Le train de Loos, 1er septembre 1944 – 3 septembre 1944

À propos de la déportation de Henri Poissonnier, mort d’épuisement sous les coups de ses tortionnaires, nous revenons sur le dernier épisode de la répression du régime nazi dans la région du Nord : l’envoi de 871 hommes, pour la plupart prisonniers politiques, vers les différents camps d’extermination disséminés dans le territoire allemand.

Le train de Loos, 1er septembre 1944 – 3 septembre 1944

Parti de la gare de Tourcoing, le 1er septembre 1944, juste avant la libération de Lille, ce train de Loos, ainsi rentré dans l’Histoire parce qu’il regroupait essentiellement les prisonniers politiques et Résistants enfermés à la prison éponyme, était aussi nommé par les prisonniers « Le Train de la mort ». Sur les 871 prisonniers déportés vers les camps d’extermination, seuls 275 retrouveront leur famille.

Un train de marchandises en 1944.

En cette fin août de l’année 1944, l’armée allemande s’écroule sur tous les fronts. En février 1943, la prise de Stalingrad, se solde pour le Reich par la perte d’un demi-million d’hommes, dont cent-mille prisonniers. Les armées d’Hitler sont sur la défensive. En 1944, les débarquements des soldats américains et britanniques, dont celui du 6 juin, en Normandie, contribuent à mettre la Wehrmacht en péril. Dans la région lilloise, les installations industrielles et les gares sont bombardées sans relâche. La machine militaire allemande est désorganisée. Paris se soulève, puis est libérée par les chars de Leclerc. Les divisions anglaises, canadiennes et américaines sont désormais aux portes de Lille. L’armée allemande se replie vers la Belgique dans le plus grand désordre. Dans le Nord et le Pas-de-Calais, Hitler a renoncé à occuper le terrain. Ses hommes, depuis le début du mois d’août, ont commencé à démonter les machines les plus modernes des usines lilloises, pour les envoyer en Allemagne. Le régime pense pouvoir être en mesure de continuer la guerre depuis sa base rapprochée.

Fin août 1944, les soldats de la Wermacht quittent les lieux avec tous les moyens de locomotion disponibles.

Dans ce contexte de délitement, le pouvoir nazi reporte tous ses efforts sur la répression qui vise en premier chef les prisonniers politiques et les Résistants. Ce comportement féroce est inscrit, depuis le début du régime, dans son ADN. Dès les années 1933 – 1935, Hitler s’empare des anciens camps de prisonniers de la guerre de 1914 – 1918, destinés à enfermer les prisonniers ennemis. Il les transforme en « Camps de concentration » pour éliminer physiquement les communistes, les socialistes, et les « ethnies » qu’il a défini comme indésirables… à l’instar des tziganes et des juifs. Le train de Loos n’est pas le premier convoi de prisonniers français partant de la région du Nord vers les camps de concentration allemands. En 1941, à la suite d’une grève des mineurs dans le Bassin minier, l’armée allemande et la police française se saisissent des syndicalistes et de ceux qu’ils estiment être les meneurs de la grève pour les expédier en Allemagne. Deux-cent-soixante-treize mineurs partent dans un convoi, qu’on appellera « le Train des mineurs », vers le système concentrationnaire nazi. Seulement cent-trente en reviendront vivants. Le 11 septembre 1942, l’occupant allemand secondé par les forces de Vichy rafle les juifs du Valenciennois, du Bassin minier et de la région de Lille (cinq-cent-treize personnes, hommes femmes et enfants). Environ deux-cents survivront. Ce train de Loos du 1er septembre 1944 n’est pas un événement exceptionnel dans la pratique de l’Allemagne nazie depuis l’avènement au pouvoir d’Hitler, mais, il surprend dans un contexte où, visiblement, la guerre est déjà perdue pour l’Allemagne.

En septembre 1942, embarquement des familles juives en gare de Fives

Mais, le principe de réalité et la cohérence intellectuelle, sont étrangers à ces soldats et ces policiers entièrement acquis à l’idéologie nazie. Leur action s’inscrit dans le droit fil de Mein Kampf, un texte écrit par Hitler entre 1924 et 1925, lorsqu’il était emprisonné à la suite d’un coup d’état avorté. Ce livre, vendu en Allemagne à douze millions d’exemplaires, détaillait avec précision le programme qu’il n’a fait qu’appliquer les années qui ont suivi. Mein Kampf a contribué à populariser les idées d’Hitler et a facilité son avènement au pouvoir, à la suite des élections, qu’il va remporter haut la main, le 5 mars 1933.

 À partir du 20 août, les prisonniers politiques, du Valenciennois, du Douaisis et de l’Arrageois sont transférés à la prison de Loos… le contingent le plus important reste celui de la région lilloise. À Loos, c’est la fin d’un règne ! Le 1er septembre, les Allemands, qui savent qu’ils ne vont plus rester très longtemps, libèrent les femmes et la majorité des prisonniers dont la condamnation est inférieure à neuf mois. Mais, pas question de lâcher les « Politiques » ! Ils sont acheminés par groupe de vingt, dans des camions ou dans les fourgons cellulaires de la police lilloise en direction de la gare de « Tourcoing – Marchandise » – considérée comme plus fiable que celle de Lille – et où a été constitué un train comportant une locomotive et une douzaine de wagons à bestiaux. L’opération, encadrée par les soldats de la Wehrmacht et les agents de la Sipo SD va prendre plus de dix heures ! La Résistance nourrit le projet d’attaquer le détachement des gardiens, mais ils sont trop nombreux, trop bien armés, ils appartiennent à une unité d’élite, la division SS Hermann Goering : l’opération est d’avance vouée à l’échec.

À 17h30, le « Train de Loos » s’ébranle en direction de la Belgique et de la gare de Tournai. À l’intérieur, on dénombre 871 prisonniers. Leur très grande majorité est issue de la région du Nord. Le plus vieux a 71 ans, et, le plus jeune, 16 ans. Cinquante-six pour cent de ces hommes ont moins de trente ans. Ce sont des mineurs, des ouvriers, des fermiers, des membres de la classe moyenne, des intellectuels. Certains appartiennent à des mouvements de résistance où sont soupçonnés d’en faire partie. D’autres sont simplement réfractaires au travail forcé en Allemagne (STO). Enfin, un certain nombre de « droits communs », qui deviendront ensuite Kapos dans les camps de concentration, complètent l’effectif. Le voyage vers l’Allemagne est pénible. Il fait très chaud. La soif taraude les prisonniers. Dans chaque wagon sont entassés entre quatre-vingt et cent personnes : aucune place pour s’allonger, ni même pour s’asseoir ! Quelques-uns vont décéder durant ce pénible parcours. On traverse la Belgique puis on remonte vers le nord des Pays-Bas.

Le parcours du train selon Jean-Yves Le Maner

Le train tragique de Loos fait des tours et des détours pour prévenir un sabotage des voies : Courtrai et Gand en Belgique, Utrecht et Groningen aux Pays-Bas, avant de redescendre vers le Sud : Cologne en Allemagne. Ces précautions n’étaient sans doute pas inutiles. Le train de Loos sera le dernier à pouvoir rejoindre les camps de la mort. Dès le lendemain, la Résistance belge avait fait sauter toutes les voies ferrées en direction du Reich. Le train atteint la gare de Cologne dans la nuit du 2 au 3 septembre. Les détenus sont dirigés, à pied, vers les locaux de la Foire-Exposition. Durant ce trajet les enfants et les adolescents insultent les prisonniers, leurs lancent des pierres et des crachats. Dès le 5 septembre, les survivants du convoi vont être répartis vers plusieurs camps de concentration : Mülheim, Buchenwald… la plupart sont dirigés vers Sachenhausen. Dans ces camps, après un rituel d’installation humiliant, ces détenus seront immatriculés avec « F » pour « prisonnier français » un triangle rouge, « ▼ », pour « politique » et un numéro : le matricule du prisonnier.

Le camp de Vaihengen-sur-l’Enz, au moment de sa libération par les forces françaises en avril 1945. Plusieurs prisonniers du train de Loos y décéderont, dont Henri Poissonnier, du Réseau Voix du Nord.

Sous les coups, les mauvais traitements, le manque de nourriture, l’absence de soins, le froid, le travail forcé à raison de quatorze-heures par jour, et, dans les derniers mois des marches à travers ce qui reste de l’Allemagne, pour échapper aux troupes alliées qui avancent en direction des camps de concentration, beaucoup de ces prisonniers ne reviendront jamais. Près des deux tiers d’entre eux vont décéder en moins de six mois. Le bilan du recensement effectué par l’historien Yves le Maner, dans son ouvrage « Le train de Loos, le grand drame de la déportation dans le Nord-Pas-de-Calais » est éloquent : 871 déportés, 561 morts en déportation, 275 survivants, 13 évadés, 22 dont le sort reste inconnu.

Bibliographie :

« Marcel, F▼98003 », Anthony Masset, disponible sur Amazon

 « Le train de Loos, le grand drame de la déportation dans le Nord-Pas-de-Calais », Yves le Maner, ouvrage très difficile à trouver mais consultable dans un certain nombre de médiathèques de la Région.

Et pour aller plus loin…

Un site concerné

http://marayresistance.e-monsite.com/pages/camp-de-vaihingen.html

Un film diffusé par l’INA

https://fresques.ina.fr/mel/fiche-media/Lillem00041/septembre-1944-le-dernier-train-de-deportation-de-la-prison-de-loos

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Alain Cadet, journaliste
Il a débuté dans la vie professionnelle comme enseignant. Après avoir coché la case du métier de photographe, il s’est orienté vers la réalisation de films documentaires, activité qui a rempli l’essentiel de sa carrière. Arrivé à la retraite, il a fait quelques films… mais pas beaucoup ! Les producteurs craignent toujours que, passé 60 ans, le réalisateur ait la mauvaise idée de leur faire un infarctus, ce qui leur ferait perdre beaucoup d’argent ! La suite a montré qu’ils se sont peut-être montrés un peu trop frileux, mais cela fait partie du passé. C’est ainsi que l’ancien réalisateur – un peu photographe, sur les bords – s’est mis à collaborer avec différents journaux. Il a aussi écrit des livres sur la guerre de 1914 – 1918 où l’image a une place importante. C’est ainsi que dans ce blog, on trouvera beaucoup d’articles sur des peintres ou des photographes anciens ou contemporains, des textes relatifs aux deux guerres, mais aussi des articles opportunistes sur différents événements. Comme les moyens du bord sont très limités, cela a obligé l’auteur à se remettre à la photographie – sa passion de jeunesse – pour illustrer ses textes. Il ne s’en plaint pas !
Publications: 188

Un commentaire

  1. Bonjour,
    Merci pour cet article. Je suis honoré de faire partie de la bibliographie auprès de Monsieur le Maner.
    Au plaisir de discuter avec vous,

    Cordialement,
    Anthony Masset

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