Le Docteur Jules Régnault – alias Professeur Magus – (1873-1962)… et Maurice Dagbert

Le Docteur Jules Régnault fut un véritable OVNI, dans le monde médical comme dans d’autres domaines. Il s’intéressa aux « calculateurs prodiges »… et notamment à Maurice Dagbert.

Le Docteur Jules Régnault – alias Professeur Magus – (1873-1962)… et Maurice Dagbert 

Jules Régnault naquit à Hambye, dans le bocage normand. Il termina sa vie à Granville, située au bord de la Manche, 30 km plus loin. Pourtant l’existence de ce Normand ne fut qu’une suite de grands voyages et d’études scientifiques et intellectuelles qui l’amenèrent à explorer des domaines très variés et parfois improbables. C’est ainsi qu’il fit la connaissance de Maurice Dagbert, le calculateur prodige, le plus étonnant de tous les temps.

Le docteur Jules Régnault

Voici comment Jules Régnault dans son livre, « Les Calculateurs Prodiges », évoque lui-même son enfance normande et l’intérêt qu’il a développé dès son plus jeune âge pour le calcul. Il parle de lui à la troisième personne : «Elevé à la campagne dans une propriété de deux hectares, dont il ne sortait guère, il n’avait pas la distraction de jouer avec d’autres enfants.  Il se trouvait dans les mêmes conditions que les petits pâtres qui, isolés dans la campagne, avaient le temps de réfléchir spontanément et qui sont devenus des calculateurs célèbres… » Jules Régnault apprend seul à compter avec des osselets et des petits cailloux. Il en résultera une habileté peu commune à manier les chiffres ainsi qu’un intérêt pour le calcul mental qui, tout au long de sa vie, ne se démentira jamais.

Le jeune campagnard développe aussi d’autres centres d’intérêt : « Dès l’âge de six ans, Il manie le pendule et surtout la baguette de sourcier. Il étudie le spiritisme, la graphologie, L’astrologie. Il veut être prestidigitateur, illusionniste, officier marin, cavalier, explorateur, anatomiste, chirurgien, publiciste, auteur, directeur de journal, inventeur… Le plus extraordinaire qu’il a réalisé tous ces rêves d’enfance ! » Telle est son autobiographie-expresse, si rondement menée !

Adolescent, il rentre dans à l’école principale du service de santé de la marine de Bordeaux, « La Santé Navale » qui forme les médecins militaires. Jules est un étudiant brillant mais qui sort volontiers des routes déjà explorées et tracées sur les cartes. Son sujet : « La Sorcellerie ! » Cette soutenance valut pourtant au Docteur Régnault le Prix de thèse de la faculté ! On voit bien que « l’Ordre des Médecins », créé en octobre 1940, du temps du Maréchal Pétain, n’existait pas encore ! Ses facéties scientifiques ainsi que les tours époustouflants de calcul mental qu’il réalisait devant ses collègues de « La Royale », lui valut le surnom de Magus (Le Mage). Jules Régnault qui se produisait de temps à autre au profit d’œuvres caritatives dans un numéro étonnant de calculateur prodige avait trouvé son nom de scène : « Professeur Magus » !

Jules Régnault, au début des années 1950.

Le jeune chirurgien militaire devient bientôt le meilleur hypnotiseur de son service. Ses missions, le mènent dans des contrées lointaines. Il apprend le Chinois et l’Annamite pour étudier les médecines traditionnelles pratiquées en Extrême-Orient. Il n’hésitera pas à « chevaucher huit à dix jours par mois sur des étalons non ferrés, pour parcourir les « Cent mille Monts »chinois. ». Il va en ramener les éléments pour écrire et publier un très gros ouvrage paru sous le titre « Médecine et Pharmacie chez les Chinois et les Annamites ». Il rapportait notamment, dans le monde occidental, la science de l’acuponcture. Le livre fut couronné par la médaille d’or de l’Institut Colonial de Bordeaux. Sa science des médecines parallèles et le travail du Docteur Paul Reclus, sur l’anesthésie régionale au moyen de la cocaïne – une technique qui n’était pas en odeur de sainteté à l’époque dans les milieux médicaux – l’amena à réaliser une bien étrange opération : « Il pratiqua seul, sur lui-même, une opération de hernie inguinale gauche qui a eu un retentissement mondial, en 1912 », écrit-il, en toute modestie ! Chirurgien des hôpitaux maritimes et professeur à l’Ecole de Médecine Navale, le Docteur Régnault effectua l’essentiel de sa carrière à Toulon. Mais, pour autant, le médecin n’abandonna jamais l’intérêt pour les mathématiques qu’il avait développé dès sa petite enfance. C’est ainsi qu’il publie en 1943, un très gros livre : « Les Calculateurs Prodiges ou l’Art de jongler avec les chiffres ». Nous nous sommes procurés l’édition augmentée de 1952, qui est intéressante car elle développe ses échanges avec Maurice Dagbert, considéré comme le plus grand calculateur mental de l’époque. 

Maurice Dagbert, entre mathématiques et show-biz

Jules Regnault s’était intéressé, dès l’année 1939, au prodige du calcul calaisien.  L’universitaire était d’autant plus étonné que le jeune Maurice, alors âgé seulement de 25 ans, n’avait fréquenté l’école que jusqu’à que l’âge de 13 ans, suivie quelques années de cours du soir en comptabilité. Les journaux d’alors, relataient les spectacles de Dagbert, capable d’extraire une racine septième d’un nombre de vingt chiffres en seulement quelques secondes. C’est ainsi que, ces exploits réalisés près du port de Calais, impressionnaient du côté de la Rade de Toulon. C’est Jules Regnault qui relève cette brève du Canard Enchaîné du 23 février 1939 : « Un coup dur à Calais. Monsieur Maurice Dagbert, le jeune calculateur prodige, ayant voulu faire sa déclaration fiscale, a dû s’aliter ».  A cette époque, le Calaisien avait beaucoup appris de son maître, Jacques Inaudi, un brillant calculateur prodige italien. Ce dernier remplissait les salles de spectacle d’Europe. Mais, la Guerre éclate. Maurice Dagbert, mobilisé, est fait prisonnieret déporté en Allemagne.  Il va profiter de ces années de captivité pour s’entraîner d’arrache-pied : inventer de nouvelles méthodes ; peaufiner de nouveaux numéros. Lorsque, au début de l’année 1945, le prisonnier est libéré et qu’il découvre lelivre « Les Calculateurs Prodiges », Maurice Dagbert prend contact avec Jules Régnault pour lui faire part de ses observations : « Rentré  en France, il a trouvé sa demeure sinistrée à Calais et résidait à Paris. Il hésitait à se faire examiner à l’Académie des Sciences. »  Le médecin toulonnais l’encourage à accepter.Il sera reçu, le 10 mars 1945. À l’issue de cette examen, Louis de Broglie, n’hésitera pas à élire Dagbert, « plus grand calculateur prodige de tous les temps », surpassant même, selon lui,  son maître, Jacques Inaudi, considéré jusqu’alors comme le meilleur de tous.

Une carrière internationale

Le journal, Le Figaro, rend compte de cette audition dans son édition du 24 avril 1945 : «  l’Académie des Sciences écoute un prisonnier rapatrié plus rapide qu’ Inaudi». Le portrait qu’en brosse Régnault est assez différent de ce que l’on dit et de ce que l’on écrit habituellement, à propos de Dagbert. Personnellement j’avais découvert Maurice Dagbert, surtout à travers un dossier réunissant des articles de presse, qu’avait collectionné l’un de ses voisins de Mons-en-Baroeul (sa commune de résidence après Paris). A travers ces différents « Papiers »apparaissait un Dagbert surdoué, venu d’ailleurs, dont les facultés pour les mathématiques étaient inexplicables, au point d’exaspérer son instituteur de l’Ecole Primaire. Le portrait qu’en dresse Régnault est plus raccord avec ce Dagbert, ouvert, prêt à partager des moments conviviaux, tel que le décrivait le voisinage de Mons-en-Baroeul. 

Voici ce qu’écrit Jules Régnault : « L’aptitude au calcul n’est pas apparue d’une façon extraordinaire chez lui, à 6 ou 10 ans, comme chez la plupart des calculateurs prodiges. C’est après 16 ans, alors qu’il était comptable, qu’il s’est entraîné à imiter Inaudi. Il avait les connaissances mathématiques. Il a continué à étudier l’arithmétique supérieure pour chercher l’explication de clés ou de moyens abrégés de calcul qu’il avait lui-même trouvés ». Voici ce qu’en dit Maurice Dagbert, lui-même, dans une lettre adressée à Jules Régnault : « Ma première trouvaille fut le calendrier perpétuel. Ensuite, une série de combinaisons pour les multiplications et carrés, extractions de racines cubiques et carrées ainsi que racines supérieures. Ma plus belle trouvaille fut l’extraction des racines cinquième de puissance ayant trois ou quatre chiffres à la racine dans un instant de huit à dix secondes.  etc., etc. » En juin 1945, Dagbert rend visite à son vieux maître, Jacques Inaudi, « Un vieillard un peu maladif mais qui a conservé une flamme spéciale dans les yeux »,écrit-il à Jules Régnault. 

Inaudi, à 7 ans

« Il possède un esprit exceptionnel. Je me sentais petit devant lui. Il m’a reçu en grand camarade et je n’oublierai jamais cet entretien. Inaudi calcule encore très bien pour un homme de 78 ans. Je dois avouer que cela est merveilleux. » Suit une suite d’énigmes mathématiques que se sont posés mutuellement les deux complices, « forts en math »… Et Jules Regnault de conclure : « Maurice Dagbert ne se trouve pas dans la même situation que la plupart des calculateurs prodiges qui ne savent, ni lire ni écrire. Il crée des chiffres-clés, des méthodes personnelles que bon nombre de mathématiciens ne peuvent comprendre et dont il ne reçoit lui-même l’explication, qu’après les avoir créés et s’en être servi. »

Remerciements

Merci à l’auteur – qui n’a pas signé – du Site Virtual Magie pour son article sur Jules Régnault, qui m’a donné l’envie de travailler sur cette histoire.

Merci, aux auteurs de la notice nécrologique de Jules Régnault, publiée dans le « Bulletin de l’Académie du Var »en 1962, qui ont inspiré son texte.

Merci à Alain Beltrando, Magicien à ses heures, de m’avoir cédé à un prix honnête son précieux exemplaire du livre « Les Calculateurs Prodiges ».

Merci enfin à Jules Regnault d’avoir publié à cette époque où l’on savait écrire des livres, « l’Art de jongler avec les chiffres », un texte aussi rigoureux que précis.

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Alain Cadet, journaliste
Il a débuté dans la vie professionnelle comme enseignant. Après avoir coché la case du métier de photographe, il s’est orienté vers la réalisation de films documentaires, activité qui a rempli l’essentiel de sa carrière. Arrivé à la retraite, il a fait quelques films… mais pas beaucoup ! Les producteurs craignent toujours que, passé 60 ans, le réalisateur ait la mauvaise idée de leur faire un infarctus, ce qui leur ferait perdre beaucoup d’argent ! La suite a montré qu’ils se sont peut-être montrés un peu trop frileux, mais cela fait partie du passé. C’est ainsi que l’ancien réalisateur – un peu photographe, sur les bords – s’est mis à collaborer avec différents journaux. Il a aussi écrit des livres sur la guerre de 1914 – 1918 où l’image a une place importante. C’est ainsi que dans ce blog, on trouvera beaucoup d’articles sur des peintres ou des photographes anciens ou contemporains, des textes relatifs aux deux guerres, mais aussi des articles opportunistes sur différents événements. Comme les moyens du bord sont très limités, cela a obligé l’auteur à se remettre à la photographie – sa passion de jeunesse – pour illustrer ses textes. Il ne s’en plaint pas !
Publications: 214

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