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Portraits d'artistes Ville de Lille

L’hôtel de ville de Lille et son beffroi

Émile Dubuisson, architecte lillois

Émile Dubuisson nait à Lille le 2 mai 1873. Son père était architecte. Son fils, son petit-fils, et son arrière-petit-fils seront aussi architectes.

Emile Dubuisson pratiquait à ses heures la photographie, mais, il n’existe que très peu de portraits de lui. Celui-ci n’est pas très net mais reste néanmoins une belle image de l’architecte.
Archives municipales de Lille

Il apprend l’architecture à l’École des beaux-arts de Lille. Bientôt, il va être le collaborateur d’Émile Vandenberg, l’architecte favori de la bourgeoisie métropolitaine, à qui on doit nombre de bâtiments industriels et de belles demeures de la fin du XIXe siècle. Il se perfectionne à Paris, à l’École nationale supérieure des beaux-arts et bénéficie de l’enseignement de Jean Guadet. Il obtiendra son diplôme d’architecte du gouvernement en 1901. Émile Dubuisson revient dans sa ville natale et intègre le corps enseignant de la toute nouvelle École régionale d’architecture de Lille, créée en 1905. Il deviendra le professeur d’arts décoratifs et l’un des professeurs d’architecture. Pendant la seconde guerre mondiale, il prendra même la direction de l’école.

Montage photographique des années 1930, mettant en scène l’architecte Émile Dubuisson et son oeuvre majeure, l’Hôtel de ville et son beffroi.

Franc-maçon, à la loge « La Lumière du Nord » où il côtoie le futur maire de Lille, puis ministre, Roger Salengro, on va le retrouver au cœur de beaucoup de projets municipaux. Il construit des bâtiments publics et des maisons particulières dans la région lilloise. Son grand chef-d’œuvre est, bien sûr, l’hôtel de ville de Lille, un bâtiment remarquable qui sera classé monument historique et inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. Le beffroi, figure tutélaire de l’architecture flamande, abritant traditionnellement les cloches et les guetteurs, est le bâtiment qui domine le paysage et protège les habitants de la cité. Le beffroi d’Émile Dubuisson de l’hôtel de ville de Lille oscille entre la tradition flamande et la modernité. Il va marier les figures de style moderne obtenues avec le béton et les éléments décoratifs de briques, traditionnels dans les pays du nord de l’Europe. Tandis que Louis-Marie Cordonnier, un architecte qui lui est contemporain, puise son inspiration dans le passé avec son bâtiment de la chambre de commerce, Émile Dubuisson s’inspire de l’architecture nouvelle et de ses lignes épurées pour dessiner son beffroi de l’hôtel de ville, qui ne ressemble à aucun autre. En 1930, cela n’est pas du goût de tout le monde, mais le temps travaille pour l’architecte. Aujourd’hui, les lillois sont très attachés à leur beffroi.

Émile Dubuisson, photographe

Émile Dubuisson n’avait pas fait des études aux Beaux-arts pour rien ! Non seulement il y devint professeur d’architecture et d’art décoratif, mais aussi, il dessinait des meubles en harmonie avec les  bâtiments qu’il imaginait. C’était une pratique très courante des architectes de l’époque. Ainsi, peut-on voir, parfois, les chaises ou fauteuils, dessinés par Dubuisson, vendus en salle des ventes ou aux enchères sur Internet pour des sommes très coquettes, dépassant les 10 000 €. Mais, l’architecte avait une passion toute particulière pour la photographie. Sur cette photo de 1911, on le voit réparant son vélo à moins que ce ne soit l’inverse, ce soit lui, Émile Dubuisson, qui ait photographié un de ses collègues afin de lui envoyer la photo (quand nous aurons résolu ce mystère – ce qui finira par arriver – nous affinerons la rédaction de l’article.)

Vélo - Cyclisme
Sur cette photo qui date de 1911, difficile de savoirs’il s’agit d’Émile Dubuisson qui a crevé un pneu de bicyclette et qui est photographié ou bien si c’est lui le photographe. Ce que l’on sait, c’est que que la photo a été prise avec l’appareil de photo d’Émile Dubuisson.

En faisant des recherches à la Bibliothèque municipale de Lille, nous avons remarqué toute une série de photos d’architecture datant du tout début du XIXe siècle et répertoriée sous le titre : « Photographies d’Émile Dubuisson ». Prudent, le conservateur de la bibliothèque ne nous assure pas que ce soit Émile, lui-même qui les aurait prises. Mais, en revanche, elles portent toutes son cachet d’architecte et, parfois, celui de «A Leizar » un photographe, 88 de la rue Nationale à Lille. Ce dernier possédait  une autre enseigne, 70 Rue des Poissonniers, à Paris. Aux alentours de l’année 1880, Leizar avait débuté ses activités au 211 avenue de Dunkerque, à Lille-Canteleu. Au dos de ses clichés figurait une publicité : « Reproductions et agrandissements en tout genre ». Le reportage n’étant pas la spécialité de la maison, il est extrêmement probable que ces photos de la BML ont bien été prises par Émile Dubuisson en personne.

Façade - Histoire
Avesnes-sur-Helpe, le Palais de Justice, 1910, Émile Dubuisson, BM Lille
Façade - Métropole
Lille, Rue du Vieux Marché aux fromages, 1910, Emile Dubuisson? BM Lille.
On est entre la photo d’architecture et le style Cartier-Bresson.
Mais l’architecte avait peut(-être une excellente raison de se trouver à cet endroit. Cette vieille maison du XVIIIe siècle est en pleine rénovation avec son toit en réfection où se trouve un ouvrier, des échelles et une charrette pour évacuer les déblais
Pont - Pont à poutres
Construction de l’hôtel de ville de Lille, environ 1926, collection Émile Dubuisson, Musée de la Chartreuse, Ville de Douai
Sculpture sur pierre - Histoire
Un des piliers moulés en béton de l’hôtel de ville de Lille avec son architecte. Cette photo a été publiée par La Construction Moderne du 24/06/1928. c’est le seul document où figure Émile Dubuisson ? Dans les collections du musée de Douai et Rousseau des ADN, on ne le voit pas, probablement est-ce pour des raisons techniques.

Il en va de même pour toutes celles identifiées sous le nom de « Collection Rousseau » comme de celles désignées par « Collection Dubuisson ». En effet, sur toutes ces photos, à la fois très bien prises et qui nécessitent un accès privilégié au chantier, l’architecte n’y figure jamais… ce qui n’est le cas lorsqu’intervient un photographe extérieur comme celui de la revue spécialisée « La Construction moderne ».

Le Dubuisson-photographe nous a laissé un témoignage précieux non seulement sur les différentes phases de construction de l’hôtel de ville de Lille et de son beffroi mais aussi sur la capitale des Flandres au début du XIXe siècle, avec ses rues historiques, ses maisons anciennes, dont beaucoup d’entre-elles ont disparu aujourd’hui…

Galerie

Métal - Font
L’escalier de Hôpital militaire de Lille vers 1910, BM de Lille.
Ce genre de photos est typiquement une idée d’architecte !
La cour de l’Hôpital militaire de Lille vers 1910. BML Lille.
Le Fort du Réduit, la Chapelle aux alentours de 1911, BM Lille

Un nouvel hôtel de ville, pour une ville nouvelle

« Nous devons nous préoccuper de la construction d’un nouvel hôtel de ville. Il nous faut présenter d’urgence un plan de reconstruction de nos quartiers détruits. L’emplacement de la nouvelle mairie est un des éléments les plus importants de ce plan et il importe de le définir au plus tôt », A. Lemoine, Directeur des travaux municipaux de la Ville de Lille, le 7 février 1920

La façade de l’hôtel de ville, le jour de l’inauguration, le Grand Hebdomadaire du Nord de la France, avril 1927

Après-guerre, vient l’heure du bilan. Plus une seule usine ne fonctionne à Lille, plus d’un tiers de l’espace urbain a été détruit par les bombardements punitifs de l’armée allemande d’octobre 1914. Une loi est promulguée en octobre 1919. Elle invite les villes sinistrées à mettre en œuvre un programme de reconstruction, d’aménagement et d’embellissement. C’est le bon moment pour développer un nouveau plan d’urbanisme et pour reconstruire l’hôtel de ville.

En 1919, le maire est à nouveau Gustave Delory qui avait exercé un premier mandat, avant-guerre. Il est secondé par un adjoint dynamique qui va s’illustrer après lui dans ce projet urbain, Roger Salengro. La municipalité se lance dans une réflexion sur les transformations qui vont permettre à Lille de s’agrandir, de devenir une capitale tournée vers la modernité, capable de conserver le leadership métropolitain qu’elle avait conquis de haute lutte au cours des décennies qui avaient précédé.

Le projet d’aménagement du nouvel hôtel de ville, place de la République, par l’architecte Louis-Marie Cordonnier. In, Le Grand Hebdomadaire Illustré du Nord de la France, 1920

Ce programme de reconstruction, destiné à effacer les blessures de la première guerre mondiale, prévoit un nouvel hôtel de ville, puisque l’ancien, établi dans le palais Rihour, avait été détruit en avril 1916, dans un mystérieux incendie. C’est peut-être aussi la bonne occasion de résoudre enfin les problèmes de logement et d’insalubrité des vieux quartiers, particulièrement sensibles à Saint-Sauveur. Le choix du nouvel emplacement de l’hôtel de ville conditionne l’ensemble du programme. Une petite dizaine de sites sont identifiés. Il n’en restera bientôt plus que deux, la place de la République et le square Ruault, dans le vieux quartier Saint-Sauveur. Le 22 mars 1920, c’est ce dernier emplacement qui est choisi par arrêté municipal.

En 1924, on abat les arbres séculaires du square Ruault
Collection particulière

En 1921 le plan d’urbanisme de rénovation de la ville et la construction de la nouvelle « Maison commune » sont confiés à Emile Dubuisson, un architecte connu pour ses partis-pris contemporains. Le terrain retenu est vaste. Il offre la possibilité de construire un bâtiment adapté aux besoins du moment mais aussi susceptible d’évoluer dans le futur. Dubuisson opte pour un gros œuvre solide et de grande qualité à l’intérieur duquel on pourra moduler les cloisons, afin de pouvoir adapter l’édifice à de nouveaux usages, un concept emprunté à l’architecture industrielle et commerciale. « L’hôtel de ville d’une grande cité industrielle, la Maison commune, doit être conçu de façon différente » écrit-il en 1922.[1] « L’ensemble des bâtiments administratifs est constitué d’une ossature dans laquelle les cloisons peuvent être établies ou supprimées suivant les modifications ou extensions des services ».

Le grand hall de la mairie en 1930. Collection Rousseau, Archives Départementales du Nord.
Ci-dessous, un commentaire, relevé dans la presse spécialisée :
« Le plafond du grand hall est un rectangle de 25 m de longueur et de 24 m de largeur. Il est supporté dans chaque sens par deux poutres médianes en arc. Le plafond est vitré au moyen de pavés de verre semblables, disposés dans le plancher pour augmenter l’éclairage du premier sous-sol, le Génie civil, 17 novembre 1927

L’autre grande option du projet est l’utilisation du béton armé, un matériau solide et pérenne. Dans les années 1920, cette technique n’est plus réservée aux bâtiments industriels et militaires comme c’était le cas avant-guerre. Mais, en général, on recouvre le béton de briques, pour cacher les secrets de la construction. Dubuisson, au contraire, va utiliser le béton comme élément décoratif, laissant apparente une grande partie de l’ossature, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur du bâtiment, faisant de cet hôtel de ville de Lille un emblème de la nouvelle architecture. « L’œuvre de l’architecte Émile Dubuisson est un véritable enseignement. La conception des façades nous montre l’alliance raisonnée du béton armé et de la brique dans un grand édifice moderne. » écrira Anthony Boisseau à la fin de la réalisation de la première tranche[2]. Dubuisson va faire construire, sur mesure, des moules spéciaux en fonte d’aluminium qui vont permettre d’obtenir des figures originales comme ces chapiteaux et colonnes en forme de champignons, avec une surface des matériaux qui ressemble à celle de la pierre polie. Dubuisson est un précurseur de notre époque.

Le moulage des piliers de béton supportant l’hôtel de ville, col. Dubuisson, musée de la Chartreuse de Douai
L’intérieur de l’hôtel de ville avec ses piliers monumentaux, pendant sa construction, col. Dubuisson, musée de la Chartreuse de Douai

Mais, au début des années 20, les plans d’Émile Dubuisson, tardent à se réaliser. En 1923, Gustave Delory qui est malade cède son fauteuil de maire à Roger Salengro. Le chantier de rénovation urbaine, avec en son centre le nouvel hôtel de ville, va pouvoir se concrétiser. Les travaux débutent en 1924 et se termineront en 1927, pour la construction du gros œuvre du Bâtiment administratif.[3] Les dimensions colossales de ce bâtiment, l’utilisation de nouvelles techniques, le choix d’une esthétique résolument moderne vont donner à ce projet un retentissement considérable, partout en France et dans le Monde.  Ce nouvel hôtel de ville futuriste va contribuer à faire connaître Lille au-delà de l’Hexagone.

Notes:

[1] Rapport d’architecte, Émile Dubuisson 1922

[2] La Construction Moderne, octobre 1927.

[3] Le « Bâtiment administratif » sera inauguré en avril 1927.

Un Gratte-ciel, en Flandre

« Le beffroi de l’hôtel de ville devait être la plus haute construction de la ville : un Gratte-ciel en Flandre. C’est aussi le bastion, le phare et le symbole d’une ville-franche, populaire et d’esprit profondément égalitaire… bâtie au milieu du quartier Saint-Sauveur qui, à cette époque, était le grand quartier ouvrier de Lille. », Pierre Mauroy, 1982

Vue aérienne du nouvel hôtel de ville, quelques temps après sa construction, Bibliothèque Municipale de Lille

Ayant paré au plus urgent – la construction du bâtiment administratif – Émile Dubuisson s’attaque au chantier du beffroi, symbole du rayonnement de la ville. Commencé en avril 1929, ce gratte-ciel français sera achevé et inauguré en 1932

Avec la construction de ce beffroi, Dubuisson s’attaque au « chef-d’œuvre » de sa vie. C’est un projet hors-normes, un défi architectural audacieux. Jamais, auparavant, on n’avait osé construire un bâtiment d’une telle hauteur selon la technique du béton. Le premier palier du bâtiment – jusqu’à 34 m de hauteur – est réalisé avec les techniques traditionnelles. Il sera terminé, fin août 1930. Reste à construire la flèche de béton et cette fois c’est un « voyage en terre inconnue ». Dubuisson a l’idée d’utiliser un ascenseur fabriqué « sur-mesure » pour amener le personnel et les matériaux à pied d’œuvre. La cabine coulisse sur un pylône métallique qui, au fur et à mesure de l’avancement des travaux est allongé au rythme de la construction. Ce procédé fait gagner beaucoup de temps même s’il n’affranchit pas de la nécessité d’un échafaudage extérieur. Sans atteindre le rythme des gratte-ciels américains à ossature métallique, la vitesse de réalisation de ce bâtiment de béton armé est tout à fait remarquable. Ce beffroi lillois est titanesque. Son poids est de 9000 t : beaucoup plus que la tour Eiffel ! Pour mener à bien ce chantier il va falloir 3100 m³ de béton armé, 300 t d’armatures, 15 000 m² de coffrage dont 4000 m² bouchardés[i], 500 m³ de maçonnerie et de briques. On utilise suivant le cas, deux ciments différents de haute qualité, fabriqués à la cimenterie d’Haubourdin toute proche.

Un Gratte-Ciel en Flandre, Au début des années 1930, le plus haut bâtiment de béton armé est construit à Lille, suivant les plans d’Émile Dubuisson

Pour ce travail de haute précision, Émile Dubuisson – vu l’époque – est affranchi des « Directives européennes » qui l’auraient obligé à choisir les entreprises « moins-disantes » mais aussi, bien souvent, moins qualitatives. Au contraire, l’architecte va sélectionner les meilleures, mais pas toujours les moins chères. Ainsi ce bâtiment pharaonique qui vise l’excellence grève le budget de la ville, d’autant plus que les dommages de guerre se sont taris. L’armistice signé, l’Allemagne organise sa propre banqueroute. Dès 1920, le mark ne représente plus que 10 % de sa valeur d’avant-guerre. Pour terminer son projet, la ville de Lille ne peut plus compter que sur elle-même. Le chantier de l’hôtel de ville et de son beffroi est un poids pour les finances de la cité ce qui déclenche une avalanche de critiques et de sarcasmes des opposants à l’équipe municipale.

L’hôtel de ville, l’aile des finances et le beffroi en construction, photographiés le 27 février 1931, Collection Rousseau, Archives départementales du Nord.
Le projet est très décrié par les opposants à l’équipe municipale comme en témoigne l’extrait de presse ci-dessous.

 « Ces petites maisons noires semblaient absolument écrasées à côté de la bâtisse toute neuve et toute rouge, trouée de petites fenêtres noires, comme mortes. Je contournai une espèce de tour qui se voilait d’échafaudages et dont on ne saurait rien dire, sinon qu’elle est inachevée. Je rejoignis la rue Saint-Sauveur où une grande entrée était surmontée d’un drapeau rouge.
En revenant vers mon logis je rêvais de cette grande maison à la tour inachevée. Elle m’apparaissait comme un monstre fascinant au mystérieux appétit. S’il n’avait pas été aussi vorace je ne devrais pas sauter péniblement par-dessus les flaques boueuses, ni glisser sur des pavés boiteux. », La Croix du Nord, 4 janvier 1931

D’un autre côté, ce véritable exploit architectural va faire de l’hôtel de ville de Lille et de son beffroi un bâtiment connu du monde entier. Un journal économique du Caire écrit en 1931 : « Depuis peu de temps, la France possède un gratte-ciel et ce n’est pas à Paris qu’il a été construit, mais à Lille, dont il sera désormais l’hôtel de ville. Sa tour s’élèvera à une hauteur de 130 m et c’est, paraît-il, la plus grande tour en béton armé du monde. On se propose d’installer à son sommet un puissant phare tournant dont la lumière sera visible à une distance de 32 km. » Ce commentaire flatteur est un peu exagéré car, en réalité, le beffroi ne mesure que 105 m de hauteur mais, en 1932, c’est effectivement le plus haut bâtiment en béton armé de la planète.

Ce beffroi, qui domine la ville, est visible à plus de 30km, même la nuit, avec son phare point de repère de la plaine de Flandres.
Le jour de l’inauguration, en 1932, la musique des Horse-Guards est venue rehausser par sa présence cette cérémonie exceptionnelle.
Archives Municipales de Lille

Le plan de rénovation de la ville conçu par Emile Dubuisson avance au rythme permis par les finances locales, c’est-à-dire trop lentement. Le centre-ville, détruit, est en grande partie reconstruit. On érige des grands magasins, des salles de spectacles et des hôtels de prestige. Des équipements publics comme le palais de la foire commerciale ou le central de téléphone automatique voient le jour.

La Foire commerciale, l’une des réalisations d’Émile Dubuisson, avant la seconde Guerre. Le plan de rénovation de Lille conçu par l’architecte ne fut jamais mené à son terme.
Bbiliothèque Municipale de Lille

Mais les travaux de modernisation des infrastructures comme l’installation du tout-à-l’égout dans le quartier Saint-Sauveur – qui abrite la nouvelle mairie – ne seront jamais entrepris. Les projets urbains de l’architecte Émile Dubuisson sont loin d’être menés à leur terme lorsque les troupes d’Adolf Hitler déferlent à travers la Belgique et prennent possession de Lille, le 1er juin 1940.

Note :[i] Il s’agit d’un béton utilisant des matériaux de granulométrie différente ce qui va provoquer un éclatement mécanique de la surface et lui donner un aspect rugueux qui peut être opposé aux surfaces lisses, que peut aussi produire le béton.

L’équipe de construction du beffroi de Lille, photographiée à la manière du bon vieux temps du Far-West
Collection Rousseau, Archives Départementales du Nord

Regard vers l’Ouest

L’île de Manhattan à New-York, vue d’avion en 1929
In la revue l’Architecture, 15/05/1929

Cette comparaison entre le beffroi de Lille et les gratte-ciels des villes américaines effectuée en 1982 par Pierre Mauroy, le maire de Lille de l’époque, qui célèbre le cinquantenaire de la construction du beffroi, n’est pas nouvelle. Elle avait été abondamment déclinée dans la presse et les ouvrages d’architecture des années 1930 et 1940 : « Le beffroi de Lille qui s’élance d’un seul jet à 105 m de hauteur est pour le moins original. Il est si bien dégagé de la tradition architecturale flamande qu’il ne déparerait pas dans la perspective d’une ville Yankee.[1] » On assiste même à une sorte de fascination de la part de tous ceux qui ont pu visiter ces villes d’un « autre type. » À l’Ouest, tout est nouveau. À Chicago et à New-York, cette nouvelle architecture est la fille du développement économique et démographique. Dans le New-York des années 1920 à 1930, le prix du terrain double tous les 10 ans et répartir les bureaux et les logements à la verticale permet une meilleure rentabilité.

A gauche, le Woolworth-Building. A droite, le Flat-Iron Building (Le Fer à repasser). C’est un des plus vieux gratte-ciels de New-York (1902). Il ne mesure – que – 87 m. Il est inscrit aux Monuments Historiques des États-Unis.
In, la revue l’Architecture, 15/05/1929

« [Ces gratte-ciels] devraient leur origine à l’exiguïté de New-York, au désir de plus grand rendement possible de terrains extrêmement coûteux et, enfin, du besoin de concentration de l’activité commerciale », écrit Léon Rosenthal, un journaliste spécialisé.[2] « La presqu’île de Manhattan forme une étroite langue de terre sur une longueur d’environ 20 kilomètres où on trouve Wall-Street et où se concentre l’activité économique. C’est là qu’ont été élevés les premiers gratte-ciels et que se dresse le géant qui les domine tous, le Woolworth-Building avec ses cinquante-cinq étages et ses quelques deux cent-trente mètres de hauteur. Ici, a été concentrée sur un très faible espace une formidable ruche humaine : treize mille personnes y travaillent quotidiennement.[3] »

Déjeûner en altitude sur les poutrelles d’acier de la charpente lors de la construction du Rockfeller center de New-York, fin des années 30

Mis à part, une certaine forme de verticalité, Lille et son beffroi sont dans une situation très différente de celle des villes d’outre-Atlantique. Les immeubles de New York, construits dans des matériaux ignifugés, soutenus par une ossature en acier spécial, peuvent atteindre des hauteurs jamais vues auparavant. En 1930, le Woolworth avec ses 232 m de hauteur fait plus du double du beffroi de Lille. Il y a peut-être une idée commune, partagée des deux côtés de l’Atlantique : la hauteur comme symbole de la puissance du commanditaire du bâtiment. Du temps des comtes de Flandre et du roi de France, il était interdit de dépasser la taille les bâtiments royaux. Ainsi, la hauteur des immeubles de Paris s’est-elle calibrée sur celle des portes des remparts, ce qui donne à la ville une unité architecturale qui a perduré jusqu’à aujourd’hui. Le beffroi de l’hôtel de ville des cités flamandes était une exception, accordée aux Magistrats,[4] témoignant de l’indépendance et de la puissance de ces nouvelles villes franches. La hauteur comme symbole de la puissance financière et économique n’est pas absente des préoccupations américaines de ce début des années 30. Entre 1930 et 1933, il se construit à New York huit gratte-ciels dépassant les 200 métres. On peut citer l’American International Building, 290 m, 1930 – 1932  et bien entendu L’Empire State Building, 381 m, 1931 qui fut l’immeuble le plus haut de New-York jusqu’en 1972 où furent construites les tristement célèbres Twin-Towers du World Trade Center. La course à l’immeuble le plus haut est loin d’être terminée de nos jours.  La Tour Shangaï, 632 m, est le symbole de la puissance et de la prospérité de la Chine, devenue l’usine du Monde, tandis que le Burj Kalifa, 829m, à Dubaï, est l’immeuble contemporain le plus haut de la planète construit à ce jour. Il prouve au reste de l’univers la richesse de cet État pétrolier. À côté de ce gigantisme, la flèche d’Émile Dubuisson, avec ses 105 m de hauteur, fait figure de parent pauvre. Mais, nous nous en contenterons !

Le Burj Kalifa, 829m, domine le paysage de Dubaï

[1] « Beffrois de l’hôtel de ville dans le nord de la France et la Belgique », M. Battard, 1948

[2] L’Architecture, 1929.

[3] Ibid

[4] L’équivalent du conseil municipal et du maire dans nos villes d’aujourd’hui

Par Alain Cadet

Enseignant une quinzaine d’années et se réoriente vers la photographie puis la réalisation de films documentaires. Ayant connu toutes les évolutions techniques de la profession du cinéma 16 mm juste qu’à la vidéo haute définition, Alain Cadet finit par faire valoir ses droits à la retraite en tant que salarié. C’est un retraité très actif puisqu’il continue à faire des films dans le secteur privé.

Il écrit aussi désormais beaucoup pour des journaux locaux et surtout sa collaboration avec la presse écrite lui a permis de renouer avec la passion de sa jeunesse : la photographie !

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