11 janvier 1916, quartier Moulins-Lille, L’explosion des Dix-huit-Ponts

11 janvier 1916, quartier Moulins-Lille, L’explosion des Dix-huit-Ponts

En plein hiver 1916, alors que le quartier Moulins est endormi, l’explosion du dépôt de munitions allemand désigné, comme, bastion des « Dix-huit-Ponts », va provoquer, la plus grande catastrophe civile de l’Histoire de la ville de Lille.

Lors de l’extension de la ville de Lille, pendant la seconde moitié du XIXe siècle, un nouveau rempart va remplacer l’ancien. Il est situé plus au Sud. Il englobe de nouveaux quartiers, dont celui de Moulins. Il est fait de murs puissants ponctués régulièrement par des portes et des forteresses. L’une de ses constructions les plus remarquables, située à deux pas de la porte de Douai, était sans doute la « batterie 250 ». Elleabritait une dizaine de pièces d’artillerie battant la campagne de Ronchin. Comme elle était formée de neuf doubles casemates superposées et formant autant d’arches, les habitants du coin nommaient ce lieu, les « Dix-huit-Ponts ».

Pendant l’occupation, l’armée bavaroise s’est emparée des lieux et l’a transformé en dépôt de munitions.

A partir de 1914, l’armée d’occupation bavaroise a transformé le lieu en dépôt de munitions. C’est le plus vaste en cet endroit du front. En ce début de l’année 1916, la guerre n’est jamais très loin. Les 5 et 6 janvier, les batteries à longue portée britanniques ont poursuivi un train de 500 tonnes de mélinite (un explosif très puissant) depuis la gare de Fives jusqu’aux « Dix-huit-Ponts », où la cargaison va pouvoir enfin être mise à l’abri. Depuis, plus rien ! Tout est calme dans la ville. Dans la nuit du 10 au 11 janvier, Il fait un petit froid sec. Les rues sont vides et les fenêtres calfeutrées. Eugène Martin-Mamy, journaliste, critique littéraire, romancier, imprimeur et rédacteur en chef du Progrès du Nord, dort paisiblement dans sa maison du Vieux-Lille. Soudain, on se croirait en plein jour et un vacarme épouvantable réveille le journaliste : « Un fracas… puis une succession rapide de détonations, un vent furieux qui brisait les obstacles ou glissait sur eux après les avoir ébranlés », écrit-il. « En même temps, une rafale souterraine, pareille à un tremblement de terre qui bousculait les lits, secouait les maisons et en démolissait plus de mille, un immense bruit de vitres qui se brisaient, en tombant, les unes contre les autres. Des cris jaillissaient soudain. Brusquement, tous les habitants de Lille réveillés en sursaut, en cette nuit du 10 et 11 janvier, comme si un obus venait de tomber dans leurs demeures, furent debout. Il était exactement 3h30 du matin. »

Beaucoup plus tard, lorsque la guerre sera finie (Le Grand Hebdomadaire illustré de la région du Nord du 11 janvier 1920), Jules Duthil, l’un de ses collègues, écrit : « L’événement se produisit sans qu’aucun vol d’avion, aucun sifflement, aucun éclatement d’obus n’ait servi de signe avertisseur. Tout était calme et brusquement la terre trembla, les maisons aussi. Une grande lueur jaune illumina la ville et les environs et cet éclair fut suivi d’une épouvantable détonation qui se prolongea pendant plus d’une minute… à laquelle succéda un extraordinaire sifflement de l’air. » Cette lumière, ce feu, ce souffle, ce vacarme, ce tremblement de terre hantera toute leur existence ceux qui, aux premières loges, survécurent à l’évènement. A la place de ce qui fut, jadis, le bâtiment des « Dix-huit Ponts », un véritable cratère s’est soudainement ouvert. « Là, où se dressait la veille la masse des Dix-huit Ponts, il n’y avait plus qu’un trou béant de 40 mètres de profondeur sur 150 mètres de long, un vrai cratère de volcan, avec, tout autour, le rempart », témoigne Jules Duthil.

Après l’explosion, un cratère a remplacé la « batterie 250 », totalement volatilisée.

Les cités ouvrières avoisinantes y sont englouties. Des blocs de pierre d’un poids excédant mille kilos sont rejetés jusqu’à la place Jeanne d’Arc, distante d’environ 1 500 mètres.  En direction de Lille, cet ouragan monstrueux dévaste tout sur son passage, renversant les murs et les cloisons. Cette pluie de morceaux de murailles, de munitions non explosées, de ferrailles incandescentes, de débris de toutes sortes crève les maçonneries et les toitures, provoque des incendies, partout dans la ville. Les deux immenses filatures, Wallaert et Le Blan, qui dominaient le bastion ont partiellement résisté. En 1916, elles viennent d’être reconstruites très solidement, selon une technique, révolutionnaire à l’époque, le béton armé. Elles ont servi de bouclier pour une partie du quartier Moulins et de la ville. Les murs qui faisaient face à l’explosion ont totalement disparu.

Désormais, seules les longues cheminées se dressent vers le ciel, intactes, gardiennes étranges des énormes squelettes disloqués des bâtiments. De l’autre côté de ce qui fut le rempart, au-delà du champ d’aviation complètement ravagé, la petite commune de Ronchin, assez éloignée de la ville, a moins souffert. Dans la majorité des quartiers de la ville de Lille, les vitres explosées jonchent le sol des habitations. À Roubaix, du côté de la gare, à une vingtaine de kilomètres de Moulins, les vitres et les glaces des maisons et des hôtels se sont brisées. Partout, dans les villes et les campagnes avoisinantes, on a vu la lueur, ressenti l’effet du vent, pressenti qu’une grande catastrophe venait de se produire. La détonation a été perçue jusqu’à Ostende, Bruxelles et Breda, en Hollande, tandis que l’onde de choc est enregistrée par les sismographes.

Les filatures Wallaert, construites en béton armé avant-Guerre ont partiellement résisté à l’explosion.

Si certains se réfugient vers les caves, d’autres, comme Eugène Martin-Mamy se précipitent « dans la nuit, oubliant l’interdiction de sortir. Les gens descendent à demi vêtus. Rue Esquermoise, par les fenêtres ouvertes, les habitants s’interrogent. Sur le pas des portes, des hommes et des femmes, en tenue de nuit, une bougie à la main, s’interpellent ». Le journaliste se hâte vers les lieux du sinistre. Inconsciemment, il suit l’itinéraire qui le mène vers son ancien bureau : « Rue de Béthune, les maisons que l’incendie du premier bombardement avait épargnées, ont leurs vitres brisées. Les panneaux des boutiques ont été arrachés. Le sol disparaît sous les débris des carreaux qui, dans la nuit, brillent comme des diamants. Place de la République, les grandes glaces de la préfecture, les vitres du musée et de l’hôtel des postes ont subi le même sort. » Martin-Mamy marche dans la ville dévastée, comme un automate… comme si une force invisible guidait ses pas et lui intimait l’ordre de témoigner : « Quand on s’engage, boulevard de la Liberté, l’inquiétude devient plus vive, à voir les portes cochères descellées, les cadres des fenêtres projetés sur le trottoir, les rideaux d’appartements déchiquetés qui flottent sur les façades.

On va, parmi les vitres brisées, on va dans la nuit, sous les nuages noirs, on va d’une marche prudente et sous la pression du pied, ce sont des craquements secs. Devant soi, plus loin, le ciel rougeâtre sert de but. » Le boulevard des Écoles, l’actuel boulevard Jean-Baptiste Lebas, est jonché d’immenses blocs de pierre. À l’intersection des rues d’Arras et de Douai, la foule se masse devant un barrage de soldats allemands, baïonnettes au canon. Un jeune chasseur claironne : « Tous Kaput ! » Martin-Mamy tente sa chance avec la sentinelle d’un régiment de réserve qui garde la rue de Douai. Elle est plus âgée et semble plus humaine. Le journaliste mime la plus vive inquiétude. « Passez », finit par lui répondre le soldat. « À mesure qu’on avance parmi les maisons sans toit, sans fenêtre, sans porte, les rues de Maubeuge, de Trévise, Alain de Lille, la proximité de la poudrière se fait sentir davantage. Comme dans L’Enfer de Dante, chaque mètre parcouru vous pousse vers de nouvelles horreurs. De l’amas de briques, une jambe nue, tuméfiée, saignante, roide, surgit soudain. L’irréparable est passé par là. Cette femme dormait. Elle dort encore. Elle dormira toujours… toujours »


Boulevard de Belfort, à hauteur de la rue de Nantes, l’après-midi de la catastrophe, on sauve ce qui peut l’être dans les maisons dévastées.

 

L’immense quantité d’obus et de matières explosives détruit, en un instant, le quartier Moulins. Le bilan de cette extraordinaire explosion est effrayant : 738 maisons soufflées comme des châteaux de cartes, 21 usines rasées, plus d’une centaine de morts, parmi la population de Moulins et une quarantaine de soldats allemands.. plus de 400 blessés parmi les civils. Cette explosion des « Dix-huit-Ponts » va laisser un souvenir indélébile parmi la population du quartier Moulins-Lille.    Les destructions, les personnes handicapées, la pollution chimique consécutive à l’explosion, ont laissé des cicatrices profondes pendant plus d’un demi-siècle. En 2016, devant le mémorial de la catastrophe des « Dix-huit-Ponts », une cérémonie du souvenir à commémoré le centenaire de cet événement tragique de la première Guerre mondiale.

Le dimanche 10 janvier 2016, au monument dédié aux « Dix-huit-Ponts », rue de Maubeuge, une cérémonie célèbre le centenaire de la catastrophe.

Les écoles lilloises pendant l’Occupation :

Les écoles primaires lilloises pendant l’Occupation, 1914 – 1918

Vous pouvez aussi écouter ceci (choisir le bon sujet):

https://www.rcf.fr/actualite/linvite-du-1819-hautsdefrance?episode=73151&page=2

Alain Cadet, journaliste
Alain Cadet, journaliste

Il a débuté dans la vie professionnelle comme enseignant. Après avoir coché la case du métier de photographe, il s’est orienté vers la réalisation de films documentaires, activité qui a rempli l’essentiel de sa carrière. Arrivé à la retraite, il a fait quelques films… mais pas beaucoup ! Les producteurs craignent toujours que, passé 60 ans, le réalisateur ait la mauvaise idée de leur faire un infarctus, ce qui leur ferait perdre beaucoup d’argent ! La suite a montré qu’ils se sont peut-être montrés un peu trop frileux, mais cela fait partie du passé. C’est ainsi que l’ancien réalisateur – un peu photographe, sur les bords – s’est mis à collaborer avec différents journaux. Il a aussi écrit des livres sur la guerre de 1914 – 1918 où l’image a une place importante. C’est ainsi que dans ce blog, on trouvera beaucoup d’articles sur des peintres ou des photographes anciens ou contemporains, des textes relatifs aux deux guerres, mais aussi des articles opportunistes sur différents événements. Comme les moyens du bord sont très limités, cela a obligé l’auteur à se remettre à la photographie – sa passion de jeunesse – pour illustrer ses textes. Il ne s’en plaint pas !

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