Ovide – Marie Traversier Photographe 1860 – 1947

Un peu avant la guerre de 1914-1918, la famille Carcasse par Ovide-Marie Traversier. Au centre, la mère Carcasse, à droite, le père Carcasse et à gauche, le fils Carcasse. Ce n’était pas le vrai nom de cette famille. Je l’ai connu mais je l’ai oublié. Les Carcasse étaient des forains qui allaient de fête en foire mais ils avaient une maison à Cormeilles. On les appelait ainsi parce que, il y avait très longtemps – mettons du temps de l’arrière-grand-père Carcasse – les manèges n’avaient pas de toit. C’était une simple structure métallique que l’on désignait sous le nom de Carcasse.  J’ai connu le fils Carcasse alors qu’il était déjà un vieux monsieur. C’était la copie conforme de son père, tel qu’on le voit sur la photo. Il n’était pas commode et les choses dégénéraient souvent avec les enfants du village.
Acte de naissance d’Ovide

Ovide-Marie Traversier est décédé lorsque j’avais deux ans et pourtant j’ai l’impression de bien le connaître. Il me semble le revoir, avec sa barbe et son sourire, penché au-dessus de ma poussette d’enfant. Mais, est-il possible d’avoir vraiment des souvenirs venus d’une époque si lointaine ? Je me rappelle vaguement de photographies, rangées dans des boites – certaines avaient été prises lors des fêtes ou des « banquets » du village – et des commentaires de mes parents : « Celui-là, c’est le Père Traversier ». Dans cet endroit éloigné de la Picardie, « Père » ne voulait pas dire qu’on avait des enfants. Ovide – Marie, n’en avait jamais eu et c’était son gros problème ! « Père » indiquait que l’on avait vécu au-delà du raisonnable, et qu’on était devenu une vieille personne à qui est dû le respect envers celui qui n’en a plus pour longtemps. Cette histoire du « Père Traversier » qui, tous les matins, se penchait sur mon berceau pour voir si j’allais bien, on m’en a rebattu les oreilles pendant des années. Il paraît qu’il répétait chaque jour la même phrase : « Ce petit ira loin, il a de grands quinquets. » Évidemment, pour un photographe, les yeux c’est très important. C’est peut-être cette phrase qui a scellé mon destin.

La cour de la maison de Cormeilles, en 1920, selon une aquarelle peinte par ma grand-mère. Elle était venue dans ce village dans l’espoir de pouvoir guérir sa tuberculose… qui a fini par l’emporter, en 1923. À droite, c’est une dépendance de la maison et à gauche c’est la maison d’Ovide. À cette époque, il vient d’avoir 60 ans et il est toujours accompagné de sa femme, Joséphine et de sa sœur, Marie. Dans mon enfance, cette cour ressemblait beaucoup à cette image.
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La même cour aujourd’hui

Mes arrière-grands-parents, étaient parisiens. Ils avaient acheté cette maison de Cormeilles, dans le canton de Crèvecœur-le-grand, parce que leur fille – ma grand-mère – avait contracté la tuberculose. L’endroit était réputé pour son air pur.  Le frère de mon arrière-grand-père était établi au village depuis longtemps. Il était le négociant en vin du secteur. C’était aussi une bonne raison de choisir cet endroit perdu ! Mon arrière-grand-père, directeur d’une école parisienne du IIIe arrondissement venait de prendre sa retraite. Il n’était pas trop mal tombé avec son nouveau voisin. Ovide-Marie Traversier exerçait le métier d’instituteur dans un village voisin : de quoi alimenter de longues conversations sur la pédagogie. La photo, c’était la grande passion d’Ovide. Quand il se déplaçait dans le village où dans les communes avoisinantes, à pied ou à vélo, il était bien rare qu’il ne soit pas accompagné de sa lourde chambre photographique et de son trépied en bois. Ovide avait un rapport addictif à la photographie. Il faisait des portraits de tous ceux qui en acceptaient le principe et ne se faisait jamais payer. Il existe encore dans quelques familles, établies depuis toujours dans le village quelques photos dont on a perdu l’histoire mais qui sont très probablement des œuvres d’Ovide. L’instituteur-photographe passait pour un original mais n’en avait cure, toujours enfermé dans son monde intérieur. Il habitait la maison de famille qu’il avait héritée de son père, où ce dernier y avait exercé jadis le métier de cordonnier. C’était une grande bâtisse dans laquelle Ovide a vécu heureux avec sa femme, Joséphine et sa sœur Marie, jusqu’en 1938. Cette année-là, elles sont mortes toutes les deux à quelques mois d’intervalle, juste avant la déclaration de guerre. Sale époque !

En 1945, il ne se passait pas une matinée sans qu’Ovide ne vienne prendre des nouvelles du « bébé de la voisine » – c’est-à-dire moi ! – Il n’en était pas à son coup d’essai. Il faisait la même chose en 1919, avec ma mère. Ça faisait rigoler mes parents, qui le tenaient pour un sympathique original, mais, pour lui, c’était sans doute plus douloureux et sa passion des enfants des autres tenait probablement au fait qu’il n’avait pu en avoir lui-même.

Cette Photo est contemporaine de l’aquarelle de la cour. Cette fois, nous sommes côté jardin. Mon arrière-grand-père, qui était un homme moderne, avait fait au début des années 1900, l’acquisition d’un appareil à soufflet, en moyen format 6X9. C’était un Kodak N°1 avec un beau soufflet rouge-marron. Évidemment, cela ne valait pas la lourde chambre photographique d’Ovide même si c’était un objet à la pointe de la technologie de l’époque. C’est le premier appareil photo dont je me suis servi au milieu des années 1950. Il n’a pas résisté à un mauvais rangement.

Sur ce cliché de 1920, on voit une dame tenir un bébé dans les bras.  Ce bébé c’est ma mère. C’est peut-être la seule image qui reste d’Ovide-Marie pour assurer sa postérité. Tout occupé à photographier les autres, il n’avait pas pris la précaution de se faire photographier lui-même : « Cordonnier est toujours le plus mal chaussé ! », a-t-on coutume de dire, si je puis me permettre ce mauvais jeu de mots. Je pense que c’est ma grand-mère qui a pris la photo. Elle était une élève brillante de l’École des Beaux-Arts de Paris. Cela se voyait dans sa manière de prendre ses photographies qui étaient toujours bien composées, tandis que son mari, mon grand-père, directeur de banque, cadrait comme un cochon. La dame qui tient ma mère dans ses bras ressemble comme deux gouttes d’eau à ma cousine Marie-Thérèse. Je suppose que c’est sa mère, la fille du marchand de vin. Ovide-Marie est excité comme une puce. La photo, c’est son truc ! Je pense qu’il doit dire quelque chose comme « Regarde, le petit oiseau va sortir ! » ou bien alors une phrase du même genre que l’on disait dans l’ancien temps. Marie, la sœur d’Ovide, ne s’est jamais mariée. Elle aussi, aimait les enfants. C’était un pilier de la paroisse. Plusieurs très vieilles dames du village m’ont raconté la même histoire qui date d’entre les deux guerres, Marie incitait les enfants du catéchisme à se rendre le jeudi après-midi à la « Chapelle du Planton » pour dire des prières à la Sainte Vierge, la patronne de l’édifice. Les paroissiens l’avaient fait ériger, il y a très longtemps, à l’occasion d’une pandémie pour la remercier d’avoir épargné la population.

La chapelle du planton avant la guerre de 14 18. Elle est dédiée à Sainte Marie-Madeleine. Du temps où il y avait encore des prêtres dans la commune, un grand pèlerinage et une messe y étaient organisés chaque année.

En guise de récompense, dès leur retour, Marie Traversier leur préparait un goûter de fête, totalement extravagant pour ces enfants qui ne connaissaient que les légumes du jardin et, parfois, le pain rassis. Marie leur servait du chocolat chaud dans des tasses en porcelaine sur des petits napperons brodés. Il y avait profusion de tout, des gâteaux délicieux et des bonbons exotiques : c’était la fête au village !  Ces expéditions pieuses de la « Chapelle du Planton », étaient particulièrement goûtées par les petites filles. Les garçons, plus spartiates, se faisaient tirer l’oreille. J’ai acheté, il y a très longtemps, une carte postale qui représente la « Chapelle-du-planton », photographiée avant la guerre de 14-18. Ce n’est que récemment que j’y ai porté plus d’attention. Il y a quelque chose de très bizarre dans cette photo ! Les enfants du village qui, en temps ordinaire, ne mettent jamais les pieds dans cet endroit, étaient venus en nombre ce jour-là, visiblement, tout exprès pour se faire photographier. Ils sont habillés « en dimanche ». Mais, la photo n’a pas été prise un dimanche mais plus probablement un jeudi comme en témoigne le chantier de réfection du toit de la chapelle. Cette prise de vue a demandé une logistique importante : les enfants sont disposés en deux rondes, au premier, puis au second plan. Derrière, on voit la chapelle et la campagne environnante. C’est tout à fait bien composé et pour mettre en place une scène de genre, aussi complexe, la compétence d’un instituteur n’est pas de trop. Dans ces deux rondes, on ne trouve presque exclusivement que des filles, même si quelques garçons goguenards sont venus assister au spectacle. Cela ressemble trop aux expéditions pieuses organisées par Marie Traversier dont m’ont parlé les vieilles dames du village pour que ce soit seulement un hasard. Avant-guerre, Marie devait avoir une quarantaine d’années et il y a de fortes chances qu’elle se soit déplacée elle-même et qu’elle figure sur la photo. Le toit de la chapelle est en complète réfection avec les ouvriers juchés sur les échelles. Ce genre de chantier ne se renouvelle pas tous les ans. Le suivant a lieu en 1960, c’est-à-dire plus de 50 ans plus tard, lorsque mon père était le maire du village. Il y a à peu près autant de chance pour que le photographe du petit éditeur de Crèvecœur le grand – il s’agissait en général de buralistes – ait pu se trouver à ce moment précis, à une époque où il n’y avait pas le téléphone, que de gagner le gros lot au loto. Je soupçonne fort Ovide d’avoir organisé tout ça et comme il était l’un des seuls dans le canton à posséder le matériel correspondant à l’image, d’avoir réalisé lui-même la photographie. Ce n’était pas pour gagner de l’argent, je suis certain qu’il ne se faisait pas payer mais pour rendre service et peut-être aussi était-il fier de montrer à ses concitoyens qu’il était un photographe reconnu par le buraliste de Crèvecœur-le-Grand.

Quant aux photos d’Ovide distribuées chez les gens, j’en ai retrouvé plusieurs dont, pour certaines il est très probablement l’auteur, et, pour d’autres, le fait est avéré. C’est le cas de celle que possédait ma grand-mère paternelle. On la voit, avant la guerre de 1914-1918 avec son fiancé – qui allait devenir mon grand-père – et ma tante Angèle. J’ai retrouvé le négatif de cette photo qui a appartenu à Ovide et qui est désormais en ma possession et dont je vous raconterai plus loin l’histoire douloureuse.

La ferme Tallon, « rue du Sac », à Cormeilles. Elle a été occupée depuis bien des générations par une famille qui a fourni beaucoup d’élus de la commune.

Cette autre photo, présumée d’Ovide, représente la cour de la ferme Tallon. Actuellement, c’est Jean-Marie, un ancien camarade d’école qui est le maire du village. Il a hérité du corps de ferme ainsi que du cliché. Ce que raconte l’image, bien possible que plus personne ne soit en mesure de le dire, exactement. Il s’agit des aïeux de Jean-Marie, sans doute au tout début de XXe siècle et de leurs employés. Le photographe a réuni tous les habitants de la maison ainsi que les principaux animaux de la ferme. A travers l’image, on découvre un opérateur patient. Il lui a sans doute fallu du temps pour placer au bon endroit tous les personnages de la scène, surtout les animaux de la basse-cour, sur la droite, indispensables pour équilibrer la composition. On les voit picorer ce qui indique que l’opération a coûté ou une ou deux poignées de bons grains de blé à la famille Tallon. Le coq, récalcitrant – on le reconnaît bien là – s’échappe au moment crucial et indique que la photo a été prise environ au 1/15e de seconde et que la chambre photographique possédait un obturateur. Il y a aussi un intrus dans la photo. Tous ces personnages ont des bonnes têtes de Picards sauf un individu en blouse blanche qui tient une vache par le cou. Je pense que c’est le vétérinaire du coin. Il avait dû venir de Breteuil ou de Crèvecœur-le-Grand. Le photographe était très bien renseigné. On pourrait intituler cette photo : « Visite du vétérinaire dans une ferme picarde ». Il y a chez ce photographe – qui pourrait bien être Ovide – quelque chose d’un ethnologue.

Les bucherons dans les bois. Peut-être au début du siècle, peut-être avant.

Pour mieux connaître Ovide au travers de ses photographies, je vous en propose une autre – j’aurais pu faire un choix différent et arriver à des conclusions voisines – pour entrer un peu plus avant dans l’univers du personnage. Cette photo je l’ai réalisée à partir d’un négatif d’Ovide. Elle représente des bûcherons. Difficile de déterminer l’endroit exact où elle a été prise : probablement dans un bois près de Cormeilles, ou bien dans un village voisin. Ce ne sont pas des gens du village. Ces bûcherons étaient itinérants. Ils se déplaçaient de chantier en chantier en fonction des possibilités d’abattage et des autorisations des propriétaires. C’était une tradition depuis le Moyen Âge, d’aller vivre sur le lieu même de l’abattage et de mener une vie de semi-nomade à l’écart du reste de la population. C’était plus rentable de procéder ainsi. Il y avait beaucoup de travail sur place. On devait abattre les grands arbres qui, débités en troncs, permettaient d’alimenter les scieries du coin pour le bois de menuiserie ou de construction. Avec le « petit bois » on faisait des bûchers recouverts de mottes de terre, que l’on éteignait au moment opportun, pour produire un charbon très intéressant pour la forge ou le chauffage. Pour prendre sa photo, nul doute qu’Ovide-Marie avait dû « repérer » son sujet, comme on dit aujourd’hui. Il était probablement venu une première fois, puis quelques autres, pour expliquer sa démarche et se faire accepter de cette population plutôt marginale et pas forcément bien vue dans les villages. Enfin, il était revenu une ultime fois pour le « grand moment de la photo», un dimanche, avec sa chambre et son trépied. Ces bûcherons avaient beau vivre dans des conditions misérables, ils avaient tenu à se présenter sous leur meilleur jour devant l’objectif. Les hommes sont rasés de près, leurs chemises sont propres et repassées. Pourtant l’habitat de ces familles est plus que spartiate. Elles vivent dans des cabanes provisoires faites de quelques troncs recouverts de fagots. Ovide a disposé ses personnages dans une même rangée. C’est un choix que l’on peut critiquer mais cela permet d’embrasser le paysage de la clairière : les quelques arbres qui restent, la cabane, et le sous-bois plus fourni de l’arrière-plan. Au premier plan on voit un tas de « petits bois » et une meule, outil indispensable pour affûter les énormes haches maniées par les hommes. On appelle cet outil une « cognée ». C’est sans doute le plus gros de la famille des haches et il est spécialement étudié pour abattre les arbres. Les femmes et les enfants tiennent à la main une serpe d’un modèle particulier que je n’avais jamais vu auparavant destinée à couper « le petit bois ». Tout est dit dans cette photo : les conditions précaires de la vie de ces bûcherons et de leur famille, leur ouverture d’esprit, leur sens de la famille, leur travail de force. Ovide-Marie a fait -sans le savoir – un travail de reporter d’images et d’historien.

La rue principale du village au tout début du siècle. On peut penser que la prise de vue est celle d’un autre photographe. Si c’est le cas, pour quelqu’un qui n’est pas du village, il a su mobiliser la population de manière remarquable. On ne peut pas exclure à 100% qu’Ovide ne soit passé par là.

C’est peut-être le bon moment de vous raconter la suite de l’histoire et comment j’ai été amené à récupérer ce qui a pu être sauvé parmi les nombreux négatifs qu’Ovide-Marie a impressionnés au cours de sa longue carrière de photographe. À la mort d’Ovide la grande maison est restée vide quelque temps. Mon père a essayé de se lancer dans une entreprise de fabrication de conserves. Il fallait de la place. Il lui est venu l’idée de louer l’ancien domicile du voisin aux cousins éloignés qui avaient hérité du bien. Ce qui restait de la famille a déménagé dans la maison mitoyenne. Finalement, le bon air pur de la campagne n’avait pas été suffisant pour guérir ma grand-mère. La tuberculose l’a emportée en 1923. Ce sont mes arrières grands-parents qui ont élevé ma mère. En cette fin des années 1940, il ne restait plus que mon arrière-grand-mère, mes parents et moi. Mon arrière-grand-mère s’occupait beaucoup de cet enfant qu’elle appelait « mon beau trésor » ! Avec le recul, tout cela me paraît très extravagant ! Elle m’apprenait des airs d’opéra et me lisait des histoires que j’essayais de suivre sur le livre, au fur et à mesure du texte, au début sans succès et puis, finalement, j’ai fini par y arriver. Mon arrière-grand-mère déclinait. Les affaires de mon père avaient viré au fiasco. Ma mère déprimait. J’étais beaucoup livré à moi-même. Je suis passé directement du stade où je coloriais avec application les livres de Jules Verne dans l’édition originale Hetzel, au moment où j’étais capable de les lire… il est vrai sans bien comprendre la signification de tous les mots. Quand je suis rentré à l’école primaire, à cinq ans, je lisais couramment sans jamais avoir appris à lire.

La nouvelle maison était un terrain d’aventure. Il y avait beaucoup d’espace, des coins et des recoins. Au bout de la cour, se trouvaient les cabanes des lapins que, peut-être, le « Père Traversier » lui-même avait construites de ses mains. Les petites bêtes étaient d’autant plus sympathiques que je n’avais fait, alors, aucun rapport avec l’utilité de les élever. Un jour, dans une dépendance qui courait le long de la propriété j’ai remarqué un petit escalier très raide.  Naturellement, je suis monté voir et j’ai découvert « l’antre du photographe » qui avait travaillé là. Il n’y avait pas d’agrandisseur. Je l’aurais sûrement remarqué parce que le sien devait être tout à fait impressionnant. La photo qui se trouvait chez ma grand-mère paternelle et dont je vous ai parlé tout à l’heure était recadrée et beaucoup plus petite que les négatifs d’Ovide au format 12 x 18. Pour m’être servi plus tard de ce type d’agrandisseur, aussi monstrueux qu’onéreux, je suis bien placé pour savoir que ce genre d’outil se remarque du premier coup d’œil. Donc, l’agrandisseur d’Ovide avait disparu de même que la chambre photographique qui va avec et que je ne n’ai jamais vue dans la maison. Les héritiers  avaient dû faire le ménage et se débarrasser de tous ces trucs qui avaient quand même une certaine valeur et qui ont dû atterrir chez le brocanteur du coin. Le « pigeonnier » d’Ovide était une pièce en longueur, avec de grandes tables alignées, sur lesquelles se trouvaient encore des bacs de tôle émaillée. La lumière, était dispensée par un vasistas dont la vitre était d’un rouge profond. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai compris l’intérêt de ce dispositif ingénieux permettant d’économiser l’électricité en manipulant les papiers orthochromatiques. Le mur d’en face était entièrement occupé par des étagères, construites sur mesure et sur lequel étaient empilées une quantité impressionnante de curieuses plaques de verre avec des dessins en noir et blanc. J’en ai pris une qui est tombée sur le sol et qui s’est brisée. Cela faisait un beau petit bruit. J’ai recommencé l’opération avec une dizaine d’autres. Le plancher du « labo » d’Ovide était recouvert d’éclats de verre. J’ai pris soudain conscience que cela « n’était pas bien ». Je me suis enfui. Je n’en ai pas parlé à mes parents et ne suis jamais plus revenu dans cet endroit.

À dire vrai, cet épisode s’est enfoui dans les couches inférieures de ma mémoire pendant de très longues années. À la fin des années 1960, je me suis mis sérieusement à la photographie.  C’était une véritable addiction. J’enchaînais les longues séquences de « labo» qui se terminaient parfois vers deux heures du matin. J’habitais Beauvais. Je revenais assez régulièrement au village. J’étais devenu la réincarnation du « Père Traversier », en plus jeune et plus musclé ! Comme lui, je photographiais tous les gens que je rencontrais. Le week-end suivant, je leur ramenais, leur portrait qui finissait, exposé sur un buffet… en vieux chêne ou en formica ! Comme Ovide-Marie, je devais passer pour un original dans le village. Nul ne pouvait ignorer que je m’intéressais à la photo. C’est ainsi, qu’un vieil habitant de la rue m’a signalé qu’en allant à la décharge, il avait vu des négatifs en verre qui avaient été déposés là.

Cette mare n’était pas celle reconvertie en « décharge municipale » au début des années 1970 qui était située à l’entrée du village, en direction du Crocq. En revanche celle de la photo était appelée « mare du Fort ». À cet endroit, se trouvait jadis – probablement dans les années 1870 – une petite installation militaire de défense. Dans mon enfance, il existait encore des souterrains, peu recommandés par les parents mais volontiers utilisés par les enfants intrépides. Ces mares, nombreuses dans le village, servaient essentiellement à faire boire le bétail des fermes. Parfois, les riverains élevaient des canards et des oies qui y trouvaient un milieu propice. C’était aussi un terrain de jeu des enfants, particulièrement pendant les périodes de grande chaleur.

La décharge municipale était une ancienne mare, située à l’entrée du village. Il est probable qu’Ovide, un jour ou l’autre, l’a prise en photo avec peut-être des enfants qui, l’été, s’y rafraîchissaient et chassaient les grenouilles. Effectivement, parmi les détritus, il y avait des plaques 12×18 en pagaille qui émergeaient çà et là. Certaines étaient cassées d’autres avaient souffert à cause de la pluie. Quelques-unes étaient intactes. J’ai tout de suite compris de quoi il s’agissait. Les héritiers, qui avaient décidé de vendre la maison, étaient venus faire un ultime ménage dans les affaires d’Ovide. J’ai pris toutes les plaques qui pouvaient être récupérées.

En les triant, l’une d’elle m’a procuré une grande émotion. Je n’avais pas besoin de la mettre dans l’agrandisseur pour savoir de quoi il s’agissait. C’était le négatif d’une photo qui se trouvait chez ma grand-mère. Cette photo a dû être prise en 1912 ou en 1913, quelques temps avant la guerre. Elle représente mes grands-parents paternels, Blanche et Paul et ma tante Angèle. Ils ont l’air heureux et confiants. Ils n’ont aucune intuition du grand drame qui allait survenir quelques mois plus tard et faire des millions de morts, parmi lesquelles celle de Paul, ce grand-père que je n’ai jamais connu.

Mes grands-parents paternels, Blanche et Paul, accompagnés de ma tante, Angèle, photographiés juste avant la guerre de 1914 – 1918, dans la cour d’Ovide Traversier, selon un dispositif technique imaginé par lui.

Ma grand-mère, Blanche, était la fille d’un couple de paysans du Crocq, dignes de figurer dans une nouvelle de Maupassant : travailleurs au-delà du raisonnable, rusés, dissimulés, durs avec leurs filles, prêts à tout pour acquérir le lopin de terre en plus. Blanche était à la recherche d’autres chose. C’était – m’ont confié des vieux du Crocq qui avaient l’air de bien connaître le sujet – la plus belle fille du village. C’était aussi la première du canton au certificat d’études. Elle parlait indifféremment, selon ses interlocuteurs, français ou picard et c’était toujours un plaisir de l’écouter. Mon grand-père, était fils d’un commerçant de Breteuil-sur-Noye, le bourg voisin. Il habitait à quelques dizaines de mètres de la maison natale d’Hippolyte Bayard. Je n’ai jamais pu savoir avec certitude comment il avait atterri au Crocq parce que les rares fois où j’ai essayé de l’évoquer, cela mettait ma grand-mère au bord de la crise de nerf. Elle n’a jamais pu tirer un trait sur la boucherie de la première guerre mondiale et la mort de son mari. Je suppose qu’un jour il était venu au Crocq avec son frère Aymé qui était le comptable de la petite usine de la Grand-Rue. Le troisième personnage, c’est ma tante Angèle. À vrai dire, ce serait plutôt ma grand-tante mais, « grand-tante », cela ne disait pas en Picardie. Donc, Angèle était ma tante comme Aymé était mon oncle. Angèle, c’était moi… en fille ! Je ne l’ai pas rencontrée souvent car elle habitait la région parisienne… juste à l’occasion des enterrements ! Au cours du repas de famille qui suivait, elle me faisait toujours asseoir à sa droite. Elle, qui n’a jamais eu d’enfant, était très fière d’avoir un petit-neveu qui lui ressemblait tant.

Ovide a choisi pour photographier ses personnages un dispositif simple mais efficace. Il a fait asseoir mon grand-père, au centre de la photo, les mains sur les genoux avec les deux filles, en symétrie, une main sur chacune de ses épaules. Il a sans doute demandé qu’on le regarde fixement. Chacun exprime sa vérité intérieure pour l’éternité. Bien sûr, à la première lecture on peut se dire qu’il s’agit, d’un genre convenu des photographes de l’époque : le portrait familial en pied ! Mais, il est rare que tout soit parfaitement à sa place comme c’est le cas de cette photo. Il y a cependant un petit défaut que l’on pourrait corriger en recadrant complètement l’image et que j’ai laissé exprès ! Il indique comment été produite la photo. Le décor du fond est celui d’une toile peinte et derrière, sur la gauche, on voit le mur du bâtiment de la cour de la maison d’Ovide. La lumière est douce et modèle les visages sans les accuser. C’est grâce à cette photo que j’ai enfin compris à quoi servait un drôle d’objet situé au fond de la cour de la maison et que j’ai connu durant mon enfance. C’était une sorte de sculpture minimaliste, visiblement le travail d’un forgeron du coin, dont on se demandait ce qu’elle pouvait bien faire là. Ma mère appelait ça « la tonnelle » mais il n’y avait pas un seul endroit pour que les plantes puissent s’y accrocher. Pour lui faire plaisir mon père, au printemps, y suspendait des pots de fleurs avec des fils de fer. Mais on voyait bien que ce n’était pas fait pour ça. C’est grâce à cette photo que j’ai compris qu’Ovide s’était fait fabriquer, avec les ressources locales, une « boîte à lumière » de très grande dimension. Ce n’était pas très orthodoxe mais cela fonctionnait très bien avec la lumière du soleil. Il suffisait d’accrocher sur les côtés des tissus translucides en mousseline, pour produire sur les visages des modèles cette douce lumière improbable. Ovide était rusé, inventif capable d’arriver à des résultats étonnants avec des petits riens.  Ma grand-mère, mon grand-père et ma tante avaient pris, un beau dimanche, la petite route qui va du Crocq à Cormeilles – un peu plus d’un kilomètre – menant à la maison d’Ovide pour se faire tirer le portrait dans ce studio champêtre. Peut-être que Marie leur a servi du chocolat dans des tasses en porcelaine avec des petits gâteaux. Ma grand-mère était bien loin de se douter qu’il s’agissait de la maison où habiterait plus tard son petit-fils. C’était le destin !

L’usine textile du Crocq qui fabriquait des tissus de luxe. C’était le principal employeur des communes du Crocq et de Cormeilles. Ma grand-mère et mon oncle y ont fait toute leur carrière. C’est dans ce décor, qu’Ovide-Marie Traversier avait choisi de photographier le patron du lieu, Monsieur Lecomte et sa famille.

Voici, immortalisée par Ovide, la petite usine du Crocq où mon oncle Aymé a travaillé, avant et après la guerre de 1914- 1918. Je suppose que la famille qui se trouve dans la puissante automobile est celle du patron, Gustave Lecomte. Il possédait une luxueuse propriété à Amiens mais résidait dans la commune pour être au plus près de ses affaires. Il avait été élu maire du Crocq en 1903. Il avait fait construire cette usine ainsi que sa petite sœur dans la commune voisine d’Hardivillers. C’étaient les deux seuls établissements industriels de la zone. Je suppose que la main-d’œuvre devait être, ici, meilleure marché qu’à Amiens. Si on se fie au modèle du véhicule, on devrait être un dimanche après-midi, aux alentours de l’année 1907. C’est une photo préméditée. Peut-être qu’Ovide avait proposé ses services… peut-être que Gustave, en bon chef d’entreprise, avait sollicité l’aide du photographe du village voisin parce qu’il pouvait l’obtenir gratuitement. Quand on gagne beaucoup d’argent, c’est toujours une excellente raison d’éviter d’en dépenser ! Il ne s’agit pas d’une de ces photos modernes prise par un maniaque du boîtier motorisé. C’est une image du début du 19e siècle, sur pied, à la sauce Ovide, soigneusement composée, avec le véhicule à l’arrêt. Le portail est ouvert, de telle sorte que l’on puisse deviner les bâtiments. Les personnages de l’automobile, sont décalés pour qu’il ne se masquent pas les uns les autres. Ma grand-mère a certainement très bien connu Gustave Leconte ainsi que son directeur-actionnaire, Honorat Neveu. En 1918, veuve de guerre, elle n’a jamais voulu se remarier. Elle est rentrée dans cette usine textile comme simple ouvrière. Très habile de ses mains, elle est devenue bientôt la cheffe de l’atelier que l’on appelait  « passage de pièces ». On y vérifiait les tissus qui sortaient de la fabrication. Si on décelait le moindre défaut, on devait broder la pièce à la main pour le faire disparaître. Ces ouvrières faisaient preuve d’un grand art, très utile à la rentabilité de la société. Ces deux établissements du Crocq et d’Hardivillers, étaient spécialisés dans la production de tissus de luxe pour les grandes maisons de couture parisienne. Aujourd’hui, l’usine a disparu et il n’en reste plus que cette image d’Ovide–Marie Traversier. Le photographe, saisissait devant son objectif indifféremment les riches et les pauvres. C’était le témoin de son environnement !

Ovide Traversier a effectué un reportage sur le boulanger de Cormeilles. Il existe au moins deux photos très différentes dont celle-ci qui représente le départ vers la tournée qui concernait des clients parfois éloignés.

Ovide est allé faire ce reportage chez le boulanger, probablement juste avant la guerre de 14-18. Je pourrais savoir, à un an près, la date de la photographie. La jeune fille qui brandit un pain, sur la gauche de l’image, c’est Irène. Elle m’a dit, il y a très longtemps, qu’elle devait avoir 16 ans sur la photo, ce qui me paraît vraisemblable. Irène, je l’ai bien connue lorsque j’étais enfant. Lorsque mes parents partaient pour plusieurs jours ils me confiaient à sa garde. C’était une dame très gentille mais aussi de très rigoureuse. Il n’était pas question d’être en retard au moment du repas et il fallait avoir les mains bien lavées, lorsqu’on passait à table. Tous les matins, elle me préparait un bain dans un Tub avec de l’eau bien chaude. Au début, c’était très surprenant pour moi, mais j’avais fini par y prendre goût. Irène avait épousé un assureur de Breteuil-sur-Noye, le bourg voisin, mais avait continué à habiter le village. Au moment de la photo, elle est la fille du boulanger. Elle est photographiée avec ses parents et l’employé. Si elle ne me l’avait pas expliquée, je n’aurais pas décrypté la scène. Il s’agit du départ de la livraison quotidienne. On charge les pains dans la carriole du boulanger avant de faire le tour des fermes pour apporter ces gros pains de « cinq livres » qui sont à la base de l’alimentation, en ce début de siècle. Comme toujours, Ovide a agencé la scène suivant son tempérament et chacun a pris la posture indiquée par le photographe, même le cheval ! L’instrument de bois avec beaucoup de lamelles, mérite une explication. À chacun des clients de la boulangerie concernés par la tournée, correspondait une planchette de bois. À chaque pain livré, on faisait une entaille. À la fin du mois, on comptait les entailles et le client payait la note. La photo d’Ovide est construite comme un tableau, quasi pédagogique – on pouvait s’y attendre – qui résume en une fraction de seconde la tournée du boulanger.

À l’intérieur du fournil avec ces vieilles émulsions, mises au point dans les années 1890, photographier dans cet endroit sombre est un exercice de haute voltige

Il s’agit des mêmes personnages que ceux de la photo précédente, le boulanger et sa famille… augmentée du chien ! C’est le seul exemple qui nous reste de deux photos très différentes représentant deux facettes d’une même réalité… un reportage en quelque sorte ! Cette fois nous sommes dans le fournil. Le boulanger s’est débarrassé de son costume noir et, torse nu, ce n’est plus le même homme ! La scène est composée à partir du rais de lumière de la fenêtre. Ovide, bien que réputé amateur, était assez intrépide en matière de photographie. J’ai pu jeter un œil, il y a bien longtemps, sur ce local et sa fenêtre. Elle n’est pas très grande. Il a fallu certainement un temps de pose important pour réaliser cette photographie. Sans cellule photoélectrique, cela ne devait pas être évident. Les plaques sèches du début du siècle étaient en progrès par rapport au collodion humide. La plus répandue « l’étiquette bleue » des frères Lumière, apparue en 1890 était plébiscitée à cause de sa haute sensibilité. On pouvait impressionner une scène en pleine lumière au 1/60e de seconde, à condition toutefois d’utiliser une grande ouverture. Ovide préférait employer un diaphragme plus fermé, quitte à allonger le temps de pose. Je pense qu’il a choisi un temps autour d’une dizaine de secondes. Il a dû bien chapitrer chacun des personnages et aucun n’a bougé, pas même le chien ! C’est une photo délicate à entreprendre, mais réussie. Ovide ne cherchait pas forcément la facilité. Pour lui, chaque tableau photographié devait avoir un sens, qu’importaient les difficultés de mise en œuvre.

Bien sûr, je pourrais continuer l’histoire supposée d’Ovide à travers ses photographies – j’en mettrai quelques-unes à la suite de l’article -… peut-être pas toutes ! Je n’ai peut-être pas tiré toutes celles que je possède. Je ne m’en souviens plus. J’ai dû commencer ce travail, au tout début des années 1970, au moment où j’ai récupéré ces vieilles plaques. À cette époque, j’avais accès à un agrandisseur très grand format, ce qui n’a plus été le cas par la suite. J’ai fait ce travail au milieu d’autres en me disant qu’il faudrait peut-être qu’un jour j’en fasse quelque chose. Il a fallu cette longue période de confinement à cause d’un virus pour que commence à concrétiser ce projet vieux d’un demi-siècle. Je pense que si j’ai choisi celles-là, à l’époque, c’est parce que j’avais considéré que c’était les meilleures en ma possession. Ce que je regrette le plus, c’est de n’avoir pu sauver qu’une toute petite partie de l’œuvre de ce photographe attachant. Le reste a été balayé par la pluie ou broyé par les roues des tracteurs… et, pour quelques-unes, brisées par un sale garnement dans les années 1950. Quand j’ai récupéré ces images, j’ai fait des cauchemars pendant plusieurs mois. Je me voyais, dans le grenier, brisant les œuvres du « Père Traversier » dans des proportions hors de la réalité. Je ne sais pas comment me racheter. Il me faut sans doute rendre quelque chose à la photo et à Ovide. À la Toussaint, pour arriver au caveau familial, établi dans ce cimetière étonnant, à l’écart du village et qui fût jadis un tumulus romain, je passe le long de la tombe d’Ovide et des deux femmes de sa vie. J’ai toujours une petite pensée pour lui. Je me demande, s’il avait su la suite de l’histoire, s’il aurait pu me pardonner et surtout s’il savait qu’il avait du talent.

Exposition

On trouvera ci-dessous quelques-unes des photographies d’Ovide. Ne pas en avoir plus est un immense regret. Sa production photographique était sans doute un reflet précieux, juste et délicat de la vie de ces village de Picardie des cantons de Crèvecœur-le-Grand et de Breteuil sur Noye au début du siècle. La plupart de ses photos qui nous sont parvenues datent de la période 1900 – 1914. Pourquoi ? N’a-t-il pas travaillé avant ? Ni après ? À la fin de la première guerre mondiale Ovide avait 58 ans. Avec du matériel aussi lourd, il avait peut-être des difficultés à continuer la photographie. Le photographe picard reste un mystère malgré ce travail qui le met partiellement en lumière, plus de 70 ans après sa mort.

Une commerçante et sa cliente au début du XX e siècle ou à la fin du XIXe.  Il s’agit probablement d’une photo, suivant le vocabulaire d’aujourd’hui « opportuniste ». En effet bien difficile de prévoir l’itinéraire de la marchande d’autant plus qu’il ne s’agit pas ici de proposer de biens de consommation courante comme par exemple, une épicerie ambulante. Visiblement, si on se réfère aux boîtes que l’on aperçoit dans la carriole et à la bottine que tient la cliente, il s’agit de la marchande de chaussures. Un détail très étonnant de la vie dans les campagnes, à cette époque !

Il faut bien s’y connaître en géographie cormeilloise, mais nous sommes sur cette photo dans le « bas » du village, un peu après l’église, juste avant la sortie de la commune en direction du cimetière et de Blancfossé. Cormeilles, est à la limite du Plateau Picard. Quand on arrive du Crocq, on est sur le plateau, puis on descend une côte pour arriver au village. En suivant la Grand-rue, on continue à descendre très doucement pour aller vers un paysage vallonné, atypique de la Picardie, dans lequel cheminait jadis une voie romaine, la chaussée Brunehaut. C’est pourquoi, dans le Cormeilles de l’ancien temps il y avait « le bas » et « le haut ». Il y avait le café du « bas » et le café du « haut ». Dans le café du « bas », les clients étaient plutôt conservateurs tandis que dans le café du « haut » ils étaient plutôt progressistes. Il y avait une sorte d’antagonisme entre le « bas » et le « haut » qui s’est estompé avec un changement de mentalité dans les villages.

Celle-là aussi c’est une photo qui ne doit pas être préméditée. La charrette était là, au moment où le photographe est passé par là. On a décidé de faire la photo. Aussitôt dit aussitôt fait ! Je ne sais pas à quoi sert ce genre de charrette. Peut-être emmener des denrées qui craignent la pluie. Cette photo a été probablement prise dans une ferme. J’ai une petite idée de l’endroit mais je ne suis pas sûr. J’ai connu quelqu’un, à Cormeilles, qui était le portrait craché du personnage de gauche. C’est peut-être son arrière-grand-père ?
Encore une scène paysanne qui se passe dans une ferme, mais où ? Le paysan est très coopératif. C’est probable qu’il était prévenu. Il est bien rasé pour un travailleur de la terre et il a été certainement été très content d’avoir un exemplaire de la photo. Il a fait l’acquisition d’un engin agricole très moderne qui sert peut-être à ramasser les foins. Si ce n’est pas l’explication, il va bien se trouver quelqu’un à Cormeilles ou ailleurs pour me fournir la clé. En tout cas, cette photo est un témoin de la réussite sociale de ce paysan du début du siècle.
Inutile de finasser, il s’agit de couturières. Ce sont probablement deux sœurs. Elles ne sont pas jumelles. L’une est plus grande que l’autre. Elles sont habillées de la même jupe, du même chemisier et de la même veste. Il ne s’agit pas d’un modèle courant. Ce sont probablement elles-même qui ont cousu tous ces vêtements. Il est possible que cette photo ait pu leur servir de publicité pour montrer à leurs clientes ce dont elles étaient capables. À cette époque, couturière c’était un vrai métier de proximité et les gens se faisaient fabriquer leurs vêtements par les professionnelles du coin. Certaines étaient de véritables artistes. Posséder une machine à coudre dans un foyer, c’était fondamental. Ma grand-mère avait une machine qui ressemble de marque Pfaff. Elle avait beau détester les Allemands, elle tenait à cette machine comme à la prunelle de ses yeux. Elle m’avait appris à coudre avec cet engin qu’elle n’aurait certainement pas prêtée à tout le monde. C’était sans doute un gage d’amour. La machine des deux sœurs est un modèle Jones de 1901, une entreprise anglaise de la région de Manchester. C’est du très haut de gamme.
Pour prendre sa photo, Ovide a fait sortir les deux sœurs dans le jardin sans doute parce que la lumière du soleil donne presque toujours de meilleurs résultats. Mais ce genre de machine c’est un engin assez lourd. Le déplacer n’allait pas de soi. Le photographe devait manquer de recul parce que le cadrage est « ric-rac ». Il a eu beau serrer les deux sœurs à ras de la machine à coudre, il n’y a pas beaucoup d’espace sur les côtés. Ce n’est pas le genre de la maison, mais une fois en passant…

Pour moi, avoir pu récupérer ces photos, a été à la fois un bonheur et une frustration. Avoir pu les sauver, les publier dans un endroit relativement accessible comme ce blog – même si j’ai mis 50 ans pour le faire – est quelque chose d’important. En même temps, pour m’être introduit, il y a 70 ans, presque par effraction dans l’endroit où elles ont été produites, je sais que ce n’est qu’une toute petite partie de ce travail d’une vie de ce photographe modeste mais génial.

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