Emile, Henri, Claude… et les autres : GERMINAL, 1982-1983, II/III

Le Germinal de Zola, auteur parisien, c’est surtout une histoire inscrite dans le Pays minier du Nord de la région de Valenciennes. C’est là qu’il va découvrir la réalité de la vie des corons et le travail au fond de la mine…

Emile, Henri, Claude… et les autres : GERMINAL, 1982-1983, II/III

Germinal est l’une des œuvres les plus lues de la littérature mondiale. Beaucoup d’aspects de ce texte, universellement connu, ont été conditionnés par un voyage de huit jours que Zola effectue dans le Valenciennois, en 1884.

La fosse Renard à Denain, c’est là que Zola va descendre et recueillir les éléments des scènes du fond de Germinal

Mon histoire avec le roman Germinal remonte à la classe de quatrième du collège de Crèvecœur-le-Grand. Il se nomme depuis peu « Jehan-le-Fréron ». Quelle honte ! Dans la salle d’étude de ce collège il y avait ce qu’on nommait pompeusement « la Bibliothèque ». C’était une grande armoire vitrée en bois dans laquelle s’entassaient des éditions bon marché de la littérature française : Dumas, Balzac, Maupassant, Stendhal et…, bien entendu, Emile Zola ! J’ai lu Germinal, comme le reste, de manière compulsive. Il a fallu attendre plus de vingt ans pour que le roman réapparaisse dans ma vie. A ce moment-là, j’étais photographe dans un centre de production de supports documentaires pour l’Education Nationale et j’essayais de glisser du côté de la caméra, avec plus ou moins de succès. C’est ainsi que m’a été confié un travail de réalisation de photographies destinées à accompagner un petit ouvrage sur le voyage qu’a fait Zola dans le Valenciennois, pour préparer son roman. Nous étions deux ans avant 1984, date du centenaire de ce voyage. L’auteur, Henri Marel, avait intitulé sa publication « Cent ans après Germinal, en suivant les traces de Zola dans le Valenciennois ». On ne peut guère être plus explicite. 

C’était un petit livret, à l’ancienne, avec un graphiste qui dessinait encore tout à la main avec sa plume et de l’encre de Chine. Il fallait reproduire quelques documents et réaliser une série de diapositives, le support pédagogique-roi de l’époque. A priori, ce n’était pas un gros chantier. Un beau matin, je débarque chez l’auteur, à Bruay-sur-Escaut. Il habitait la rue principale qui mène vers la Belgique, dans le prolongement de l’itinéraire qu’a emprunté Zola en 1884, entre Valenciennes et Anzin. Henri Marel, était retraité depuis quelques années de son poste de professeur des Universités de Valenciennes. Auparavant, il avait été, dans cette même ville, le professeur de français charismatique du lycée Henri Wallon . Un de ses anciens élèves, à la fois du Lycée et de l’Université, Jean Trottin (qui n’allait pas tarder à devenir Inspecteur Général) avait fait beaucoup pour que cette publication voie le jour. Henri Marel formait avec Anne-Marie, sa femme, un charmant petit couple pédagogique qui allait vers les soixante-dix printemps. A eux deux, ils couvraient l’Edition scolaire de la 6eà l’Université pour la maison Bordas. 

lls étaient probablement les plus vieux auteurs de l’Edition scolaire française. Henri, au premier étage, travaillait sur le grand bureau de son immense bibliothèque. Comme les écrivains du 19esiècle, il écrivait avec un stylo à plume, qu’il remplissait d’encre noire. Anne-Marie occupait le rez-de-chaussée avec une machine écrire qui devait dater au moins des années 1940 – et peut-être d’avant -. Elle disposait d’un ruban à trois couleurs : rouge pour les titres, vert pour les sous-titres et noir pour le corps du texte. C’était le dernier stade avant l’Editeur. Il y avait toujours quelques discussions à ce niveau.

Henri Marel était spécialiste d’Emile Zola et en particulier du roman Germinal. Cela faisait longtemps qu’il travaillait la question. Ce petit-fils de mineur vouait un véritable culte à l’écrivain. Il était né et habitait toujours, précisément dans cette partie du Valenciennois où  Zola s’était rendu en 1884 pour mettre la touche finale à l’écriture de son roman. Marel connaissait Germinal sur le bout des doigts ainsi que « Mes Notes sur Anzin », un manuscrit consigné au milieu du « Dossier Préparatoire » de Germinal, conservé à la Bibliothèque Nationale. C’est une sorte de Journal où Zola notait, au jour le jour, ce qu’il a vu et entendu dans le Pays minier. Un travail de Journaliste, en quelque sorte ! Mais, Valenciennes c’est loin de Paris. Henri Marel, avait financé sur ses deniers la mise sur micro-films de « Mes Notes sur Anzin ». Cela permettait de faire des photocopies sans détériorer l’original. Il possédait, lui-même, un fac-simile du manuscrit. En retour, il avait, pour quelques années, une sorte d’exclusivité de l’exploitation du texte. Les autre illustres Zoliens comme Henri Mitterand ou Colette Becker, devaient passer par lui et obtenir son autorisation pour exploiter cette partie des « Dossiers ».

Des plans de corons dessinés par Zola, à partir de ses observations sur le terrain.

Aujourd’hui, les temps ont bien changé et « Les Dossiers » sont directement et gratuitement consultables via Internet sur Gallica. Sympa ! Non ? En revanche, en cette fin d’année 2021, le manuscrit de l’adaptation théâtrale de Germinal a été mis en vente, au plus offrant, chez Sotheby’s, suivant les lois capitalistes du Marché. Le député communiste du coin et candidat aux présidentielles, Fabien Roussel, a poussé des cris d’orfraies aux oreilles de la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot. Finalement, il a été entendu et le manuscrit de Germinal vient tout juste d’être acquis par la BNF pour la modique somme de 138 600 Euros. Henri Marel était né en plein cœur du secteur décrit par « Mes Notes ».Il était le mieux placé pour identifier les lieux repérés par l’écrivain. Il avait établi la correspondance entre chaque page du manuscrit et les paysages d’aujourd’hui. Il était ainsi devenu la référence absolue de ce petit secteur des études zoliennes. Il appelait cela « La Géographie de Germinal »

Aux portes de Valenciennes,la Compagnie des Mines d’Anzin, s’étend sur un vaste territoire.

Zola avait choisi la Compagnie d’Anzin pour servir de décor à « une histoire sur la mine » qu’il projetait d’écrire depuis plusieurs années. La Compagnie possédait 20 fosses réparties sur 26597 hectares. C’était la plus grosse exploitation mondiale. Le 23 février 1884, Zola prend le train pour Valenciennes. Il va rester dans la région une bonne semaine, jusqu’au 3 mars. Le 25 février, il commence son périple à travers les exploitations minières. Il se rend à Anzin, au Siège de la Compagnie pour obtenir l’autorisation de la Direction de visiter les exploitations et de descendre au fond. 

Le plan des bureaux de la Compagnie dessinés par Zola dans « Mes Notes sur Anzin »

En guise de première visite des lieux de Germinal, Henri Marel avait choisi de refaire l’itinéraire que Zola avait effectué le 25 février 1884. L’ancien siège de la Compagnie, se trouvait, en ligne droite, seulement à quelques centaines du domicile de l’Universitaire. Nous aurions très bien pu y aller à pied ! Mais Henri Marel avait contracté, jadis, la poliomyélite à une époque où il était difficile de la soigner. Il ne pouvait se déplacer, que difficilement, avec une canne. Nous sommes venus en voiture dans le sens opposé à celui de Zola. Rien n’avait vraiment bougé depuis un siècle. Les bureaux de la Direction où était rentré l’écrivain étaient encore « dans leur jus », mais plus personne ne les occupait. A l’arrière se trouvaient les ateliers de maintenance. Ils n’avaient plus guère d’activité. L’impression générale était celle d’un lieu abandonné. L’endroit était encore la propriété des « Houillères »dont l’activité principale était devenue la vente à la découpe du patrimoine immobilier et foncier des anciennes concessions. 

Les bureaux et l’atelier de maintenance de la compagnie d’Anzin, avenue de Condé.

Comme Zola nous avons pris la petite rue perpendiculaire (entre les bureaux de la direction et ceux de la comptabilité, qui, aujourd’hui, ont été rasés). Je pense qu’il s’agit de l’actuelle rue Pierre Mathieu.  Au bout de la rue, Henri Marel, m’a montré d’un air gourmand une maison qui pour moi n’avait rien de particulier (il est possible qu’elle soit encore là). C’est à cet endroit que se trouvait l’un des estaminets du secteur. Le lieu va inspirer l’écrivain pour camper l’établissement de Rasseneur à Montsou. Le 25 février 1884, alors qu’une grève est en cours, Emile Zola va y rencontrer le leader syndicaliste Emile Basly . Il lui servira de modèle pour l’un des personnages de son roman. «Un demi-monsieur, bottes, paletot sur tricot, figure intelligente aux pommettes saillantes, président du Syndicat qui a 14 000 francs », écrira-t-il à propos du leader des ouvriers mineurs.  On est tout près de la fosse Saint Louis. Elle avait été forée en 1821 et cessera son activité en 1899. C’est celle qui servira à Zola pour camper la fosse Deneulin.  Elle exploitait le filon de la Bleuse-Borne, qui était aussi le nom de la fosse voisine.  

La fosse Saint-Louis au milieu du XIXe siècle.

Juste à côté, se trouvait « le Coron des 72 ». Il était ainsi nommé parce qu’il comportait 72 logements. Celui d’à côté, c’était « Les 46 », puis, plus loin, « les 30 ».Un autre coron, situé à quelques kilomètres, que Zola a visité quelques jours plus tard, s’appelait « les 120 ».C’est probablement lui qui a donné à Zola, qui avait le goût de l’exagération, l’idée d’appeler celui du roman « les 240 », en doublant le chiffre. Le coron des 72 n’avait guère bougé depuis l’époque de Zola. En 1982, il y avait encore beaucoup de gens qui l’habitaient.Certaines maisons étaient déjà murées et l’on sentait que « les Houillères », propriétaires des lieux avaient des envies d’en faire un endroit d’avenir en vendant le terrain au plus offrant. 

Dans « Mes Notes sur Anzin », il le décrit comme suit : « Un coron, en une longue file, deux rangées de maisons collées dos-à-dos. Un petit trottoir de briques, sur chant. De l’autre côté de la rue des jardins sales, plantés d’arbustes maigres, sans allées tracées. Des puits communs, des lieux communs, essaimés de constructions rondes, en briques noircies. Devant chaque maison, des tonneaux pour recevoir l’eau pluviale qui est meilleure pour la lessive. »

Le coron des 72 en 1982

Dans Germinal, cela deviendra : « Onze heures sonnaient à la petite église du coron des Deux-Cent-Quarante {…} Les larges voies, divisées en petits jardins adossés, restaient désertes, entre les quatre grands corps de maisons uniformes ; et ces jardins, ravagés par l’hiver, étalaient la tristesse de leur terre marneuse, que bossuaient et salissaient les derniers légumes. On faisait la soupe, les cheminées fumaient, une femme apparaissait, de loin en loin le long des façades, ouvrait une porte, disparaissait. D’un bout à l’autre, sur le trottoir pavé, les tuyaux de descente s’égouttaient dans des tonneaux, bien qu’il ne plût pas, tant le ciel gris était chargé d’humidité. Et ce village, bâti d’un coup au milieu du vaste plateau, bordé de ses routes noires comme d’un liséré de deuil, n’avait d’autre gaieté que les bandes régulières de ses tuiles rouges, sans cesse lavées par les averses. »

On voit bien l’apport de ce voyage dans le Valenciennois à l’écriture du roman. Avec Henri Marel nous avons déambulé sur le sentier qui faisait le tour du coron. Il était recouvert de cendres et de débris miniers damés. D’un côté, l’alignement des façades et de l’autre les jardins et les abris conformes au texte. Les tonneaux de bois avaient été remplacés par des bidons métalliques industriels dont on avait sectionné le sommet, mais on recueillait toujours l’eau de pluie.  

Zola était entré dans les maisons et avait discuté avec les mineurs. Il avait vu exactement ce qu’était un intérieur ouvrier en cette fin du XIXe siècle. Ces discussions ont probablement modifié sa représentation des travailleurs de la mine. Les journaux de l’époque les décrivaient comme des « gilets jaunes » actuels, toujours prêts à déclencher la violence sans motif légitime. Avant son voyage, Zola avait noté : « Les ouvriers lâchés vont jusqu’au crime. Il faut que le lecteur bourgeois ait l’impression de terreur ». Son projet d’histoire violente de la mine, au contact du monde ouvrier, s’est modifié et orienté vers une description plus réaliste du monde prolétaire et une réflexion sur la justice sociale. Ce premier jour de repérage a changé bien des représentations et probablement modifié la structure du roman. C’est là qu’il a rencontré un couple de mineurs qui deviendront, plus tard, le Maheu et la Maheude, l’une de leurs filles qui inspirera la figure de Catherine tandis que sa sœur « bien mise mais bossue » se retrouveaussi dans le roman. A l’issue de cette journée, Zola avait déjà trouvé beaucoup de ses personnages…  mais pas Etienne Lantier, parce qu’Etienne, c’est lui, Emile !, Je suis revenu aux 72, sans Henri Marel. J’ai fait mon petit Zola. Je suis rentré dans les maisons. J’ai discuté avec les habitants. J’ai photographié les lieux. Les logements ressemblaient encore beaucoup aux dessins effectués par l’écrivain, en 1884. Il avait écrit à ce propos :« On entre dans la pièce du bas qui est de plain-pied. Murs et plafond peints en clair, très clair. Sol dallé très proprement. La cheminée, haute, contient, au milieu une grille à charbon. »

La chambre du 1er étage et le plan d’un logement, d’après Zola.

 Au rez-de-chaussée se trouvait un méchant poêle, sous la cheminée, dans ce qui était « la pièce à vivre » et l’endroit où le mineur faisait sa toilette. On montait à l’étage par un petit escalier qui ressemblait à une échelle de meunier. On accédait à une chambre, toute petite, de la même dimension que la pièce du rez-de-chaussée. S’y entassaient le lit matrimonial et trois autres lits pour les six enfants. On retrouvera ce décor dans Germinal lors des scènes chez la famille Maheu. Henri Marel insistait beaucoup sur la météo de ce voyage. Il avait neigé et la calèche de Zola devait se frayer un chemin dans les routes enneigées et boueuses. Un beau jour de l’hiver 1982-1983, alors qu’il neigeait, j’ai pris une voiture et filé à Valenciennes. J’ai photographié les 72 sous la neige. Ce n’était pas les meilleures photos, mais il était content. 

Les 72 sous la neige.

La seconde étape de ce voyage au Pays de Germinal a été la visite de la fosse Thiers (Adolphe Thiers était l’un des administrateurs de la Compagnie). Elle se situait tout au bord de l’Escaut, sur le territoire de la commune de Saint-Saulve, à la limite de Bruay : le hameau et son coron se nomment Bruay-Thiers. En venant de Valenciennes, on y accédait, depuis l’avenue de Condé en tournant sur la droite dans un chemin qui descendait en pente douce jusqu’au fleuve, au bord duquel se trouvait la Fosse. « Fosse Thiers, dans un creux, à côté du canal qui s’étend à perte de vue, une ligne droite d’un côté, de l’autre une courbe », note Zola. En quelque sorte, il s’agit de l’itinéraire d’Etienne Lantier au début du roman. « Un chemin creux s’enfonçait. Tout disparut. L’homme avait à droite une palissade, quelque mur de grosses planches fermant une voie ferrée ; tandis qu’un talus d’herbe s’élevait à gauche… au ras du sol, un autre spectacle venait de l’arrêter. C’était une masse lourde, un tas écrasé de constructions, d’où se dressait la silhouette d’une cheminée d’usine… l’homme reconnut une fosse », peut-on lire dans Germinal

Emile Zola en « repérage » au hameau de Bruay-Thiers, le 26 février 1884, selon le dessinateur Paul Cuvelier. Né, en France, dans un territoire minier, il habitait en Belgique, dans l’ancien Borinage. S’il a concentré des éléments disjoints en une seule image, il s’est bien documenté sur cette visite : forme des palissades de l’époque, position relative de la fosse, du terril et de l’Escaut, etc.
La Fosse Thiers, au bord de l’Escaut dans les années 1950

Cet itinéraire, je l’ai fait en compagnie d’Henri Marel, passionné par son sujet. Il n’y avait plus désormais qu’un grand mur de briques qui jadis avait étél’enceinte de l’installation minière. Nous avons remonté la pente, jusqu’au coron (d’un modèle différent de celui des 72), avec sa petite église, qui est celle de Montsou, et l’école, évoquées dans le roman Germinal. Sur les traces de Zola, au pas de charge, Henri Marel souffrait beaucoup, à cause de son infirmité. Mais son sujet l’habitait, le transfigurait, l’incitait à se dépasser. Zola avait trouvé là le décor idéal pour donner chair à l’intrigue de son roman.  Cette fosse bordant le chemin, arrêté par l’eau du fleuve, ne pouvant aller plus loin, était un décor de bout du Monde : celui que Zola recherchait pour son histoire : « Constructions lourdes, en briques, toits de zinc plats, constructions massives de corps rapprochés, tapie comme une bête » Zola avait noté : « Cet endroit me convient et c’est celui que je garderai. » Plus tard,rentré à Paris, il va poursuivre la rédaction des « Dossiers préparatoires ».

La fosse Thiers vue du terril, situé de l’autre côté du canal. La gravure, copie d’une photo ancienne, qui date probablement de la fin des années 1890 ou du tout début des années 1900, correspond à la configuration du site en 1884. A l’arrière-plan, les corons et l’église cités dans le roman.

 Il va dessiner le plan de Montsou avec sa fosse, ses corons, le canal de la Scarpe. Il a repris la configuration des abords de la fosse Thiers, simplement en l’inversant selon un axe vertical, comme on le fait facilement aujourd’hui avec un logiciel de traitement d’image comme Photoshop

La Géographie du site de Germinal selon les Dossiers Préparatoires rédigés par Emile Zola.

L’endroit était parfait pour crédibiliser le projet de catastrophe finale qui germait dans l’esprit de l’écrivain. La fosse Thiers était l’un des points les plus bas de la vallée. La proximité immédiate du fleuve canalisé et l’existence de deux rivières souterraines (les torrents de Vicq et d’Anzin) rendaient cette fosse précaire à cause des eaux qui affluaient par les fissures du terrain. Même si le cuvelage et les parois du puits étaient maintenus dans le meilleur état possible, les infiltrations pouvaient produire jusqu’à 450 hectolitres par minute. Cette mine, inondée à cause du sabotage du cuvelage était un scénario crédible. Sur son parcours, Zola posait beaucoup de questions. Il est probable qu’il ait discuté de ces problèmes. Zola est un écrivain qui a le goût du fantastique, sans doute, mais avant tout, il s’inscrit dans le mouvement naturaliste qui s’attache à peindre la réalité en s’appuyant sur un travail minutieux de documentation. C’est ce qu’il fait sur cette fosse Thiers, qui deviendra le Voreux dans le livre, en tenant à la fois le fil de la réalité et celui de développements frappant l’imagination, mais crédibles. Claude Berri, lui-même, au début des années 1990, lorsqu’il prépare sa version de Germinal,emploie une équipe de collaborateurs à repérer les lieux de tournage, de telle sorte qu’ils soient les plus proches de ceux de Zola. Ainsi campe-t-il le décor du Voreux, dans un endroit qui géographiquement n’a rien à voir avec Bruay ou Saint-Saulve (je crois me souvenir qu’il s’agit de Paillencourt), mais, il était comme la fosse Thiers, situé près d’un canal « qui faisait un coude » où glissaient les péniches.

La troisième journée de repérage s’est faite au Centre Historique Minier de Lewarde. Rien à voir avec ce qu’il était devenu dix ans plus tard. Je pense qu’il n’était pas officiellement ouvert, mais qu’Henri Marel avait obtenu l’autorisation exceptionnelle d’explorer la salle qui contenait las Archives de la Compagnie d’Anzin. C’était une activité plutôt sportive où l’on allait chercher, sans l’aide de quiconque, de lourds dossiers à compulser dans l’espoir d’y découvrir un document intéressant. Cela pouvait arriver ! Dans mon souvenir, c’est cette fois-là que nous avons déniché le plan en couleurs du projet de construction du Coron des 72, à Anzin. Dans l’ensemble, c’était fatigant et pas très rentable. J’ai fini par lui proposer de faire le tour des bibliothèques, des collectionneurs privés et des centres d’archives et de photographier, à son intention les documents les plus pertinents. Il a accepté avec empressement et je suis devenu pour quelques temps son assistant. C’est sans doute à cette occasion que j’ai contracté le syndrome du « rat de bibliothèque », une affection dont je n’ai jamais pu me débarrasser, au point de me mettre à écrire des ouvrages historiques. Quand j’arrivais à Bruay avec ma moisson de documents j’étais accueilli comme le fils de la maison. Anne-Marie, très bonne cuisinière, préparait un repas de fête. Le temps passé à collecter tous ces documents était exagéré, comparé à la modestie de la publication mais Henri Marel, qui avait d’autres ouvrages et conférences sur le feu avait de gros besoins. Comme le projet était soutenu par les Autorités académiques, on ne m’a jamais cherché de poux dans la tête. Le centenaire s’approchait. Il y avait une troupe théâtrale qui cherchait à monter un spectacle. Aux 72, j’ai rencontré des gens qui cherchaient à en faire un lieu de mémoire qui aurait pu servir à des résidences d’écrivains. Mais, « Les Houillères », ne voyaient pas d’un bon œil le projet. Elles mettaient la pression sur les locataires et muraient les logements dès qu’ils étaient libérés. Bientôt il ne resterait plus rien, pas même une trace, de ces lieux chargés d’Histoire et d’émotions. A cette époque, j’avais déjà réalisé un ou deux films en16 mm – un support considéré comme très au-dessus de la vidéo – et commençais à être crédible dans la mobilisation des financements. Je mûrissais le projet d’un film sur le voyage de Zola dans le Valenciennois. J’essayais de concerner ma Direction et de trouver des financements extérieurs, condition indispensable pour obtenir le feu vert. J’étais confiant. J’avais identifié un crédit régional dédié aux projets s’inscrivant dans la célébration du centenaire de Germinal : pile-poil dans mon projet. J’étais persuadé être le seul sur le créneau et j’avais rédigé un dossier costaud de candidature ; C’est alors que, fin novembre 1983, un membre du Comité concerné par la sauvegarde des 72, m’alerte. Les engins de démolition sont sur place. Le coron de Zola n’en avait plus pour longtemps. J’ai obtenu un tournage de sauvegarde de quelques jours avec les moyens du bord : une forme d’avance sur le projet ! Nous sommes allés chercher Henri Marel, en toute urgence, chez lui. Aux 72, une grande pelleteuse faisait un boucan d’enfer. 

J’ai réalisé quelques plans de coupe du bâtiment encore presque intact et nous avons profité de la pause déjeuner pour réaliser l’interview d’Henri. Le cadreur de cette séquence mettait la main pour la première fois de sa vie sur une caméra. Je trouve qu’il ne s’est pas si mal débrouillé. Les micros n’étaient pas du tout ceux qu’il aurait fallu pour réussir ce type de travail. C’était un tournage d’amateur, mais il avait le mérite d’être le seul à imprimer le souvenir de ce lieu emblématique en train de disparaître. Finalement, le financement m’est passé sous le nez. Un collègue, dont j’ignorais l’existence, avait eu l’intelligence de situer ce repérage à Liévin !? C’est lui qui a décroché la timbale ! Le projet s’est interrompu…le montage n’a jamais été terminé et le film jamais présenté. Ma Direction qui avait laissé dans l’affaire quelques jours de main d’œuvre m’a battu froid pendant quelques mois… et puis, ça s’est tassé.

Prolongement :

A propos du repérage de Zola et des tournages de Germinal (documents INA)

https://fresques.ina.fr/memoires-de-mines/parcours/0006/germinal-un-lieu-de-memoire.html

Zola visite le fond de la mine (Blog Delphine Barant)

Pour accéder à la suite :

Emile, Henri, Claude… et les autres : GERMINAL, 1992-1994, III/III

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Alain Cadet, journaliste

Il a débuté dans la vie professionnelle comme enseignant. Après avoir coché la case du métier de photographe, il s’est orienté vers la réalisation de films documentaires, activité qui a rempli l’essentiel de sa carrière. Arrivé à la retraite, il a fait quelques films… mais pas beaucoup ! Les producteurs craignent toujours que, passé 60 ans, le réalisateur ait la mauvaise idée de leur faire un infarctus, ce qui leur ferait perdre beaucoup d’argent ! La suite a montré qu’ils se sont peut-être montrés un peu trop frileux, mais cela fait partie du passé. C’est ainsi que l’ancien réalisateur – un peu photographe, sur les bords – s’est mis à collaborer avec différents journaux. Il a aussi écrit des livres sur la guerre de 1914 – 1918 où l’image a une place importante. C’est ainsi que dans ce blog, on trouvera beaucoup d’articles sur des peintres ou des photographes anciens ou contemporains, des textes relatifs aux deux guerres, mais aussi des articles opportunistes sur différents événements. Comme les moyens du bord sont très limités, cela a obligé l’auteur à se remettre à la photographie – sa passion de jeunesse – pour illustrer ses textes. Il ne s’en plaint pas !

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