Oscar Rousseau, un abbé patriote, modeste et intrépide, 1895 – 1968

Oscar Rousseau, un abbé patriote, modeste et intrépide, 1895 – 1968

La vie d’Oscar Rousseau ressemble à celle d’un héros de roman. Il n’a jamais rien prémédité. Il s a toujours su se hisser à la hauteur des circonstances qu’il a dû affronter…

L’abbé Rousseau à Kiryat-Bialik en Israël © Yad Vashem

Oscar Rousseau est né un peu avant le siècle, en 1895. Pendant la première Guerre mondiale et l’Occupation allemande, il vit à Roubaix. Il débute dans la vie comme ouvrier-mouleur. Dans les des années 1920, le jeune-homme s’oriente vers la prêtrise.  En 1934, le voici nommé vicaire, à la Paroisse Saint-Pierre de Mons-en-Barœul. Outre ses fonctions de prêtre, l’abbé Rousseau est aussi l’aumônier des Jeunesses Catholiques Chrétiennes et le directeur du patronage. C’est l’antichambre de « la Fraternelle », la seule société sportive et culturelle de la commune. Malgré sa soutane, l’abbé est capable de bonds étonnants au saut en longueur qui impressionnent ses jeunes disciples.

Avant-guerre, l’abbé et ses premières communiantes, à l’issue de la messe.

Au début de la seconde Guerre mondiale, presque âgé de quarante-cinq ans, Oscar Rousseau est mobilisé dans une compagnie de travailleurs. Fait prisonnier en mai 1940, il est déporté en Poméranie, au Stalag II B. C’est un lieu de détention très dur où les brutalités et les exécutions sommaires pour des motifs futiles sont monnaie courante. L’abbé supporte très mal le régime des camps. Atteint d’un grave ulcère à l’estomac, mourant, il est rapatrié en août 1941. Après une période de convalescence, il reprend ses fonctions à Mons-en-Barœul. Il développe des relations avec les mouvements naissants de Résistance locaux, en particulier le Mouvement de Libération Nationale et la Voix du Nord, très implantés dans la commune. En chaire, lors du sermon dominical, l’abbé ne déguise jamais sa pensée et il exprime tout le mal qu’il pense des déportations vers les camps, du travail forcé (STO) ou des conditions faites aux habitants de la ville. L’abbé Oscar Rousseau, de Mons-en-Barœul, eut l’insigne honneur de figurer sur les manchettes du « journal » d’extrême droite « Au Pilori ». Cette feuille, collaborationniste, antisémite, était connue pour héberger les textes et les initiatives douteuses de l’écrivain Louis-Ferdinand Céline. Au Pilori, selon son mode d’expression habituel écrit : « Nous dénonçons l’abbé Rousseau qui, du haut de la chaire de vérité, au lieu de prêcher la parole de Dieu, encourage ses ouailles à la rébellion contre l’autorité occupante ». C’est un véritable miracle que, durant ces années de l’Occupation, l’abbé n’ait jamais été arrêté par la Gestapo !

A la Libération, Oscar Rousseau sera muté à Quesnoy-sur-Deûle, puis dans le Bassin minier, où il continuera d’exercer une modeste carrière de prêtre auxiliaire. L’abbé n’était pas du genre à se mettre en avant. Personne, parmi ses nouveaux paroissiens, n’a idée de son action passée pendant les années de guerre. Ses anciens amis de Mons-en-Barœul, eux, ne l’oublieront pas. Charly Wilson, actuellement le dernier survivant du réseau de Résistance, la Voix du Nord de la section de Mons-en-Baroeul, fera plusieurs fois le voyage du côté de Meurchin (62) dans le bassin minier pour rendre visite à son ancien prêtre, ami et camarade de combat.

La mémoire de l’abbé Rousseau aurait pu s’éteindre, mais ceux qu’il avait aidés pendant les années de guerre se sont chargés de la ranimer pour lui. Ses sermons critiques lors de la messe dominicale n’étaient que la partie émergée de l’iceberg ! 

Après la rafle des Juifs du 11 septembre 1942, Joseph Flescher, un Juif polonais, arrivé à Roubaix pour apprendre les métiers du textile est en grand danger. L’abbé Rousseau lui offre l’hospitalité dans sa petite maison de fonction de la rue Florimond-Delmer, qui jouxtait le patronage. Ce fut aussi le cas pour Kurt Bernstein, Juif autrichien. En décembre 1942, sa famille est arrêtée et déportée. Il est le seul à échapper à cette rafle tragique. Kurt et Joseph vont rester jusqu’à la Libération au domicile de l’abbé. Pour ne pas alerter le voisinage, il avait fourni à chacun une soutane.  Pour les habitants de la rue, ils étaient réputés être de jeunes séminaristes. Un 1964, à l’initiative de Joseph Flescher qui n’a rien oublié des années de l’Occupation allemande et qui, désormais, vit à Roubaix, Oscar Rousseau est invité en Israël Le maire de Kiryat Bialik organise une réception à son hôtel-de-ville en l’honneur du prêtre de Mons-en-Barœul. 

En Israël, l’abbé Rousseau entouré de Joseph Flescher et de ses amis. © Yad Vashem

C’est une forme d’hommage qui évoque l’initiative prise en octobre 1947 par le capitaine Henri Prévost, commandant de la 40e compagnie de FFI. Il avait alors proposé que l’on décerne la Médaille de la Reconnaissance française à l’abbé Rousseau. Au début de septembre 1944, Oscar avait rempli les fonctions d’aumônier dans cette compagnie qui combattait pour libérer Lille et sa région. Il écrit : « Prêtre et résistant de haute valeur morale, il a toujours défendu publiquement pendant l’Occupation l’idéal résistant. Personne mieux que lui n’est en droit de recevoir cette distinction. Son courage et sa charité sont vraiment exemplaires. » On apprend que l’abbé distribuait des cartes de pain aux nécessiteux dérobées à la Mairie par un autre Résistant, transportait dans sa soutane des clous spéciaux pour crever les pneus des véhicules ennemis et cachait au presbytère les ampoules de phosphore liquide destinées à incendier les camions allemands. Il distribuait également le journal la Voix du Nord, ainsi que, selon la même source, « de nombreux tracts de toutes nuances. »

Oscar Rousseau fournit également des renseignements militaires importants via le réseau Zéro-Belgique. Il porte, cachés dans ses chaussettes, des messages à René Scribot qui habite Saint-Maurice-Pellevoisin. Ces renseignements partent ensuite vers Londres grâce à André Soulier de la faculté des Sciences, Ces deux jeunes Résistants appartenaient à l’organisation franco-anglaise Michel (OFACM) reliée au réseau Sylvestre Farmer, ou W O.  II peut s’agir du domaine du rail (horaire des trains, nombre de wagons, contenus, destinations, mouvements de troupes, transport des convois de V1 pour Watten-Eperlecques) ou de la position des pièces d’artillerie disséminées le long de la côte. A ce propos, une histoire racontée par la famille Pinchon est très significative. Paul Pinchon, le frère de Marcel Pinchon, le héros monsois, mort au combat en mai 1940, exerce pendant la guerre le métier d’électricien. Un jour il est appelé à Lille pour revoir l’électricité dans un immeuble occupé par l’Etat-Major allemand. A la fin de sa première journée de travail, il glisse machinalement dans sa musette un plan qui traîne sur un bureau. Un peu affolé par son audace, il passe au presbytère pour demander conseil à l’abbé Rousseau. L’abbé n’en croit pas ses yeux. Il s’agit d’un relevé des batteries côtières. Il conseille à Paul de revenir chercher l’objet le lendemain, de le remettre à sa place et d’en dérober un autre, à nouveau. L’électricien accepte de faire traîner son chantier une journée supplémentaire, mais pas plus, dans la crainte d’être découvert.

Oscar Rousseau protège aussi parfois les réfractaires au STO. Il leur procure de faux papiers avec l’appui d’Hector Dutilleul. Quelques mois avant la Libération, l’abbé cache au presbytère quelques jours – le temps qu’il prenne le maquis dans la Somme – son ami Alexander Wilson, du réseau Voix du Nord poursuivi par la Gestapo. Comme il donnait ses propres tickets de rationnement aux nécessiteux, il avait table ouverte dans la maison du Résistant, située à une centaine de mètres de l’église.

L’abbé était vraiment un drôle de paroissien ! C’est sans difficulté qu’en novembre 1947, lui fut décernée la Médaille de la Reconnaissance Française. En 1951, il reçut une chaleureuse lettre de félicitations du ministre de l’Intérieur de l’époque, Charles Brune attestant le rôle important de l’abbé dans la résistance à l’Occupant. Puis, le souvenir flamboyant du charismatique abbé Rousseau s’estompa peu à peu… à Mons-en-Barœul et ailleurs…

Après-guerre, la section des anciens combattants de Mons-en-Baroeul défile sous la direction d’Henri Prévost (au centre avec ses médailles). Beaucoup de ces hommes appartenaient à la 40e compagnie des FFI.

Le 7 septembre 1987, plus de dix ans après le décès de l’abbé, survenu le 2 août 1968, Yad Vashem, l’Institut commémoratif des Martyrs et des Héros de la Shoah, décernera à titre posthume la médaille de « Juste parmi les Nations », la plus haute distinction civile de l’Etat d’Israël à Oscar Rousseau. « Juste » est le terme qui convenait le mieux à l’abbé. Toute sa vie, ignorant les critiques et les dangers, Oscar Rousseau a toujours fait, précisément, ce qui lui semblait « juste ! »

Lexique : 

Hector Dutilleul : Chef de la Résistance, habitant la commune de Mons-en-Barœul pendant la seconde Guerre mondiale  ; STO : Service du Travail Obligatoire, durant l’Occupation, l’Allemagne Nazie réquisitionnait les travailleurs français pour soutenir son effort de guerre ; René Scribot et André Soulier : membres des jeunesses catholiques qui s’engagèrent dans la Résistance ; OFACM, WO, réseau Sylvestre Farmer : organisations liées au réseau de résistance franco-anglais du Capitaine Michel.

Bibliographie :

« Mons-en-Barœul : Du village à la ville »,  André Caudron, Jacques Desbarbieux, Jeanne-Marie Caudron, 2000 ; « Au service des autres », Bulletin n° 66, Histo-Mons, Francis Clabaux, Annie Beaurenaud, Monique et Jean-Pierre Chabeau ; Archives diocésaines de Lille ; Archives Départementales du Nord.

Remerciements :

Un grand merci à Alex Wilson, le fils d’Alexander, Résistant du réseau Voix du Nord, pour la relation de ses souvenirs concernant Oscar Rousseau à l’époque du patronage comme pendant celle de l’Occupation.

Un chaleureux merci à Monique Heddebaut, Historienne et Chercheuse, d’avoir si généreusement partagé sa documentation – très complète – sur l’abbé Oscar Rousseau.

Alain Cadet, journaliste
Alain Cadet, journaliste

Il a débuté dans la vie professionnelle comme enseignant. Après avoir coché la case du métier de photographe, il s’est orienté vers la réalisation de films documentaires, activité qui a rempli l’essentiel de sa carrière. Arrivé à la retraite, il a fait quelques films… mais pas beaucoup ! Les producteurs craignent toujours que, passé 60 ans, le réalisateur ait la mauvaise idée de leur faire un infarctus, ce qui leur ferait perdre beaucoup d’argent ! La suite a montré qu’ils se sont peut-être montrés un peu trop frileux, mais cela fait partie du passé. C’est ainsi que l’ancien réalisateur – un peu photographe, sur les bords – s’est mis à collaborer avec différents journaux. Il a aussi écrit des livres sur la guerre de 1914 – 1918 où l’image a une place importante. C’est ainsi que dans ce blog, on trouvera beaucoup d’articles sur des peintres ou des photographes anciens ou contemporains, des textes relatifs aux deux guerres, mais aussi des articles opportunistes sur différents événements. Comme les moyens du bord sont très limités, cela a obligé l’auteur à se remettre à la photographie – sa passion de jeunesse – pour illustrer ses textes. Il ne s’en plaint pas !

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