Jean Cnudde (1931–2016), un esprit des lumières égaré au XXe siècle

Jean Cnudde était un personnage hors-normes. Sa modestie contrastait avec des talents multiples, qu’il développait avec constance… voire obstination. Ses centres d’intérêt, qu’on aurait pu juger hâtivement disparates, trouvaient chez lui une profonde unité guidée par sa croyance en l’esprit humain

Au cours d’une vie, on fait beaucoup de rencontres. On se serait bien passé de croiser le chemin de certains, tandis que pour d’autres on est content de les avoir connus. Pour un tout petit nombre d’entre eux, on est infiniment honoré d’avoir pu partager, un jour, un petit bout de leur route. C’est comme si un miracle s’était produit. Jean était un miracle républicain !

Jean et une des « Boites à ouvrir » de l’école Decroly, au Musée d’Histoire naturelle

Jean Cnudde, est quasiment né dans une école. Ses parents étaient tous deux des enseignants réputés de la commune de Mons-en-Barœul. Sous leur direction, Jean avait connu une enfance très studieuse. Il en avait gardé un goût de la science, des livres, une curiosité intellectuelle sans cesse renouvelée et la profonde conviction qu’il était possible d’agir pour que le Monde devienne meilleur. J’ai fait sa connaissance – dans un cadre purement institutionnel – alors qu’il était le directeur du Centre d’Information et d’Orientation de Lille. J’en ai gardé le souvenir de quelqu’un d’affable, concentré, professionnel. Et puis je l’ai oublié ! Bien des années plus tard, alors que j’écrivais des articles pour un journal local, j’ai repris contact avec lui sur le conseil d’un ami qui le connaissait bien. Jean Cnudde avait amassé une collection étonnante d’objets en rapport avec son métier. Il avait réuni, au fil des ans, un nombre considérable de tests, de machines, de moulages, censés mesurer ou rendre compte de la psychologie et de l’intelligence de « l’homme ».

 Jean Cnudde était le « bon client », idéal pour nourrir l’information locale. La relation fut d’emblée très facile. Jean avait un péché mignon : il adorait, au petit matin, découvrir sa tête dans le journal. Il prolongeait ce plaisir devant un bon café en lisant bien tranquillement l’article, le journal dans une main et la tartine beurrée dans l’autre. L’instant était généralement prolongé, le reste de la matinée, à travers les discussions avec ses voisines qui lisaient le même journal. L’espace d’un instant, Jean devenait la vedette de cette rue Pasteur, où il vivait dans l’ancienne maison de ses parents. Cette histoire de la mesure de l’intelligence de l’homme, soigneusement feuilletonnée, contribuait à relever le niveau de la publication. Cette collection, unique en Europe, était extraordinaire. Jean le savait et n’aurait pas voulu qu’elle soit, un jour, dispersée en Salle des ventes. Ainsi, comme il n’avait pas d’héritier direct, en avait-il fait don au Musée d’Histoire naturelle de Lille, afin qu’elle reste pérenne.

Représentation d’un crâne humain selon la Phrénologie qui attribue une fonction à chaque zone du cerveau.

Il continuait malgré tout à s’en occuper, en bénévole, « Inventeur » du projet. Ce soutien d’une institution ayant pignon sur rue lui avait permis, dans les dernières années, de rapatrier au musée des pièces extraordinaires, qu’individuellement, il n’aurait sans doute pas pu négocier. Ainsi, avait-il pu faire transférer à Lille, la collection concurrente de l’école Decroly de Bruxelles, laquelle cherchait à récupérer des locaux. Désormais, la collection de Jean et du musée comportait plus de 400 pièces toutes plus extraordinaires que les autres. Elle emplissait une grande salle du dernier étage du Musée d’Histoire Naturelle. Jean l’avait intitulée « la Mesure de l’homme ». Il était parvenu, on ne sait comment, à en tirer un livre, confidentiel mais luxueux. Il m’avait dédicacé un exemplaire que j’ai gardé précieusement. La collection n’était pas accessible de manière ordinaire. Mais, des spécialistes venaient de très loin, tout exprès, pour la visiter. Jean, à cette occasion, enfilait la casquette de guide. Il connaissait toute l’histoire de chacun de ces objets et son mode d’emploi. Il avait mis au point bon nombre de numéros, souvent hilarants, mais toujours d’une grande rigueur scientifique. Pour captiver un auditoire, Jean était un maître. On pourrait citer sa présentation des « Boîtes à ouvrir » de l’école Decroly. C’étaient des objets en bois dérivés des « Boîtes à secrets », imaginées par les artisans du Moyen Âge, pour y enfermer les objets précieux. Découvrir leur fonctionnement n’est pas une mince affaire. Il faut bien réfléchir. Aussi les pédagogues d’outre-Quiévrain du début du XXe siècle, mesuraient-ils le degré d’intelligence des enfants en fonction de la vitesse à laquelle chacun d’entre eux pouvait ouvrir ces boîtes. Un jour, une équipe d’Ethologistes belges qui développait une étude sur l’intelligence des singes, en Afrique, eût-elle l’idée d’emprunter à l’Ecole une de ces boîtes. Ils découvrirent qu’à ce jeu le chimpanzé était le meilleur parmi ses congénères mais surtout, qu’il surpassait de très loin n’importe quel humain, même rompu à l’utilisation de ce type de matériel. Cette histoire, magnifiée par l’humour de Jean, était un des clous de sa présentation. Il la renouvelait, inventant de nouveaux développements, à chaque visite.

Ce jeu de visages avait été mis au point par ses psychologues de l’Allemagne Nazie. Il servait à effectuer la sélection entre les hommes et les femmes suivant leur physionomie, censée renvoyer à leur nature profonde. Ce matériel a été diffusé largement dans les centres d’Orientation et dans les Rectorats pendant l’Occupation… qui les ont fait disparaître aussitôt, à la Libération. Mais dans un Rectorat du Sud, on avait simplement fait glisser un meuble pour cacher l’entrée du placard.

Un autre sujet de conversation, adapté aux pages locales, concernait Louis et Gilberte, ses parents. Ils avaient formé des générations de petits Monsois. Louis, qui ne se préoccupait ni du qu’en-dira-t-on, ni des modes qui se succédaient au Ministère de l’Éducation Nationale, avait développé son propre style en matière de pédagogie. Il était à la fois le vieil instituteur de la IIIe République toujours prêt à brandir son sifflet pour rétablir l’ordre et, même temps, il était très novateur. Il inventait ses propres méthodes et savoirs-faires, s’inspirant des courants pédagogiques d’avant-garde. Jean avait gardé tous les documents qui concernaient la carrière de ses parents. Nous nous installions sur la terrasse qui donnait sur le jardin. Jean allait chercher les textes et les photos, qu’il commentait avec grande précision. Cet endroit était particulièrement bien choisi pour parler de Louis Cnudde. L’instituteur de l’école Rollin était aussi passionné par le jardinage. Cette grande pelouse, avec arbres fruitiers – un magnifique morceau de campagne en ville – avait été autrefois son jardin potager. Jean, qui n’avait pas de descendant direct, en avait fait cadeau à la mairie sous réserve qu’elle lui entretienne le jardin et qu’il puisse en profiter tout au long de sa vie. Le travail était bien fait : pas une mauvaise herbe, les arbres étaient toujours bien taillés. Ce parc était le « Jardin des délices » de Jean.

Jean dans son grand jardin de la rue Pasteur

Vers onze heures – ce qui est un peu tôt – un rituel se mettait en place. Jean allait chercher une bouteille d’Arak, un alcool syrien, dont il possédait une impressionnante réserve. C’est une boisson comparable au Raki ou à l’Ouzo. Mais l’alcool de Jean ne ressemblait à aucun autre. De fabrication artisanale, il dépassait largement les 50° habituels et témoignait du savoir-faire de la campagne syrienne, un des seuls lieux de cette région du monde à braver les interdits de l’islam radical en matière de production d’alcool. J’ignore ce qu’il y avait dedans, outre l’alcool et l’anis, mais il avait un goût délicieux très différent de celui des produits du commerce. Il n’avait qu’un inconvénient : il saoulait assez vite. Jean, esprit encyclopédique, qui avait des connaissances pointues dans beaucoup de domaines était, en matière de consommation alcoolique, un pur amateur. Il ne disposait que de verres à bière, qu’il remplissait au tiers du précieux breuvage. À ce jeu, on devient assez vite différent. Tandis qu’il discourait sur le Monde, celui-ci paraissait de plus en plus beau. Vers midi, je m’efforçais de refuser le dernier verre. Jean faisait du diabète et son cœur était en mauvais état. L’Arak ne devait pas faire partie de son régime. Il ne devait pas se vanter de ses incartades auprès de son médecin. Ces bouteilles d’alcool étaient un cadeau de jeunes-femmes syrienne qu’il appelait « ses filles ». À chaque fois que l’une d’elles revenait en France, elle lui rapportait une nouvelle bouteille d’Arak qu’il rangeait dans le placard. Il en possédait une belle collection, bien alignées, avec des étiquettes colorées, toutes différentes. C’est un peu le hasard et les circonstances qui lui avait fait connaître ces jeunes filles.

Jean qui possédait une automobile aimait beaucoup, le dimanche faire découvrir la Région ainsi que la Belgique à ses « filles ». Bruges avait sa préférence mais ic, nous sommes à Tournai avec le fiancé de l’une d’elles.

Jean Cnudde faisait partie de plusieurs conseils d’administration et comités scientifiques. Un jour, un de ses collègues lui demande un service : une jeune fille syrienne, en passe de terminer ses études d’ingénieur à l’école des Arts et Métiers, est en difficulté financière. Ne serait-il pas possible pour Jean qui possède une grande maison, dans laquelle il vit seul « de l’héberger quelque mois pour lui permettre de terminer ses études ? ». « Bien sûr », répond Jean ! En 2011, une guerre civile sur fond religieux se déclenche Syrie. La France a choisi son camp. Elle dénonce ses accords de coopération. Du jour au lendemain, les étudiantes et les étudiants syriens ont vu leurs bourses supprimées et se sont trouvés sans ressources… tout en devant payer des pénalités parce que leur visa était dépassé. Ainsi, pendant plusieurs années, Jean a-t-il hébergé une ou deux étudiantes syriennes pour leur permettre de pouvoir terminer leur cursus universitaire. Ce n’était pas du goût de tout le monde. Ainsi une voisine de la rue Pasteur lui a-t-elle lancé un jour : « Vous n’avez pas honte d’héberger des terroristes ? ». Mais, la bêtise humaine n’avait pas plus d’effet sur lui que l’eau qui glisse sur les plumes du canard. Jean faisait uniquement ce que sa conscience lui dictait sans s’occuper du reste. Jean pouvait avoir un petit côté excentrique. Il se déplaçait volontiers en scooter. Un jour, il est gravement accidenté.  La jeune fille du moment va l’accompagner à l’hôpital pendant un mois, puis pendant une année à son domicile de la rue Pasteur, pour le reste de sa convalescence. « C’était un soleil », disait Jean quand il parlait d’elle. À part la jeune-femme des Arts et Métiers qui avait fait sa vie en France en épousant un collègue ingénieur, les autres sont reparties occuper des postes d’enseignantes dans les universités syriennes.

Jean s’était mis à l’Internet pour pouvoir correspondre avec elles. Les nouvelles de Syrie n’étaient pas bonnes. Ces jeunes femmes, d’un tempérament indépendant, ne portaient pas le voile et étaient en permanence menacées de mort. Il y avait aussi les bombardements, les attentats, les tireurs isolés. Aucune n’avait été gravement blessée mais avait elles avaient toutes connues au moins un attentat. Jean avait très peur pour elles. Chaque matin, il consultait sa boîte mail et répondait à chacun des messages. Il avait toujours la hantise que l’une de ces lignes entre la Syrie et le nord de la France reste muette, à cause de la disparition de l’une de ces jeunes femmes. Finalement, cela n’arriva pas. Le 22 janvier 2016, Jean nous fit faux bond. Son cœur avait lâché à l’improviste. La ligne Internet du nord de la France vers la Syrie cessa d’émettre. Là-bas, du côté de l’Orient, au milieu des bombes et des tirs d’armes automatiques, beaucoup de larmes ont sans doute coulé sur le visage de ces jeunes femmes, devenues orphelines.

Dans la cabane en bois du fond du jardin. Jean aimait y méditer. Elle fut le pigeonnier et la cabane à outil de son père.

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Alain Cadet, journaliste
Il a débuté dans la vie professionnelle comme enseignant. Après avoir coché la case du métier de photographe, il s’est orienté vers la réalisation de films documentaires, activité qui a rempli l’essentiel de sa carrière. Arrivé à la retraite, il a fait quelques films… mais pas beaucoup ! Les producteurs craignent toujours que, passé 60 ans, le réalisateur ait la mauvaise idée de leur faire un infarctus, ce qui leur ferait perdre beaucoup d’argent ! La suite a montré qu’ils se sont peut-être montrés un peu trop frileux, mais cela fait partie du passé. C’est ainsi que l’ancien réalisateur – un peu photographe, sur les bords – s’est mis à collaborer avec différents journaux. Il a aussi écrit des livres sur la guerre de 1914 – 1918 où l’image a une place importante. C’est ainsi que dans ce blog, on trouvera beaucoup d’articles sur des peintres ou des photographes anciens ou contemporains, des textes relatifs aux deux guerres, mais aussi des articles opportunistes sur différents événements. Comme les moyens du bord sont très limités, cela a obligé l’auteur à se remettre à la photographie – sa passion de jeunesse – pour illustrer ses textes. Il ne s’en plaint pas !
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