Ce qui reste des calvaires en fer de mon enfance

Les calvaires, jadis si nombreux dans la campagne, disparaissent peu à peu…

Ce qui reste des calvaires en fer de mon enfance

Celui-ci se trouve sur la route de Breteuil, à cinq-cents mètres de l’orée du village. A chaque fois que je reviens ici, je passe devant. Il est un peu de guingois sur son socle de pierre de taille, mais il tient le coup ! Au fil des ans, son inclinaison reste la même… à vue d’œil. Il a presque cent-cinquante printemps. Cela fait un bon bout qu’il contemple le paysage. Il a été érigé en tout bord de route. C’est une chance pour lui, car il n’empiète pas sur les terres cultivables. Personne n’a jamais demandé à ce qu’il soit démoli. Il fait le coin de la route départementale et d’un chemin de terre qui est un raccourci pour les gens de la rue Neuve de Cormeilles. Quand j’étais gamin, je l’empruntais pour me rendre chez le coiffeur, à Hardivillers.  En débouchant sur la route, on filait à droite par le bois qui couvre la colline. Il fallait faire bien attention, car c’était une réserve de chasse. Aujourd’hui, à son sommet, ils ont installé une éolienne. Il ne doit plus y avoir grand-chose de vivant, dans le coin ! Le chemin de terre qui mène au village existe toujours. Il n’a pas été colonisé par les terres agricoles. Mais, il est impraticable. Un peu plus loin, sur la droite, il y a un autre chemin bien empierré. Il doit toujours être fréquenté par les tracteurs du voisinage. Juste après, se trouve la chaussée Brunehaut. C’est une ancienne voie romaine qui reliait Paris à Boulogne-sur-Mer. Au XIXe siècle, l’endroit devait être très fréquenté… par les cultivateurs et les voyageurs à pied ! Des calvaires, dans la campagne, il en existe quelques autres ! Les fermiers des siècles passés étaient aussi pieux que « près de leurs sous » ! Ainsi, ils n’auraient jamais dérogé au moment de prière qui leur garantissait la vie éternelle… en même temps qu’ils n’auraient jamais perdu de précieuses heures de travail pour revenir à l’église du village et y remplir leurs obligations ! Ces lieux de culte champêtres, c’était très pratique pour les travaux agricoles ! Le calvaire de la chaussée Brunehaut est un modèle en fer forgé. Il ressemble à tous les autres du village et des communes avoisinantes, sauf celui du Crocq… où ils n’ont jamais fait les choses comme les autres et où il existe un calvaire en bois. Le calvaire en fer de la chaussée Brunehaut est peut-être l’œuvre du forgeron du village ? Ou bien, comme c’était le début du travail mécanisé, un atelier – à Paris ou ailleurs – les produisait, avec de grosses machines, en série. Un peu plus haut, juste à l’entrée du village, il y a un autre calvaire en fer forgé qui lui ressemble beaucoup. Il était déjà là en mille-neuf-cents. 

Celui de la route du Crocq a été démoli autour des années mille-neuf-cent-soixante. Il était situé dans le virage, juste en haut de la côte qui donne accès au Plateau picard. Il était abrité par deux immenses tilleuls séculaires. C’était un paysage magnifique. Mais un fermier qui trouvait que l’édifice empiétait sur son champ a obtenu qu’il soit remplacé par un modèle moderne et riquiqui, juste en bord de route. Les petits résineux qui ont remplacé les tilleuls ne faisaient pas le même effet. Aujourd’hui, cela n’a plus guère d’importance. Le plateau est infesté d’éoliennes qui ont transformé l’endroit en paysage industriel. Celui qui ne risque guère de bouger, c’est le calvaire du Monument aux morts, près de l’église. Peu de chances que quelqu’un s’y attaque ! Il ressemble aux autres, mais dans des formes plus épurées. Il est entouré de deux niches avec des statues de saintes. Après la première Guerre mondiale, la commune a colonisé l’endroit pour en faire le Monument aux morts de Cormeilles, de telle sorte que ce calvaire est sanctuarisé.

Ces calvaires en fer forgé, je les ai vus en fonction. Lors des fêtes religieuses, ils servaient de halte pour les processions. Le curé marchait en tête, vêtu d’une étole blanche. Il avait à la main un grand crucifix monté sur une hampe. Les paroissiens chantaient. Une fois au calvaire, il y avait un petit cérémonial dont j’ai tout oublié qui mêlait les chants et les prières. La procession n’allait jamais jusqu’au calvaire de la chaussée Brunehaut. C’était trop loin ! Cela fait plus d’un siècle que ce pauvre calvaire n’a pas vu l’ombre d’un curé. Les paroissiens n’ont pas dû non plus s’y bousculer nombreux ! Personne ne l’entretient, personne ne pense à lui. Il est là, solitaire, depuis la nuit des temps, comme un signe du passé, muet, dont on aurait oublié le sens.

Aujourd’hui le calvaire de la chaussée Brunehaut est entouré d’éoliennes. Au début il n’y en avait que quelques-unes, comme les premiers boutons d’un épisode de rougeole que l’on devine inquiétant. Désormais, il y en a partout, aux abords du village et de presque tous les autres communes du canton. Elles ne produisent pas beaucoup d’électricité, mais ne sont pas avares d’ondes électromagnétiques néfastes au monde des êtres vivants. Le christ de la chaussée Brunehaut, environné jour et nuit par cette pollution, doit être très handicapé par les acouphènes… un phénomène dont il ignorait tout. Espérons que sa miséricorde soit infinie. Sinon, les promoteurs des Champs éoliens n’iront pas au Paradis !

Bonus :

Article de La semaine religieuse n°41, du 11 juillet 1880. Il relate la bénédiction du calvaire sur la route de Cormeilles à Breteuil.

« Toute la bonne et religieuse population de Cormeilles était en fête dimanche dernier […] Le soir avait lieu la bénédiction solennelle d’un beau calvaire, dû à une chrétienne famille, qui sait puiser sa résignation dans la Croix, d’une modestie désireuse de se cacher, pour n’être connue que de Dieu seul.

Malgré la pluie du matin, le temps a permis a la nombreuse et magnifique procession qui se distinguait par son bel ordre et sa piété, de dérouler ses longues lignes de jeunes filles en blanc, de brillants pompiers et de fidèles recueillis, jusqu’à la route de Cormeilles à Breteuil, où le calvaire est planté, comme une sentinelle à protéger le pays, de même que Notre-Dame du Planton la protège de l’autre côté.

La solennité était présidée par M. l’abbé Pihan, économe du Petit-séminaire et secrétaire auxiliaire de l’évêché, qui, dans une instruction solide et touchante, a fait ressortir les salutaires enseignements de la cérémonie, et rappelle les leçons et les consolations de la croix. »

Images pieuses :

Le calvaire du monument aux morts, tout près de l’église paroissiale.
Le calvaire de l’entrée du village, photographié ci-dessus en 1900, situé sur la route de Breteuil.
Le calvaire de la route du Crocq. Avec le temps, il s’est amélioré.
Les éoliennes de la Chaussée Brunehaut.
On trouve toujours meilleur que soi : Photographié le 9 août 2022, à la frontière des communes du Crocq et de Francastel.
Alain Cadet, journaliste
Alain Cadet, journaliste

Il a débuté dans la vie professionnelle comme enseignant. Après avoir coché la case du métier de photographe, il s’est orienté vers la réalisation de films documentaires, activité qui a rempli l’essentiel de sa carrière. Arrivé à la retraite, il a fait quelques films… mais pas beaucoup ! Les producteurs craignent toujours que, passé 60 ans, le réalisateur ait la mauvaise idée de leur faire un infarctus, ce qui leur ferait perdre beaucoup d’argent ! La suite a montré qu’ils se sont peut-être montrés un peu trop frileux, mais cela fait partie du passé. C’est ainsi que l’ancien réalisateur – un peu photographe, sur les bords – s’est mis à collaborer avec différents journaux. Il a aussi écrit des livres sur la guerre de 1914 – 1918 où l’image a une place importante. C’est ainsi que dans ce blog, on trouvera beaucoup d’articles sur des peintres ou des photographes anciens ou contemporains, des textes relatifs aux deux guerres, mais aussi des articles opportunistes sur différents événements. Comme les moyens du bord sont très limités, cela a obligé l’auteur à se remettre à la photographie – sa passion de jeunesse – pour illustrer ses textes. Il ne s’en plaint pas !

Publications: 272

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