revue de détail supervisée par l’Intendant Truchefaut. L’élève se devait d’être habillé correctement, bien coiffé et d’avoir ses chaussures cirées.

Émile avait beaucoup d’autorité sur les élèves. Pendant la seconde guerre mondiale, il s’était battu comme officier. Dans ma génération, en tout cas à Beauvais, cela calmait beaucoup de gens. Quand le désordre s’installait quelque part, Émile déboulait et poussait une gueulante. On n’entendait plus voler une mouche et tout le monde filait droit. La dernière année de ma scolarité, Émile a eu une promotion. Il a été nommé directeur de l’École Normale de Paris. Son remplaçant était un ectoplasme sinistre et renfrogné, toujours enfermé dans son bureau. Pour nous ce n’était pas très grave, parce que la quatrième année, c’était surtout une année de stages pratiques et que nous étions disséminés dans les écoles ici et là. Mais, dès cette époque, quelque chose s’était brisé à l’École Normale de Beauvais. Dans les années 66-67, je rôdais beaucoup à Paris. Un jour, boulevard Saint-Germain, j’ai rencontré Émile. Je l’ai à peine reconnu. Il était courbé et avait l’air triste. Cela ne se passait pas très bien avec les normaliens de la région parisienne. Son style atypique ne passait pas. Il aurait bien mieux fait de rester à Beauvais et de partir à la retraite avec une belle image de lui-même. J’ai pensé que mes collègues parisiens étaient une bande de crétins corporatistes qui ne méritaient pas leur directeur. Toujours dans le Quartier latin, une autre fois, je suis allé boire un café dans un bistro. Il y avait un type, bien habillé, à l’anglaise, qui lisait le journal Le Monde dans un coin de la salle. Un moment, il est venu vers moi et m’a dit : « Vous êtes bien Alain Cadet ? Je suis Alain Salles ! » Cet autre Alain n’était pas du tout intéressé par le métier d’enseignant. Ce qu’il voulait faire, c’était de la médecine. Après le bac, il s’était lancé dans les études pour devenir médecin militaire. Il n’est pas arrivé au bout et a été contraint de s’engager dans un corps de l’État. Du coup, il était devenu officier supérieur des CRS. « Rassure-toi », m’a-t-il dit, « je ne tape pas sur les gens ! Je planifie les opérations dans les bureaux ! »

L’Ecole Normale de Beauvais m’a paru très loin jusqu’à l’anniversaire des 39 ans de Serge Macudzinski, alias « Vieux Jules ». C’était une idée de sa sœur ! Elle voulait organiser un repas pour ses 40 ans avec ses anciens copains. Serge avait demandé le collège Moscou. Avec son nombre de points il était pratiquement sûr d’avoir le poste. Donc, elle avait organisé la fête cette année-là parce que, fêter les 40 ans du « Vieux Jules » en invitant tous ses vieux potes, à Moscou, c’était un coup difficile à monter. Nous étions un bon paquet à cette réunion. Je ne me souviens plus de tous les noms. Il y avait Claude Lata. Il avait une allure sportive était encore beau et balançait les mêmes vannes que du temps de l’Ecole Normale. Il y avait Jean Momené, Lucien Scohffam et quelques autres. En fait, cela m’a donné l’impression que pas grand-chose n’avait bougé depuis vingt ans. La hiérarchie du groupe s’est reconstituée, identique à ce qu’elle était au milieu des années 60. J’en étais un peu malade pour un collègue dont j’ai oublié le nom et qui a fait des études brillantes dans le domaine scientifique. Mais, comme il était très timide du temps de l’École Normale et ne se mettait pas en avant, dès qu’il disait quelque chose, personne ne l’écoutait et il se faisait couper la parole. À un moment, la question s’est posée de savoir qui avait fait vraiment une carrière d’instituteur dans la Promo. Il y en avait très peu. Beaucoup de nos camarades avaient fait des carrières brillantes mais dans un autre domaine que celui de l’enseignement primaire. C’était peut-être là le défaut caché de notre formation. Finalement, Serge n’a pas eu le poste de Moscou. Il dirigeait une mairie communiste, ce qui n’est pas bon pour obtenir une promotion. Après cet épisode, je n’ai pas connu d’autre réunion d’anciens combattants.

Cette promo 61-65, c’est un peu le cercle des poètes disparus, avec de fortes personnalités qui se sont épanouies dans ce creuset de l’École Normale de Beauvais. Nous avions des professeurs qui se sont beaucoup investis pour faire en sorte que nous, qui étions issus pour la plupart de milieux populaires, devenions des citoyens autonomes, cultivés et bien formés. Cette École Normale de Beauvais n’avait rien à voir avec ce qu’est devenue la formation des enseignants aujourd’hui. Nous avons eu beaucoup de chance !

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