La Citadelle de Lille : plus de trois siècles d’Histoire de France II/II, 1792 à nos jours

La Citadelle de Lille - et son projet avorté de classement au Patrimoine Mondial de l’Unesco - est devenue un sujet polémique qui emplit les pages des journaux et agite les couloirs des formations politiques. Mais cette Citadelle, l’un des grands symboles de la capitale des Flandres, a su garder sa vocation militaire au cours des siècles.

Patrimoine lillois

Ce bâtiment remarquable, construit à la fin du XVIIe siècle a été l’un des lieux où s’est écrite l’Histoire de la Région. Après la première Guerre mondiale, malgré, l’abandon du système des fortifications comme moyen de défense des villes, la Citadelle a toujours gardé sa vocation militaire.

Citadelle de Lille - Imagerie par satellite
La Citadelle aujourd’hui, conforme aux plans de Vauban. Pendant plus de trois siècles, ce bâtiment a connu une vocation militaire.

« La Belgique tout entière deviendra le champ clos où la France et l’Allemagne videront leurs querelles… Trois ou quatre ans, c’est le temps dont dispose la France pour créer son front des Flandres et le camp retranché de Lille car… les Flandres sans Lille, c’est la frontière de l’Est sans Belfort. », Général Charles– Arthur Maitrot, 1912

« Que l’on ne nous dise pas : « Nous avons la victoire ! Ne revenons pas sur le passé. » Les veuves et les mères de nos deux millions de morts et de mutilés n’admettront jamais ce coût d’éponge », général Alexandre Percin, 1920.

Plus d’un siècle de quiétude

L’Histoire de France a toujours été traversée par des périodes troubles de guerres, guidées par l’esprit de conquête des Nations européennes… puis par l’ambition des conglomérats industriels. Juste après la Révolution, vient le premier Empire. Napoléon-Bonaparte va mener une série de campagnes militaires, dirigées contre tous les autres pays d’Europe. Cette époque de conquête… puis de défaite, va se terminer amèrement pour la France, en 1815, pas très loin de Lille, à Waterloo. Après cette parenthèse des « Cent jours » qui voit le retour provisoire de l’Empereur, c’est la fin de l’ère napoléonienne. Le roi Louis XVIII – le frère de Louis XVI – est intronisé roi de France par la volonté des nations européennes de la coalition ennemie. Cette même année, va être signé le traité de Paris obligeant la France à verser aux autres pays européens des indemnités de guerre substantielles. Il acte aussi un nouveau découpage de la frontière qui se traduit par la perte d’un certain nombre de territoires au profit de la Prusse, mais surtout de la Belgique. Ainsi, la défense de la frontière du Nord, en cas de guerre, sera-t-elle – dans cette région de plaine où les armées d’invasion peuvent facilement manœuvrer – encore plus compliquée. On est très loin du « Pré-Carré » de Louis XIV, destiné à freiner les appétits étrangers. Et encore, la France, Lille et sa citadelle, ont-elles échappé au pire. La Prusse avait exigé que soient démantelées toutes les forteresses et toutes les fortifications construites par Vauban.

Bataille de Waterloo - guerres Napoléoniennes
La défaite de Waterloo eut des conséquences funestes pour la France, au traité de Paris

Finalement, cette prétention arrogante ne fut pas couchée dans le traité de Paris. À Louis XVIII, vont succéder Charles X, puis Louis-Philippe. En 1848, sous la pression populaire, Louis-Philippe abdique. C’est le retour de la République. Tous ces soubresauts, affectent peu la situation militaire de la France. Lille et sa citadelle, à l’instar du Château des Tartares,[1] veillent sur ces contrées d’où pourrait survenir un envahisseur, sans qu’il ne se passe jamais rien. Le Régime républicain ne va guère durer. Louis-Napoléon Bonaparte, le neveu de l’empereur déchu, qui, avait auparavant tenté de fomenter plusieurs coups d’état dans divers lieux du territoire, accède au pouvoir par la voie électorale… Il est d’abord élu représentant de la Nation… puis président de la République. En 1851, il organise le coup d’état qui le consacre Empereur des Français. Plus autoritariste que capable d’exercer une vraie autorité, Louis-Napoléon s’assure de la servilité des élus et des cadres de la nation. Le revers du système, c’est qu’ils sont d’une manière générale très médiocres, y compris dans l’armée. L’empereur est en permanence en représentation. Il est partout : dans les réceptions, dans les inaugurations, dans les journaux. Toujours en voyage aux quatre coins de l’Hexagone, il donne l’illusion d’un chef actif. Ses résultats aux élections – seules les catégories aisées avaient le droit de voter – le confortent dans cet exercice du pouvoir. Son positionnement – ultralibéral – ne produit pas que des effets négatifs. La France participe à la révolution industrielle du XIXe siècle. Dans beaucoup de domaines, des industries florissantes se développent. La politique étrangère du monarque est tournée vers l’Angleterre ce qui a le don d’agacer la Prusse, l’ennemi héréditaire de la France. Quelques initiatives éparses sont prises pour renforcer la sécurité territoire. Certaines places-fortes vont être modernisées : c’est le cas de Lille qui va bénéficier de circonstances particulières. Rien n’y avait bougé depuis Vauban. La ville compte désormais 76 000 habitants. Elle étouffe, enfermée dans ses remparts. Ses vieilles maisons du XVIIe et du XVIIIe siècle sont inadaptées pour accueillir les nouveaux métiers à tisser anglais. De nouvelles industries – surtout textiles – commencent à s’implanter à l’extérieur de la ville.

Design urbain - L'histoire
Dans les années 1850, de nouvelles entreprises s’établissent aux portes de la ville. Ici, il s’agit des filatures Le Blan, qui préfigurent la constitution du nouveau quartier, Moulins-Lille.

En octobre 1858, un décret impérial, rattache à Lille quatre communes voisines, dont trois correspondent à l’ancien Wazemmes. Les maires étant nommés par l’Empereur, ils n’ont guère de latitude pour s’opposer à cette décision. Le territoire municipal lillois passe de 411 à 2110 hectares. La mesure est surtout d’ordre économique, mais elle va permettre de moderniser les remparts, qui n’avaient plus évolué depuis Vauban. Le vieux mur du sud va être démoli. On englobe, intra-muros, les nouveaux territoires. Cette nouvelle construction, sans renier les principes chers à Vauban, les actualise. Elle sera capable de résister à l’artillerie moderne qui, depuis la fin du XVIIe siècle, a fait des progrès considérables. À Lille, les ingénieurs du service du Génie qui dessinent le rempart-sud ont comme référence absolue les travaux tout récents de modernisation de la place de Toulon. Celui qui a conçu ce rajeunissement est un ingénieur militaire très talentueux du nom de Séré de Rivières. Commencés au début des années 1860, les travaux vont s’achever en 1870.

Porte de Valenciennes - Portes de ville de Lille
La Porte de Valenciennes. l’un de accès à la ville du nouveau mur du sud, en 1870, date de la fin de la construction

Cette année-là, un événement particulièrement fâcheux pour la France, se produisit. La Prusse et ses alliés sont à nos portes. L’évènement n’aurait pas dû constituer une surprise. Accédant au trône en 1861, le nouveau roi Guillaume Ier, aidé de Bismarck son principal conseiller, mène une politique belliqueuse pour soumettre ses voisins et réaliser l’unité allemande à son profit. Il va mener la guerre, successivement contre le Halsbourg, le Danemark et l’Autriche. Il s’approprie les duchés de Schleswig,  du Holstein, de Hanovre et de Francfort. Il conquiert la Hesse et le duché de Nassau. La Bavière et le Wurtembenberg, plutôt que de subir une défaite humiliante, préfèrent se rallier à la coalition. Aucune armée en Europe n’est de taille à défier l’armée prussienne. Elle a poussé très loin la science de l’art militaire. Ses entreprises, comme la société Krupp, produisent du matériel aussi efficace qu’innovant : ses canons sont les plus modernes et les plus puissants du monde. Pour Guillaume Ier et Bismarck, une guerre franco-prussienne serait la bienvenue pour sceller le pacte germanique et conforter le roi de Prusse dans son nouveau costume de premier empereur d’Allemagne. Très maladroitement, Napoléon III facilite le travail à la Prusse en déclarant la guerre le premier ! Supérieure en tout : en nombre, en savoir-faire, en réflexion tactique et stratégique, en qualité de matériel et en travail de préparation au conflit, l’armée des états allemands commandée par le nouvel empereur ne va faire qu’une bouchée de l’armée de Napoléon III. Ce dernier devra abdiquer.

Arts visuels - Noir et blanc
L’invasion de la France en 1870, selon une gravure allemande

La France va perdre des centaines de milliers de soldats, l’Alsace et la Lorraine et verser des indemnités de guerre pharaoniques à la Prusse. Les remparts de Lille, ne verront jamais les casques à pointes et Uhlans de Guillaume Ier. Leur victoire étant déjà actée, les troupes allemandes, n’ont même pas daigné venir s’exposer inutilement devant les murs de Vauban.

Pour ce gouvernement de la IIIe République naissante, l’équation de la défense du territoire est difficile à résoudre. La génération des hommes en état de combattre a été décimée par cette guerre particulièrement sauvage. Du point de vue militaire, la France est en retard dans tous les domaines mais, désormais, elle en est consciente. Le retour de l’Allemagne de son armée sur le territoire national est une quasi-certitude. Le gouvernement confie la réflexion sur la défense du territoire, de ses villes et frontières, au général Séré de Rivières. Il est nommé directeur du génie au ministère de la Guerre. En 1872, il rend son rapport. Ses préconisations vont être aussitôt mises en application. Toutes les places fortes, des frontières ainsi que celles des grandes villes vont être renforcées.

Gregor Mendel - L'héritage mendélien
Séré de Rivières.

Elles deviennent des centres logistiques sur lesquels pourront s’appuyer les armées en campagne. Elles seront défendues à leur périphérie par un certain nombre de forts, situés à une distance telle, les uns des autres, qu’ils peuvent se défendre mutuellement. On n’est pas très loin du principe de la citadelle, éloignée des murs de défense, initié par Vauban. Le dispositif Séré de Rivières verra la construction de presque 500 ouvrages, dont 196 forts. À Lille, on va ériger six forts et deux batteries. On peut citer, à titre d’exemple, ceux de Bondues, Seclin et Mons-en-Barœul. L’ensemble du dispositif : mur d’enceinte, citadelle et forts, prend le nom de « Camp retranché de Lille. » Ce Retranchement était-il efficace ? En tout cas, les Allemands l’ont cru ! Pendant plus de quarante ans la France n’a connu aucune guerre et Lille et sa citadelle ont pu vivre dans la paix.

1914

Dans la décennie qui va précéder cette première Guerre mondiale, beaucoup de voix vont s’élever contre le système de forteresses de ce général si dépensier qui « ruine les finances de l’État » ! Séré de Rivières est l’objet d’attaques incessantes de la part de ceux qui considèrent que les mannes des Finances publiques seraient mieux employées à leur profit qu’à construire des murs et à entretenir des militaires. Comme, en cette période de gouvernement républicain, le vieux général a la mauvaise idée d’être royaliste, il est débarqué de ses fonctions, dès 1880. Son plan est appliqué à minima. Aux alentours de 1885, deux progrès techniques, initiés par la France, vont émousser l’efficacité de la muraille comme moyen de défense.

Séré de Rivières system - Fort Malmaison
Un bel échantillon des armes françaises « modernes » d’avant 1914, permises par l’utilisation de la nouvelle poudre « sans fumée« , beaucoup plus puissante que l’ancienne. Ici, le fusil Lebel et un canon de 120mm, système de Bange.

Une nouvelle poudre de propulsion, quatre fois plus puissante, que l’ancienne poudre noire, va venir multiplier d’autant le pouvoir de nuisance des canons et des mortiers lancés à l’assaut des places-fortes. Presque en même temps, la « mélinite », un explosif brisant, extrêmement puissant, est mis au point. Il est désormais possible, grâce à ces deux innovations, de détruire les murs des enceintes fortifiées de type Séré de Rivières. Les élus locaux se lancent à l’assaut de la muraille. Pour eux, toute ce glacis de fortifications militaires (muraille et terrains non aedificandi qui l’entoure), serait bien mieux employé, une fois les murs démolis, pour y implanter de nouveaux programmes immobiliers. Les élections de 1904 installent dans le fauteuil du premier magistrat de la ville de Lille, Charles Delesalle. Ce fils d’un ancien président de la chambre de commerce est un industriel bien connu du secteur textile. Son conseil municipal est à l’unisson. Georges Vandame, industriel du secteur brassicole, son adjoint aux finances, mais aussi député du Nord, va parvenir à mettre la main sur le poste de rapporteur de la Commission du projet de déclassement des fortifications des villes du Nord. Un déclassement équivaut, à plus ou moins long terme, à un permis de démolir.

Le maire de Lille, Charles Delesalle et son adjoint aux finances, Georges Vandame.

Georges Vandame est, en quelque sorte, l’ancêtre de tous ces députés lobbyistes, très nombreux aujourd’hui, qui, à travers la gestion de la chose publique, défendent des intérêts particuliers. « Ces remparts exigeraient des travaux et gênent la population ainsi que la fluidité et des transports entre les Trois Villes [2] », indique ce rapport, en 1911. Plus loin, il traite de l’aspect militaire de la question : « Le démantèlement de ces remparts empêcherait que, dans une guerre malheureuse, ils ne puissent être utilisés contre nous par l’ennemi. » sic ! La Citadelle ne fait pas partie de cette Saint-Barthélemy programmée des remparts de Vauban. En 1887, elle a été transformée en caserne et devient le « Quartier Boufflers » qui abrite 1300 hommes du 43e régiment d’infanterie de ligne et du 1er bataillon d’artillerie à pied. C’est une petite ville militaire entourée de remparts dont la fonction va bien au-delà du casernement. Elle est l’un des joyaux de la 1ere Armée, dont l’Etat-major se trouve à Lille. Pour l’instant, l’échelon politique n’a pas encore osé remettre en cause son existence. Finalement, ce travail parlementaire souterrain va finir par aboutir. Le 1er août 1914, en accord avec l’Etat-major, le président du conseil, René Viviani décide le déclassement définitif de la place de Lille. La date n’était pas très bien choisie car, c’est ce même 1er août 1914, que l’Allemagne déclare la guerre à la Russie. Dans la foulée, le 3 août, Guillaume II déclare à son tour la guerre à la France. Dès le 2 août, les premiers convois des soldats mobilisés quittent la ville. La citadelle se vide de ses hommes. Le 43e RI va défiler une dernière fois en ville pour rejoindre la Gare Centrale, sous les applaudissements des lillois. Ses soldats vont y rejoindre les réservistes, rappelés sous les drapeaux. Il ne reste qu’un contingent ridiculement bas pour garder Lille et sa citadelle. Nous sommes déjà entrés dans cette guerre industrielle d’un genre inconnu qui va générer plusieurs millions de morts.

rue - Zone urbaine
Dès le 2 août 1914, les réservistes mobilisés convergent vers la gare pour rejoindre leur lieu d’affectation

Fallait-il défendre Lille et sa région en 1914 ? Après-guerre, cette question va faire couler beaucoup d’encre, dans les journaux et dans des livres polémiques, où chaque clan attaque l’adversaire. D’une certaine manière, la France avait déjà répondu à la question, dès l’année 1911. Jusqu’à cette date, deux options étaient sur la table. D’abord, celle en cours, du   général Michel, le Chef d’état-major. Il était partisan d’une stratégie alliant l’offensive et la défensive, très proche des options militaires développées par le camp d’en face. L’autre, dont Joffre était le champion, était fondée uniquement sur l’offensive. Le camp de « l’Offensive » promet des miracles d’efficacité tout en abaissant considérablement le budget de l’Armée.

Joseph Joffre (1852-1931): "le vainqueur de la Marne - Jean-Paul Huet
Le général Joffre

Tandis que le général Michel voulait mobiliser les réservistes aux frontières de la Belgique pour prévenir une invasion probable par la route du Nord, Joffre avec ses fantassins, la poitrine en avant, chargeant à la baïonnette, se faisait fort de régler toute situation qui se présenterait avec des moyens réduits. Le général Michel, traité d’incapable par le ministre de la Guerre, est remercié dans des conditions déshonorantes tandis que Joffre prend sa place de Chef d’état-major, le 28 juillet 1911. Cette nomination signe en même temps l’arrêt de mort de la muraille, de la Citadelle et du camp retranché de Lille. Malgré le changement de doctrine sous-tendu par ce changement politique, l’Etat-major ne s’était pas donné la peine de changer l’article 143 du Règlement français sur la conduite des grandes unités : « Les places fortes n’ont de valeur que dans la mesure où elles peuvent faciliter les opérations des armées en campagne. » Cet article est très proche des recommandations faites par Vauban à Louis XIV, au moment où il construisait la Citadelle. L’autre point de la polémique concernait la manière désinvolte dont l’Etat-major avait livré à l’ennemi des régions industrielles du Nord et de l’Est qui représentaient un tiers des capacités de production industrielle de la France : un secteur clé pour la poursuite de la guerre !

Fort de mons - Noir et blanc / M
Le fort Séré de Rivières, Macdonald, à Mons-en-Baroeul. Il faisait partie du Camp retranché de Lille.

Au début du conflit, les combats se situent à la frontière de l’Est puis, en Champagne. Lille et sa ceinture fortifiée sont à l’écart du Front. La ville continue à se vider de tous ses moyens militaires. Son artillerie est expédiée sur le théâtre des opérations. L’idée qui prédomine est celle d’une résistance improvisée avec les moyens du bord. Mais, c’est sans compter avec l’action du maire de Lille, Charles Delesalle et de son conseil municipal. Ils font le voyage à Paris et militent auprès du président du Conseil pour que la place soit déclarée « Ville ouverte », c’est-à-dire que l’on renonce à la défendre en cas d’assaut des armées ennemies. Là encore, la municipalité obtient gain de cause auprès de l’échelon politique. Les maigres effectifs des défenseurs quittent la ville ainsi que leurs deux généraux. Le préfet du Nord prend ses quartiers à Dunkerque. La Citadelle et les autres bâtiments militaires de la ville, vides de tout occupant, sont pillés par des éléments incontrôlés de la troupe qui, après s’être battus en Belgique, tentent de rejoindre Arras. Dans les magasins et dans les casernes à l’abandon, à la disposition de qui veut le prendre, est entreposé un énorme stock de matériel militaire dont 50 000 fusils, 400 tonnes de poudre et des munitions de tous calibres, etc… La population attend stoïquement l’arrivée de l’armée allemande.

Noir et blanc - L'histoire
Des éléments de l’Infanterie territoriale, dépêchés en urgence pour défendre la ville.

Mais, le 18 septembre 1914, l’Etat-major change son fusil d’épaule. Les Lillois assistent à l’arrivée de 400 fantassins du 8e territorial qui prennent position autour de la gare. De violents combats opposaient les Alliés à l’Armée impériale dans les régions d’Arras et de Dunkerque. Joffre venait de s’apercevoir que la possession de la gare de Lille était un atout stratégique important pour acheminer des troupes vers les batailles en cours. Une armée allemande, forte de 60 000 hommes entreprend le siège de la ville. En face, la garnison lilloise du commandant de Pardieu est formée de seulement 3800 soldats. On assigne aux défenseurs la mission de tenir trois jours. Malgré leurs faibles ressources ils tiendront jusqu’au 12 octobre et ne se rendront que lorsque leurs munitions seront épuisées. Pour faire plier la ville, l’armée allemande pilonne les sites industriels et le centre-ville qui sera totalement dévasté. Plus de 2000 maisons seront détruites, mais la Citadelle sera épargnée.

Les destructions dans le centre ont détruit plus de 2000 maisons. Seule la gare, est restée intacte..

C’est que ce bâtiment peut être très utile à l’armée allemande dans sa conduite de la guerre. C’est également le cas pour tous les autres infrastructures militaires de la ville. Comme beaucoup de soldats de la garnison se sont fondus dans la population en endossant des vêtements civils, le général allemand est très déçu de ne faire que seulement 2000 prisonniers. Ils seront aussitôt enfermés dans la Citadelle, reconvertie en prison.

Prisonniers français, à l’intérieur de la Citadelle de Lille, en octobre 1914.

Cette fonction d’endroit de transit pour les prisonniers de guerre, durera pratiquement toute la durée du conflit, jusqu’en octobre 1918. Les convois incessants de prisonniers qui vont de la Citadelle à la gare, en direction des différents camps allemands de détention, sont mis en scène, à l’intention de la population. Ils font partie de la guerre psychologique menée par l’armée allemande contre les civils lillois. Des prisonniers d’autres types vont aussi les rejoindre. L’Occupant se saisit des notables de la ville, dont l’évêque. Ils sont désignés comme otages est destinés à être exécutés en priorité, en cas de réaction hostile de la part de la population. On va aussi enfermer dans cette citadelle les civils considérés comme récalcitrants, ainsi que les Résistants. Quelques-uns d’entre eux, à la demande de l’évêque, Mgr Charost après un séjour dans les geôles de la Citadelle seront envoyés en captivité, en Allemagne, en forteresse. Très peu reviendront vivants. Quant aux autres, convaincus de s’être livrés à des faits de résistance, à l’exemple du réseau Jacquet ou du jeune Léon Trulin, ils seront fusillés dans les fossés de Vauban.

Les fossés de la Citadelle avaient, pendant la première Guerre mondiale, un côté champêtre. Les Allemands y pratiquaient l’Agriculture. Mais on y fusillait aussi les Résistants.

À la grande surprise des lillois, les murs du camp retranché lillois vont être consolidés pendant l’Occupation. Le Génie bavarois ira même jusqu’à construire une ligne de défense autonome, au sud de la ville, destinée à prévenir un retour des Français et de leurs amis. Grâce à la possession de Lille et de ses installations militaires, l’armée bavaroise, qui tenait le front dans la région, a, pendant quatre ans, pu conduire la guerre de manière efficace.

Au sud de Lille, les Bavarois avaient édifié un dispositif de tranchées pour défendre la ville, en cas de retour des Alliés.

Il n’est pas certain qu’elle ait eu l’occasion de lire l’article 143 du Règlement français sur la conduite des grandes Unités, mais elle l’a appliqué scrupuleusement ! En octobre 1918, après 1465 jours d’Occupation, sous la pression de l’armée anglaise, l’armée impériale quitte les lieux sans même tenter de s’appuyer sur la ville fortifiée, pour défendre son nouveau front, de peur de se retrouver encerclée. Avant son départ, elle fait sauter toutes les installations civiles et militaires, dont les ponts – en particulier celui de la Citadelle et le pont Napoléon qui mènent à l’édifice –. Mais, Guillaume II épargnera la vieille forteresse de Vauban. Malheureusement, en 1919, lors de son occupation par les troupes britanniques du général Birdwood, un incendie va ravager l’arsenal. Il ne sera réhabilité qu’en 1976.

1940

En mai 1940, alors qu’il s’est écoulé à peine plus de vingt ans depuis la fin de la première Guerre mondiale, tandis que le programme de reconstruction des bâtiments, détruits en 1914, n’est pas encore mené à son terme, voici que l’armée allemande est de nouveau aux portes de Lille. Il est bien loin, le temps où, Adolf Hitler, petit caporal de l’armée de réserves bavaroise, faisait son entrée dans Lille, parmi les premiers soldats allemands, le 13 octobre 1914. Désormais, c’est lui, Adolphe, qui remplace le Kaiser. Son titre autoproclamé est Fürher. Il est le guide de la nation allemande. Pour arriver jusqu’à Lille, les troupes du Fürher n’ont rencontré que très peu de résistance ! La France n’avait pourtant pas totalement renoncé à son système de fortifications. Elle avait établi, dans l’Est, une ceinture de forts en béton et acier, entourée d’un dispositif de camps retranchés susceptible de résister à une armée d’invasion : la ligne Maginot. Mais, dans le Nord, pourtant une région de plaine idéale pour la manœuvre d’une armée, il n’y avait presque rien… seulement quelques petits points fortifiés, sporadiques. L’idée qui dominait est que la Belgique étant neutre, jamais l’Allemagne n’oserait passer par le Nord pour envahir la France.

En mai 1940, la route d’Hitler est passée par la Belgique.

Visiblement, le précédent de la première guerre mondiale avait été oublié et L’Histoire n’avait rien appris aux dirigeants français, civils et militaires. Hitler, avec l’appui des forces industrielles de l’Allemagne, a développé un matériel militaire de pointe (chars, avions et artillerie). Les chars Panzers, I, II, III et IV, construits en très grand nombre, sont légers et maniables. L’armée allemande est très bien formée au combat. Les troupes d’assaut sont bourrées de nouveaux médicaments inventés par la Chimie allemande (souvent des cocktails d’amphétamines) qui dopent leurs performances. Rien ne résiste à l’armée du Reich. Au bout de treize jours, surpassant les prévisions les plus optimistes, elle a atteint la Manche ! C’est la « Blitzkrieg » (guerre éclair). Un nouveau siège, qui ressemble beaucoup au précédent, se met en place. D’un côté, l’armée allemande, commandée par le général Wäger, avec 110 000 hommes et 800 chars. De l’autre, un peu moins de 40 000 hommes, sous les ordres du général Molinié. 

Le 31 mai 1940, l’armée allemande pénètre dans Lille. Un soldat a photographié la scène du haut d’un char.

Le point culminant de cette bataille de la « Poche de Lille » se situera entre le 25 et le 31 mai. Ce seront six jours de combats féroces. Cette résistance héroïque de la ville a eu un prix : les destructions, les blessés et les morts (18 000 soldats anglais et français laisseront leur vie), mais elle a permis d’immobiliser pendant une semaine des effectifs considérables, qui ne purent, pendant ce laps de temps, participer à la Bataille de France. Cette résistance lilloise facilitera l’organisation de l’opération Dynamo qui permettra de rapatrier vers Angleterre, 338 226 combattants, dont 139 997 Français. Le régiment basé à la Citadelle, le 43e régiment d’infanterie motorisée, qui avait remplacé le 43e RI de 1914, parvint, juste avant que Lille ne soit complètement bouclé, à s’échapper vers Dunkerque. Il y continuera les combats pour la plus grande partie de son effectif. La Citadelle ne remplit pas un rôle majeur pendant ce siège, cependant elle a été un point d’appui important pour les défenseurs. On peut remarquer que c’est au cours de cette Bataille de Lille que le pont Napoléon, une des routes d’accès à l’ouvrage, a été démoli par un corps du Génie de l’armée britannique, resté en appui, à Lille sous les ordres du général Molinié. La Citadelle va connaître des dégâts importants à la suite de tirs d’artillerie et de bombardements, en mai 1940. Après-guerre, nombre de bâtiments devront être réparés et réaménagés, à l’instar de la chapelle de Vauban, reconstruite à l’identique. Lille prise, l’Armée allemande prend possession de la Citadelle comme elle l’avait fait, trente ans auparavant. La forteresse de Vauban redevient une prison… et même un lieu d’exécution. On y garde des otages, « prisonniers politiques » qui seront exécutés à partir de 1941 en représailles d’actes de Résistance. Le chiffre le plus souvent avancé est de 20 à 30 exécutions, ce qui est très peu par rapport aux fusillés des forts de Seclin et de Bondues. Il y eut également, à la Libération, quelques exécutions de traîtres et de collaborateurs qui eurent pour théâtre les fossés de la Citadelle. Sinon, rien à signaler pendant cette seconde Guerre, à part quelques petits événements comme la disparition du café du Ramponneau détruit par une bombe américaine en 1942 ou l’atterrissages la même année, sur le Champ-de-Mars, d’un avion anglais touché par la DCA. Pendant cette période de la seconde Guerre mondiale, la Citadelle garde un rôle de casernement ou de prison mais n’est plus primordiale dans la défense de la ville.

Période contemporaine

Pendant plus de trois siècles la Citadelle aura gardé sa vocation militaire. Si le 43e RI, dissous en 2005, n’existe plus, il est désormais remplacé par le QG CRR – France, (Corps de Réaction Rapide – France) dont le statut est unique. C’est un état-major opérationnel du plus haut niveau de l’Armée de terre française qui appartient en même temps à la « communauté OTAN des États-majors certifiés à haut degré de préparation ». Il peut intervenir sous commandement de l’OTAN, de l’Union Européenne ou de la France dans un cadre national ou multinational. Son implantation à Lille, au cœur des centres décisionnels que sont Paris, Bruxelles (siège de l’OTAN et de l’Union Européenne) et Mons, en Belgique (SHAPE) est particulièrement pertinente. Si on considère que son acte de naissance coïncide avec la création de la brigade franco-allemande en 1992, cette unité multinationale s’achemine vers son trentenaire. Mais le CRR – France, dans sa forme actuelle, a été créé en 2005. Le Corps, déployant son poste de commandement, est capable de diriger des forces terrestres mais aussi des unités de l’armée de l’air de la marine ou forces spéciales, jusqu’à 60 000 hommes, sur tout théâtre d’opération, dans un contexte interarmées. Il est entraîné pour faire face à tout type de conflit, pour commander les opérations de combat ou participer aux missions de soutien à la paix et d’assistance humanitaire en cas de catastrophe naturelle. Ces dernières années on a vu, par exemple, le QG CRR – France, intervenir dans des opérations extérieures telles que Pamir en Afghanistan, ou Barkane au Sahel ; ou intérieures, telle que l’Opération sentinelle . Le QG regroupe plus de 400 militaires appartenant à 13 nations différentes.

Le centre des Opérations du QG CRR – Fr

Cette présence militaire a été un obstacle à un premier projet de classement du bâtiment au patrimoine mondial de l’Unesco, en 2008. Fin 2020, alors qu’un nouveau dossier de classement à l’Unesco était sur les rails (2017), la ville de Lille vient de se retirer du jeu. Une des raisons invoquées est la difficulté de développer un site touristique dans un lieu ultra sécurisé comme celui de l’état-major CRR – France, lié à l’OTAN. D’autres arguments de type environnementaux et économiques sont avancés pour justifier cette décision. C’est la grande polémique du moment, d’autant plus que nous sortons d’un épisode électoral très tendu. Malgré tout, la Citadelle a été classée Monument historique en 2012 et sa démolition n’est pas pour demain ! Nul doute que ce dossier de classement au patrimoine de l’Unesco ne ressorte de manière régulière et ne donne lieu à un feuilleton à rebondissements, dans les prochains mois, voire les prochaines années…

L’actualité de la Citadelle, vue par Jean Pattou

[1] Il s’agit d’un célèbre roman de Buzzati qui relate la vie d’une citadelle faisant face au désert des Tartares daont l’invasion tarde à se produire.

[2] Lille Roubaix et Tourcoing

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Alain Cadet, journaliste
Il a débuté dans la vie professionnelle comme enseignant. Après avoir coché la case du métier de photographe, il s’est orienté vers la réalisation de films documentaires, activité qui a rempli l’essentiel de sa carrière. Arrivé à la retraite, il a fait quelques films… mais pas beaucoup ! Les producteurs craignent toujours que, passé 60 ans, le réalisateur ait la mauvaise idée de leur faire un infarctus, ce qui leur ferait perdre beaucoup d’argent ! La suite a montré qu’ils se sont peut-être montrés un peu trop frileux, mais cela fait partie du passé. C’est ainsi que l’ancien réalisateur – un peu photographe, sur les bords – s’est mis à collaborer avec différents journaux. Il a aussi écrit des livres sur la guerre de 1914 – 1918 où l’image a une place importante. C’est ainsi que dans ce blog, on trouvera beaucoup d’articles sur des peintres ou des photographes anciens ou contemporains, des textes relatifs aux deux guerres, mais aussi des articles opportunistes sur différents événements. Comme les moyens du bord sont très limités, cela a obligé l’auteur à se remettre à la photographie – sa passion de jeunesse – pour illustrer ses textes. Il ne s’en plaint pas !
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