Henri Poissonnier, Résistant, 1900 – 1945

Henri Poissonnier a fait partie de ce convoi tragique du train de Loos qui, le 1er septembre 1944, a emmené presque 900 hommes vers les Camps de la mort. Ils étaient, pour beaucoup d’entre eux, des Résistants.

Henri Poissonnier, Résistant, 1900 – 1945

Henri Poissonnier, au début de la guerre

Henri Poissonnier est peut-être devenu Résistant sans vraiment le rechercher. Il était attaché aux valeurs nationales et aux principes humains, tels que l’entraide et la solidarité. Imprimeur de métier, il va être, dès le début de la constitution des réseaux de Résistance, un maillon très utile au mouvement « Voix du Nord ». Son inscription dans une cause qu’il jugeait juste va le conduire à un destin tragique. En 1945, il décédera dans les camps de la mort, des suites des conditions indignes de sa détention.

Lorsque, le 19 juin 1944, il est arrêté par la Gestapo dans les locaux de l’imprimerie Liévin-Danel, à Lille, Henri Poissonnier vient d’atteindre ses 44 ans. C’est un homme dans la pleine force de l’âge, un professionnel dont la compétence est reconnue à tous les échelons de l’entreprise. Il lui est reproché des faits présumés de Résistance. Rien, pourtant, ne semblait prédestiner ce père de famille, vice-président de l’Amicale des écoles laïques Rollin et Sévigné de Mons-en-Barœul, à ce destin tragique et singulier. A Mons-en-Barœul, petite ville de la périphérie lilloise, il est une figure connue de tous. Il a la réputation d’avoir le cœur sur la main, toujours prêt à aider ceux qui sont dans la difficulté et à leur proposer des solutions. En mai 1940, le centre de la commune est bombardé par la Luftwaffe. Cet épisode causera la mort de plusieurs personnes et détruira le quartier de la Poste. Le but était sans doute, plus de terroriser la population que de répondre à un quelconque impératif stratégique !

Avant-guerre, au carrefour des rues Daubresse-Mauviez et Franklin. Ces maisons du début de la rue seront soufflées par le bombardement du 28 mai 1940. On dénombre 8 victimes. Parmi elles, la tenancière de ce café, au coin des deux rues.

Pourtant, à l’extrémité de la ville, précisément là où était située la maison d’Henri Poissonnier, campe un détachement de l’armée française. Ces soldats sont dans un grand dénuement. Le futur Résistant va leur ouvrir sa maison pour qu’ils puissent faire leur toilette. Il les nourrira tout le temps que durera leur campement. À Lille et dans sa banlieue, l’Occupation allemande de la période 1914 -1918, avec son lot d’exactions est encore durement ressentie. Après, la sidération qui a suivi le déferlement des troupes d’Hitler, l’implosion de l’armée française, la Débâcle des populations civiles jetées sur les routes, dès l’année 1941, la Résistance s’organise. Mons-en-Barœul est, à cette époque, une commune de moins de neuf mille habitants. Mais, les Résistants y sont très nombreux. L’un de ces mouvements, présent sur le territoire de la commune, est celui de la Voix du Nord. Il sera capable, début septembre 1944, au moment où Lille sera libérée, de fournir une section de plus de deux-cents combattants aux Forces Françaises de l’Intérieur. En 1941, la section locale du réseau Voix du Nord est commandée par Jeanne Parmentier. C’est la patronne du Café de la Mairie, situé au centre du bourg.

Jeanne Parmentier, chef(fe) du Groupe Voix du Nord monsois, au début de la guerre.

Jeanne est une ancienne Résistante qui s’est illustrée dans le réseau Louise de Bettignies, pendant la première Guerre mondiale. C’est sans doute pour cette raison que Natalys Dumez – l’un des deux fondateurs, avec Jules Noutour du mouvement Voix du Nord – l’a recrutée. L’un des cadres de cette section locale s’appelle Alfred Moreaux. Il habite au 370, rue Daubresse-Mauviez, pas très loin du domicile d’Henri Poissonnier. Un imprimeur, c’est quelqu’un d’utile à un réseau de Résistance clandestin. L’employé modèle des imprimeries Liévin–Danel accepte de rendre quelques services. Il réalise des faux papiers. Au fil des mois, cette collaboration avec le mouvement monte en puissance. Henri Poissonnier va fabriquer de fausses pièces d’identité, détourner des tickets de ravitaillement imprimés chez Liévin–Danel et même fabriquer de faux tampons qui permettent de démultiplier les faux papiers du réseau de Résistance de Lille et de sa banlieue. C’est aussi lui qui réalise en photogravure, à partir d’un dessin du journaliste Jean Piat, la têtière du journal clandestin La Voix du Nord, qui va apparaître à partir de mars 1942 et dont le numéro initial était paru le 1er avril 1941.

Le « Haut de page » du journal La Voix du Nord du 18 mars 1942, imprimé grâce à la têtière photogravée par Henri Poissonnier.

En 1942, Henri Poissonnier adhère formellement au réseau Voix du Nord. Il devient, en quelque sorte, l’imprimeur du mouvement. Son seul contact et référent est son voisin, Gustave Moreaux. C’est sans doute ce qui explique qu’il n’ait pas été arrêté plus tôt… contrairement à bien des membres du mouvement de cette ville, où la Gestapo (la police politique) et la Geheime Feldpolizei (la police secrète militaire) avaient déployé des moyens considérables. Ce groupe local Voix du Nord, qui passera à la postérité sous l’appellation « Groupe de Mons », rassemblait aussi des habitants des communes de Marcq-en-Barœul et de l’actuel Villeneuve-d’Ascq. En 1944, un jeune homme d’Ascq – un des villages composant la Ville Nouvelle – est arrêté. Il porte sur lui une fausse carte d’identité. Sous la torture, quelqu’un avoue qu’il a entendu dire qu’elle aurait pu être fabriquée par Henri Poissonnier. Désormais, le Résistant est surveillé et filé lors de tous ses trajets en tramway par des agents de la police politique allemande. Peut-être s’en est-il rendu compte ? En tout cas, cette filature est infructueuse et la Gestapo décide d’arrêter à son tour l’imprimeur présumé du réseau. Il est torturé, mais n’avoue rien ! Il comparaît devant le tribunal allemand du boulevard de la Liberté. Les indices de sa culpabilité sont très minces : la perquisition à son domicile n’a rien donné, sa femme ayant fait disparaître tous les objets compromettants. Les seuls éléments à charge sont une accusation arrachée sous la torture et la qualité d’imprimeur du prévenu. Les juges allemands ne sont pas complètement certains de la culpabilité d’Henri Poissonnier. Il est condamné à neuf mois de prison ce qui, compte tenu du contexte, constitue la peine minimale.

La fiche du prisonnier de la prison de Loos. Elle a été transmise par Natalys Dumez, fondateur de la Voix du Nord. Il écrit :
« 
Cette fiche a été trouvée à la prison de Loos… Elle appartient moralement à votre famille et c’est pour ce motif, qu’avec émotion je vous la remets »…

Un mauvais concours de circonstances va provoquer sa perte. À la fin du mois d’août 1944, l’armée allemande est en déconfiture. Il est évident qu’elle ne pourra plus tenir très longtemps la place de Lille et la prison voisine de Loos. Les éléments les plus fanatisés de la police et de l’armée allemande décident d’envoyer vers les camps d’extermination tous les prisonniers politiques dont la peine est au moins égale à neuf mois. Henri Poissonnier va être l’un des 871 prisonniers de ce dernier train en direction des camps de la mort qui a pu quitter la Région.

Henri Poissonnier est affecté aux travaux forcés dans un complexe industriel, abrité dans l’ancienne mine de sel de Kochendorf, près de Stuttgart. À deux- cents mètres sous terre, à l’abri des bombes alliées, le pouvoir nazi y a installé un conglomérat de sociétés d’armement mêlant la production de matériel militaire et l’extermination par le travail des Juifs et des Résistants. Dix-sept entreprises y sont représentées dont la plus importante est la firme Heinkel, qui y fabrique ses moteurs d’avion.

L’ancienne mine de sel de Kochendorf abritait un complexe industriel sous-terrain, mélangeant la production de matériel militaire et les méthodes des Camps d’extermination.

Il est probable qu’Henri Poissonnier y soit arrivé en octobre 1944 avec (ou en même temps que) le contingent des 700 détenus en provenance de Sachsenhausen. Dans cet enfer souterrain il va croiser la route de deux détenus polonais de droit commun, Czarncki et Burkowski, arrivés en Allemagne par ce même train de Loos du 1er septembre 1944. Ils ont été promus par les autorités du camp. Désormais, ils sont des Kapos. Leur rôle est de surveiller – voire de torturer – les autres prisonniers. Ces deux tortionnaires sont responsables d’une centaine d’assassinats, dont une dizaine concerne les militants du réseau Voix du Nord. Faire surveiller les prisonniers français par des ressortissants polonais était un grand classique de l’Allemagne nazie. Bien souvent, ces derniers détestaient les Français, dont le gouvernement Daladier n’avait respecté l’accord d’assistance militaire signé avec la Pologne  qu’avec beaucoup trop de mollesse, lors de son invasion, en septembre 1939. Casimir Czarnrcki va s’acharner sur Henri Poissonnier. Quand il est transféré dans le camp voisin de Vaihengen, il est devenu, comme la plupart des autres internés de ce camp, un mourant ! Il va y décéder le 28 février 1945.

Au camp de Vaihengen, en avril 1945, l’armée française prend des images qui témoignent de la détresse des prisonniers.

Quelques jours plus tard, le 7 avril 1945, le 49ème régiment d’infanterie de la 3e division d’infanterie algérienne de la 1ère Armée française libère le camp de Vaihingen-sur-l’Enz. Il y découvre 650 survivants, mourants, intransportables. L’armée française a emporté dans ses bagages la cinéaste Germaine Kanova qui filme le camp et prend des photos ainsi que James de Coquet, journaliste au Figaro. Le 17 avril 1945, il écrit : « C’est bien un îlot de maudits que l’on aborde. Les plus valides sont dehors et chauffent au soleil des membres décharnés et couverts de plaies qui émergent de leurs vêtements de bagnards. On ne peut mettre aucun âge sur ces visages où il semble que soit inscrite à jamais une immense lassitude de la vie. Il y avait de tout ici : des travailleurs en « répression », des déportés politiques et des otages. Toutes les nationalités sont représentées, unies dans la même souffrance et marquée du même air d’hébétude »

En 1957 on va rapatrier les restes du Résistant. Henri Poissonnier est désormais inhumé dans le carré militaire du cimetière de Mons-en-Barœul.

Le carré militaire du cimetière de Mons en-Baroeul, où repose Henri Poissonnier.

Mais, quelques-uns de ces internés des camps de la mort, particulièrement résistants, survivent et reviennent au pays. Un jour, dans un café de Douai, l’un d’entre eux reconnaît Burkowski, dont il a croisé la route au camp de Dachau. Il est rentré bien tranquillement en France et poursuit sa vie dans la commune de Loos-en-Gohelle, où il habitait avant-guerre. Il est arrêté et ne tarde pas à dénoncer son compère Czarncki qui, lui, a repris sa vie de famille, juste à côté, à Méricourt. Les deux hommes vont être jugés par le tribunal militaire de Metz, du Conseil de guerre de la 6e Région.

Le procès de Metz où vont comparaître Burkowski et Czarncki.

Tout tortionnaire qu’il est, Czarnrcki est polyglotte. Il parle parfaitement le polonais, l’allemand et le français. Il exige d’être interrogé dans la langue d’Hitler ! Devant le traducteur médusé, il répond aux questions du président avant que l’interprète n’ait eu le temps de les lui traduire. Ses explications pour atténuer sa culpabilité sont confondantes : « je frappais violemment les déportés, mais aucun n’est mort sous pour mes coups. Ils succombaient généralement, le lendemain », avancera-t-il ! Le tribunal, le 24 février 1951, va le condamner à mort ainsi qu’à la confiscation de ses biens. Mais, finalement, l’ancien tortionnaire sera gracié. De remise de peine en remise de peine il ne fera en tout et pour tout que huit ans de prison.

D’après plusieurs témoins, cet épisode étant tombé dans l’oubli, Burkowski et Czarnrcki ne rataient désormais aucune cérémonie de la mémoire de la France dans leurs villages du Pas-de-Calais. Au huit  mai ou au onze novembre, on pouvait les voir, face au monument aux morts, la tête haute, au garde-à-vous, le petit doigt sur la couture du pantalon, pendant l’exécution de l’hymne national.

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Alain Cadet, journaliste
Il a débuté dans la vie professionnelle comme enseignant. Après avoir coché la case du métier de photographe, il s’est orienté vers la réalisation de films documentaires, activité qui a rempli l’essentiel de sa carrière. Arrivé à la retraite, il a fait quelques films… mais pas beaucoup ! Les producteurs craignent toujours que, passé 60 ans, le réalisateur ait la mauvaise idée de leur faire un infarctus, ce qui leur ferait perdre beaucoup d’argent ! La suite a montré qu’ils se sont peut-être montrés un peu trop frileux, mais cela fait partie du passé. C’est ainsi que l’ancien réalisateur – un peu photographe, sur les bords – s’est mis à collaborer avec différents journaux. Il a aussi écrit des livres sur la guerre de 1914 – 1918 où l’image a une place importante. C’est ainsi que dans ce blog, on trouvera beaucoup d’articles sur des peintres ou des photographes anciens ou contemporains, des textes relatifs aux deux guerres, mais aussi des articles opportunistes sur différents événements. Comme les moyens du bord sont très limités, cela a obligé l’auteur à se remettre à la photographie – sa passion de jeunesse – pour illustrer ses textes. Il ne s’en plaint pas !
Publications: 188

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