Suzanne Jannin, Résistante, Aviatrice, 1912-1982

La vie de Suzanne Jannin, chirurgien-dentiste de formation, héroïne de la Résistance, pilote militaire engagée sur le terrain en période de guerre, mérite d’être connue. C’est un bel exemple d’un combat désintéressé au service des valeurs qui étaient les siennes. Son souvenir a failli disparaître mais, son histoire, désormais, fait partie de la Mémoire nationale.

La vie extraordinaire de Suzanne Jannin

Certains parcours sont tellement étonnants qu’ils semblent appartenir plus volontiers à une œuvre de fiction qu’à la réalité. Suzanne Jannin, une jeune fille tranquille de l’Est de la France, diplômée de la faculté de médecine de Nancy, semblait promise à une vie sans histoire. Pourtant quand « l’Histoire » a frappé à sa porte elle a su répondre « Présent » au défi qui lui était lancé et se mettre au service des autres dans le respect de son idéal.

Suzanne Jannin en Indochine, devant son Morane 500, un avion de « liaison » qui servait essentiellement à rapatrier lesblessés.

Sans vouloir faire de comparaison entre Suzanne Jannin et Jeanne d’Arc, une figure héroïque de la Nation, originaire, comme elle, de l’Est de la France, on remarquera que Suzanne, naît en 1912 à Belleville sur Meuse, près de Verdun, à une centaine de kilomètres de Domrémy. Nul n’aurait pu deviner le destin exceptionnel de cette petite fille dont le père est négociant en charbon. Très vite, c’est la guerre et ce dernier est appelé au Front. Sur place la bataille fait rage, elle doit quitter la Meuse. La guerre terminée, de retour à la maison, elle se montre une élève studieuse et appliquée. Entre 1934 et 1939, elle fait des études de chirurgie-dentaire à la faculté de médecine de Nancy. Elle en sortira diplômée.

La jeune dentiste qui exerce à Delle, près de Montbéliard, à une attirance irrépressible pour les avions. Elle prend des cours de pilotage à l’aéro-club de Nancy. C’est alors que survient la deuxième Guerre mondiale. Elle ouvre un cabinet dentaire à Verdun. Elle quitte la ville au moment de l’exode mais revient aussitôt à Verdun. Elle est à cette époque le seul chirurgien-dentiste du département de la Meuse. La jeune femme n’a pas un très bon souvenir de la première Guerre mondiale. Elle s’engage dans la Résistance pour faire échec à l’Occupant. Elle fabrique des faux papiers, exfiltre les aviateurs alliés vers la frontière suisse. Elle n’hésite pas à prendre des initiatives risquées. Lorsqu’un fermier est arrêté par la Gestapo et qu’elle sait qu’un stock d’armes est caché dans sa grange, elle va les récupérer et les transporte avec son seul vélo en faisant plusieurs voyages, avant d’acheminer le tout avec une automobile en direction du maquis de l’Argonne. Elle est soupçonnée par la Gestapo. Elle est prévenue du danger et prend le maquis. Pour ses exploits, elle sera décorée de la Croix de guerre en 1944. En 1945. Son frère René, prisonnier en Allemagne vient d’être libéré mais ne peut être rapatrié en France faute de véhicules. Qu’à cela ne tienne, faisant jouer ses relations dans la Résistance et dans l’armée, elle obtient le prêt d’un 4X4 militaire et se rend en Allemagne à Memmingen, le lieu du camp de transit. Elle a le sens des initiatives. Elle arrive à se procurer sur place plusieurs véhicules et rapatrie 165 prisonniers en France. Elle organisera ensuite plusieurs autres missions de ce type.

Jeunes Résistants faits prisonniers sous la bonne garde des milices françaises pro-nazies du Maréchal Pétain

Après-guerre, elle reprend son travail de dentiste dans l’Est et les cours de pilotage à Nancy. Elle obtient son brevet de pilote du deuxième degré. Elle s’ennuie et s’engage dans l’armée. En 1951 elle arrive à Saïgon comme Capitaine-Dentiste. Elle soigne les soldats de toutes les Armes qui se trouvent sur place. Le virus de l’aviation ne l’a pas abandonné. Elle sollicite l’autorisation de voler. « C’est possible », lui répond-on, « à condition de s’engager dans l’armée de l’air ! ». Ce sera chose faite en 1952, mais le capitaine Jannin devient le caporal-chef Jannin dans son nouveau Corps d’affectation. Elle va pouvoir piloter un « Morane 500 » et évacuer de nombreux blessés. Ses collègues pilotes militaire l’appellent « Miss » mais lorsqu’elle part en mission elle emporte toujours un revolver et une mitraillette. Plusieurs fois, elle risque de perdre la vie. L’épisode le plus mémorable est peut-être celui du 26 mai 1953. Elle doit évacuer des blessés qui sont bloqués à 100 km au nord-ouest de Saïgon. C’est la période de la mousson. Elle rapatrie deux blessés graves. Impossible de se poser à Saïgon à cause des orages. La nuit tombe. Elle voit un terrain d’atterrissage mais essuie des tirs. Il s’agit d’un champ d’aviation ennemi. À court de carburant, elle se pose sur un terrain de football de la ville de Long-Xuyen. Il fait nuit. Elle ne voit plus rien. Un poteau de but fauche son train d’atterrissage. Fin du voyage ! Elle est légèrement blessée, mais vivante.

Son Morane, très mal en point, le jour de l’accident qui a failli lui coûter la vie

En 1955, elle retourne en France et reprend son métier de dentiste. C’est ainsi qu’en 1960 elle va rencontrer un patient du nom de Gustave Delvoye. Il est ingénieur spécialisé dans les moteurs diesels dans une usine du nord de la France. Il habite à Mons-en-Barœul, une petite ville de la banlieue lilloise dont elle ne sait rien. La visite suivante, Gustave lui offre un bouquet de fleurs. Bientôt, il deviendra son mari et Suzanne s’appellera Madame Delvoye. Adieu la vie parisienne ! La voici devenue Monsoise. Elle habitera la commune jusqu’à sa mort, en 1982

Suzanne Jannin a reçu d’innombrables distinctions dont : la Légion d’honneur, la Croix de guerre, la Médaille de la Résistance, l’Ordre national du mérite

Pour qu’on n’oublie pas la mémoire de Suzanne Jannin, héroïne de l’aviation militaire

Depuis quelques années, Michel Leclerc, ingénieur informatique en retraite, mène un travail obstiné d’exploitation des documents relatifs à Suzanne Jannin, afin que sa mémoire ne soit pas oubliée

Michel Leclerc, dans son bureau monsois, à deux pas de l’ancien domicile de Suzanne

Lorsque Michel Leclerc emménage à Mons, cela fait déjà quelques années que Suzanne Jannin, qui habitait la maison voisine, est décédée. Mais il sympathise avec son mari, Gustave Delvoye, un ancien ingénieur des usines Peugeot. « Nous avions de longues conversations», se souvient-il. « C’est lui qui me parlait de la carrière de sa femme et de ses exploits dans la résistance ou comme pilote pendant la guerre d’Indochine. Il avait gardé tous les documents de cette époque : les carnets de vol, les photos, les décorations. La vie de Suzanne Jannin fait penser à celle d’une héroïne de roman ! » Au bout de quelques années voyant qu’il s’intéressait à l’histoire de son épouse décédée, Gustave Delvoye lui fait cadeau des films huit millimètres tournés par l’aviatrice, tout au long de sa carrière pour voir « s’il était possible d’en faire quelque chose ».

En 2005, Gustave Delvoye, décède à son tour. Un beau jour, un camion de déménagement débarque devant la maison pour la débarrasser de tout ce qu’elle contient. Michel Leclerc  demande au déménageur s’il ne lui serait pas possible de jeter un œil à nouveau sur tous ces documents qu’il connaît bien. « Vous pouvez prendre ce que vous voulez là-dedans », lui répond le déménageur, « j’emmène tout ça à la décharge, mais, faites vite, je n’ai pas beaucoup de temps ». « J’ai emporté l’essentiel », raconte Michel Leclerc : « les principales photos ; les carnets de vol, quelques bouquins, les décorations… » L’histoire est restée en suspens. La vie professionnelle de l’ingénieur en informatique ne lui laissait guère de temps pour d’autres projets. Mais arrivé à la retraite, Michel Leclerc a commencé à scanner les photos, à écrire un texte retraçant le parcours de l’aviatrice intrépide. Il a aussi trouvé un excellent endroit pour la conservation de cette documentation exceptionnelle. Il en a fait don à l’Association des Femmes Pilotes qui a le projet de déposer un fonds Suzanne Jannin au musée du Bourget, un endroit accessible au public. En liaison avec l’Association Historique de Mons-en-Baroeul, il a monté un projet qui s’est concrétisé par la publication de son texte dans le bulletin de l’association et surtout par une cérémonie dans la cour-sud du Fort Macdonald qui porte le nom de Suzanne Jannin

Épilogue

 Le maire de Mons en Baroeul, Rudy Elegeest et Christine Debouzy, la présidente de l’Association des Femmes-Pilotes découvrent la plaque perpétuant le souvenir de Suzanne

Le samedi 19 septembre 2020, la cour-sud de ce fort historique qui avait été construit pour que personne ne puisse y pénétrer avait été ouverte un public nombreux il y avait tout ceux  qu’intéresse l’histoire de la commune, l’Association des anciens combattants, des représentants du conseil municipal dont le maire, Rudy Elegeest, et la présidente de l’Association des femmes pilotes, Madame Christine Debouzy. Michel Leclerc, initiateur du projet, a brossé la vie et la carrière de l’aviatrice, puis, la présidente de l’Association et le maire de la commune, ont découvert la plaque qui porte le nom de Suzanne Jannin. Désormais, le promeneur se rendant dans la cour-sud ou dans les jardins de Thalie où se déroulent différentes manifestations et spectacles, auront peut-être une pensée pour cette glorieuse Monsoise disparue.

La Voix de Suzanne Jannin

Extrait d’un interview réalisé par le Service Audiovisuel de l’Armée de l’Air, quelques années avant sa mort :

La rédaction de ces deux textes est basée sur le mémoire rédigé par Michel Leclerc qui retrace la carrière de Suzanne Jannin, ainsi que sur son interview réalisé en septembre 2020.

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Alain Cadet
Il a débuté dans la vie professionnelle comme enseignant. Après avoir coché la case du métier de photographe, il s’est orienté vers la réalisation de films documentaires, activité qui a rempli l’essentiel de sa carrière. Arrivé à la retraite, il a fait quelques films… mais pas beaucoup ! Les producteurs craignent toujours que, passé 60 ans, le réalisateur ait la mauvaise idée de leur faire un infarctus, ce qui leur ferait perdre beaucoup d’argent ! La suite a montré qu’ils se sont peut-être montrés un peu trop frileux, mais cela fait partie du passé. C’est ainsi que l’ancien réalisateur – un peu photographe, sur les bords – s’est mis à collaborer avec différents journaux. Il a aussi écrit des livres sur la guerre de 1914 – 1918 où l’image a une place importante. C’est ainsi que dans ce blog, on trouvera beaucoup d’articles sur des peintres ou des photographes anciens ou contemporains, des textes relatifs aux deux guerres, mais aussi des articles opportunistes sur différents événements. Comme les moyens du bord sont très limités, cela a obligé l’auteur à se remettre à la photographie – sa passion de jeunesse – pour illustrer ses textes. Il ne s’en plaint pas !

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