Quand la Télévision nationale prenait de la hauteur dans le beffroi de Lille

Trente ans après la construction du beffroi, la Télévision publique profite de sa configuration exceptionnelle pour y installer le premier émetteur hors de Paris

Lille et sa région ont été le premier pôle historique du développement de la télévision régionale en France. Dans les années 50, au moment où la Télévision, outil innovant d’un point de vue technique mais aussi nouvelle manière de mettre à la disposition du public la culture et l’information, les studios de « Télé – Lille » – l’ancêtre de l’actuel France 3 – s’installent dans le beffroi de l’Hôtel de ville

Danièle Gilbert - Télévision
Le premier programme local avec deux journalistes, une caméra, deux projecteurs et un minuscule studio est condamné à l’exploit pour assurrer deux heures d’émission quotidienne

L’audiovisuel public a écrit les premières pages de son histoire dans cette région du Nord et, singulièrement, dans cette ville de Lille. En 1926, la diffusion hertzienne est l’affaire du ministère des PTT (Poste, Télégraphes et Téléphones). L’administration des PTT décide de créer à Lille une station de radio. La diffusion hertzienne est un champ nouveau qui reste à explorer. En 1929, « Radio PTT Nord », profitant d’une éclipse de soleil, envoie une équipe dans un ballon captif qui survole les Flandres à plus de 2300 m d’altitude afin de témoigner de l’événement en direct. Le journaliste saisit cette occasion pour entonner le «P’tit Quinquin » depuis sa nacelle, accompagné par l’orchestre de la Station, qui se trouve à Lille dans les sous-sols de la Radio. Imaginez, ces milliers d’auditeurs du Nord avec leur poste à galène ajustant  la pointe de l’aiguille sur la pierre de l’appareil afin de pouvoir participer à cet événement historique !

Noir et blanc / M -
Les émissions radio de l’époque, ce n’était pas donné.
Chacune de ces lampes valait 60 000 francs

Après la seconde guerre mondiale, le projet s’enrichit. Aux studios de radio qui se trouvaient dans l’immeuble historique de la Porte de Paris et au 36, Boulevard de la Liberté (qui est toujours celui de la chaîne publique France 3), on va adjoindre un studio de télévision installé au troisième étage du beffroi de l’Hôtel de ville. La station s’appelle alors « Télé – Lille ». Comme elle est située dans l’immeuble le plus haut de l’agglomération, cela tombe à pic car l’antenne de diffusion de ces émissions pourra trouver sa place au sommet de l’édifice. C’est ainsi que, le 25 avril 1950, a lieu dans ce beffroi la première émission en diffusion hertzienne de télévision de la première station régionale française. La chaîne – publique –  la RTF (Radiodiffusion – Télévision Française), qui va devenir bientôt l’ORTF a été créée l’année précédente. C’est la belle époque de l’image noir et blanc en 819 lignes. Le public ne dispose alors que de minuscules écrans montés dans de petits postes arrondis. Cette première émission est 100 % Chti. Elle débute par un sketch de Line Dariel et de Simons, les deux vedettes les plus populaires de la Radio PTT  d’avant-guerre. Le premier studio est minimaliste (12 m²) tandis que le second inauguré l’année suivante – en 1951 – est un peu plus spacieux (55 m².)  Le 29 juin 1951, Télé Lille propose le premier journal régional de télévision. Les deux réalisateurs sont Fernand Vincent et Bernard Clayes tandis que l’animateur vedette est Robert Lefebvre. Les journalistes sont, Jacques Navadic et Robert Diligent. Ils créeront quatre ans plus tard le journal télévisé de Télé Luxembourg (désormais RTL Télévision). La speakerine est Nicole Grunderman. Non seulement, elle assure la liaison entre les séquences mais elle est aussi chargée de meubler les blancs consécutifs aux aléas techniques, très nombreux à cette époque. La chaîne régionale diffuse aussi des interviews, des pièces de théâtre, des spectacles de marionnettes, des émissions de variétés et des films. Le studio est particulièrement spartiate : une seule caméra, deux projecteurs, aucune possibilité d’enregistrement ou de montage, pour deux heures d’émission quotidienne. Pour y accéder, il faut gravir chaque jour, 104 marches, chargés des bonbonnes d’eau distillée indispensables pour le refroidissement de l’émetteur de 200 Watts.

Équipement audio - Noir
Enregistrement de la première émission

Avant 1952 les actualités télévisées nationales parvenaient à Lille par le train de Paris de 11 heures du matin. Il y avait donc un décalage de 24 heures dans la diffusion de l’information entre Paris et Lille. Avec un tout nouvel émetteur installé cette année-là, Lille devient le premier relais en Régions de l’émetteur parisien de la tour Eiffel. L’un de ses grands exploits est d’avoir permis de retransmettre en direct, le 2 juin 1953, le couronnement de la reine d’Angleterre, Élisabeth II. Les lillois sont émerveillés. Très peu possèdent alors leur propre poste de télévision. Ils se précipitent dans les rues, devant les magasins d’électroménager qui en disposent. Certains, très organisés, viennent même avec leur siège pliant pour ne pas rater une miette du spectacle qui peut durer parfois plusieurs heures. En 1957, le studio sera transféré au 36 du boulevard de la Liberté où se trouvent toujours, aujourd’hui, les installations techniques de la station régionale de France Télévision

Musical ensemble - Accessoire pour instrument de musique
La première émission de Télé Lille fut un événement national

Un témoignage de cette époque… pas si lointaine

À la suite de la lecture de cet article, mon ami Guy Selosse m’a fait parvenir ce texte qui raconte ses souvenirs attachés cette période. Ce témoignage, apporte un éclairage sensible et une profondeur à cette histoire de la télévision régionale de Télé – Lille. Voici le texte dans son intégralité

Télévision - Téléviseur

C’est bien émouvant ces vieux souvenirs de Télé-Lille sur le blog.

J’ai connu dans une lointaine jeunesse, les balbutiements de cette aventure télévisuelle.

J’ai deux souvenirs précis.

Celui de la visite de ma mère que j’accompagnais du haut de mes deux ans, un après-midi chez une de ses amies qui possédait déjà un poste. Quelle fierté de nous faire découvrir cette lucarne magique aux coins arrondis. La diffusion commençait à 17 h après une mire interminable, une horloge et la présentation de la speakerine. Quel émerveillement…

Carte de test - Image

Le second est celui du couronnement de la reine d’Angleterre, une occasion à ne pas manquer. Toujours avec ma mère et ma grand-mère nous avions rejoint une tante à l’autre bout du village dont la voisine privilégiée possédait « le poste de télé ». Le déplacement presque exceptionnel en valait la chandelle. Au moment propice, la voisine a toqué au mur pour nous prévenir qu’il était tant de venir voir, ça allait commencer, et je me souviens très bien de ces images de carrosses en noir et blanc. Ma mère qui était couturière de formation n’avait d’yeux que pour les robes et les tenues de ces altesses… Je crois qu’à l’époque, on a ressenti le même émerveillement que lors de la nuit des premiers pas de l’homme sur la lune, c’était du même degré.Voila, c’était deux souvenirs d’enfance, séquence émotion.

Jean-Marie Watteau, ancien chef de service à la Mairie de Lille, se souvient des ex-locaux de l’ORTF : quand je suis rentré a la mairie de Lille, en 1966, il y avait encore les studios au sous-sol dans l’aile du beffroi et avec mes équipes on a participé au démontage dans les années 75 pour en faire une belle salle de réception… toujours en service .

Il a participé aux Premiers concerts diffusés par Télé-Lille

Bernard Jumelle a fait une carrière d’architecte. Mais au début des années 1950, il était choriste et s’est produit dans les toutes premières émissions de Télé-Lille :

Dans ma jeunesse, j’ai fait partie du Choeur Lillois des Jeunesses Musicales de France. Nous avons monté l’Oratorio de Noël de Jean-Sébastien Bach donné en concert à l’Eglise Saint Maurice avec chef d’orchestre et solistes allemands. La télé lilloise a demandé à notre chef de Choeur « Christian Legros » de constituer un groupe pour animer, à Noël, la messe de Minuit émise en direct. Je me suis donc retrouvé dans le petit studio du Beffroi avec une quinzaine de choristes. C’était tout au début des années 1950. Est-ce que c’était la première Messe de minuit télévisée en direct, en France ?

Dans les années 50 les postes de télévision sont très rares

Bonus Video

Le chantier d’aménagement de Télé-Lille (INA)

https://www.ina.fr/video/RCF99003520

Image par défaut
Alain Cadet, journaliste
Il a débuté dans la vie professionnelle comme enseignant. Après avoir coché la case du métier de photographe, il s’est orienté vers la réalisation de films documentaires, activité qui a rempli l’essentiel de sa carrière. Arrivé à la retraite, il a fait quelques films… mais pas beaucoup ! Les producteurs craignent toujours que, passé 60 ans, le réalisateur ait la mauvaise idée de leur faire un infarctus, ce qui leur ferait perdre beaucoup d’argent ! La suite a montré qu’ils se sont peut-être montrés un peu trop frileux, mais cela fait partie du passé. C’est ainsi que l’ancien réalisateur – un peu photographe, sur les bords – s’est mis à collaborer avec différents journaux. Il a aussi écrit des livres sur la guerre de 1914 – 1918 où l’image a une place importante. C’est ainsi que dans ce blog, on trouvera beaucoup d’articles sur des peintres ou des photographes anciens ou contemporains, des textes relatifs aux deux guerres, mais aussi des articles opportunistes sur différents événements. Comme les moyens du bord sont très limités, cela a obligé l’auteur à se remettre à la photographie – sa passion de jeunesse – pour illustrer ses textes. Il ne s’en plaint pas !
Publications: 174

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